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Franck Papazian publie « Le Régime Erdogan. Une menace pour la France » aux éditions Robert Laffont/Versilio
Franck Papazian publie « Le Régime Erdogan. Une menace pour la France » aux éditions Robert Laffont/Versilio
©ADEM ALTAN / AFP

Bonnes feuilles

Provocations à l’encontre de l’Europe : l’influence insidieuse et le chantage de Recep Tayyip Erdogan auprès des pays européens

Franck Papazian publie « Le Régime Erdogan. Une menace pour la France » aux éditions Robert Laffont/Versilio. Depuis 2003, Erdogan façonne une Turquie de plus en plus nationaliste et expansionniste pour l'imposer comme une puissance incontournable. La Turquie d'Erdogan accroît son réseau d'influence, grâce à une diaspora largement acquise à sa cause, mais aussi en finançant des mosquées et des écoles et en envoyant nombre d'imams sur notre territoire. Extrait 1/2.

Franck Papazian

Franck Papazian

Franck Papazian est coprésident du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France.

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« Demain, aucun Européen ne pourra faire un pas dans la rue en sécurité […]. La Turquie n’est pas un pays qu’on peut bousculer, avec l’honneur duquel on peut jouer, dont on peut expulser les ministres », déclare le président turc le 22 mars 2017 dans un discours à Ankara suite à l’interdiction de plusieurs meetings pro-Erdoğan en Allemagne et aux Pays-Bas, réunions auxquelles plusieurs ministres turcs devaient participer.

Cette interdiction provoque l’hystérie du président turc, qui accuse aussitôt Angela Merkel de « pratiques nazies », ajoutant, sans aucun complexe  : « En tant que Turquie, nous appelons l’Europe à respecter les droits de l’homme et la démocratie. » Erdoğan ose tout et c’est cela qui le rend dangereux. Avançant ses pions tant qu’il le peut, poussant son avantage autant que possible, il observe la réaction de ses interlocuteurs, mais est tout aussi capable de faire marche arrière s’il sent de la résistance.

L’affaire de la menace d’expulsion des ambassadeurs de dix pays occidentaux dont la France, l’Allemagne et les États-Unis fait grand bruit. Erdoğan reproche aux diplomates d’avoir signé, le 18 octobre 2021, un appel conjoint en faveur d’Osman Kavala. Cet homme d’affaires et philanthrope est alors emprisonné depuis quatre  ans dans les geôles turques, sans jugement. Pourquoi ? Parce que Recep Tayyip Erdoğan lui reproche d’avoir voulu déstabiliser la Turquie en participant aux manifestations antigouvernementales du mouvement de Gezi en 2013. Voilà qui explique l’appel de la communauté internationale.

Mais le président turc considère cela comme une ingérence dans les affaires intérieures de la Turquie. Réaction assez cocasse de la part d’un dirigeant dont la stratégie est de créer sans cesse de multiples situations d’ingérence à l’extérieur de ses frontières.

En signant cet appel, les dix ambassadeurs se font l’écho d’une décision de la Cour européenne des droits de l’homme qui, en décembre  2019, avait déjà ordonné la « libération immédiate » d’Osman Kavala. Après la démarche de la CEDH, le Conseil de l’Europe entame à son tour une procédure en décembre 2021. Des sanctions contre le gouvernement d’Erdoğan sont brandies, mais jusqu’à aujourd’hui, elles sont restées à l’état de menaces. Et c’est parce qu’Erdoğan méprise les Européens, qu’il sait incapables de prendre des sanctions concrètes, qu’il fait pire que tout  : en février  2020, Osman Kavala a été acquitté mais immédiatement placé à nouveau en garde à vue puis incarcéré au prétexte d’avoir soutenu la tentative de putsch contre Erdoğan le 15 juillet 2016.

Erdoğan continue de multiplier les provocations à l’encontre de l’Europe, de ses peuples et de ses dirigeants. Nous avons vu de quelle manière il a insulté Angela Merkel lui reprochant d’avoir des « pratiques nazies » et en avril 2021, il a fait coup double en humiliant l’Europe, et cette fois plus précisément les femmes. Le 21  avril 2021, une délégation de l’Union européenne se rend en Turquie. Elle est composée de Charles Michel, président du Conseil européen, et d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Les deux représentants de l’Europe pénètrent dans le bureau d’Erdoğan. Charles Michel s’assoit sur le fauteuil que lui montre le président turc ; Ursula von der Leyen, elle, n’a pas de siège. Elle reste debout sous l’œil amusé d’Erdoğan, et finit par prendre place sur un canapé, très loin de son interlocuteur. Cet épisode montre le mépris du président turc pour les instances européennes, mais pour la gent féminine aussi. Et ce n’est pas tout.

« Une campagne de lynchage semblable à celle contre les Juifs d’Europe avant la Seconde Guerre mondiale est en train d’être menée contre les musulmans. » Cette phrase est celle que Recep Tayyip Erdoğan prononce le 26  octobre 2021. Une parmi tant d’autres, à l’encontre des dirigeants européens, que le chef d’État accuse allègrement et régulièrement de « fascisme » et de « nazisme ».

Pourquoi le dirigeant turc tient-il des propos aussi haineux ? Parce qu’il veut remplacer la laïcité du Vieux Continent par sa vision islamiste de la religion musulmane. Le problème est qu’il étend ses tentacules comme aucun autre n’y était parvenu avant…

Plus de 5 millions de Turcs vivent en Europe et l’immense majorité suit son chef de guerre Erdoğan.

Revenons un instant à l’Allemagne où il fait construire la grande mosquée de Cologne, qui peut accueillir jusqu’à 1 200 fidèles. Le bâtiment voit le jour en septembre  2018, sous le regard fier d’Erdoğan lui-même, venu l’inaugurer sous les acclamations de 20 000 personnes scandant :

« Nous sommes tes soldats, tu es notre commandeur ! » Aucune personnalité allemande n’est conviée à la cérémonie, comme si le lieu de culte était une annexe territoriale de la Turquie, ce qui est en fait le cas. C’est la Ditib (Union turco-islamique des affaires religieuses) qui gérera la mosquée. C’est une antenne officielle du Diyanet, l’administration des affaires religieuses du gouvernement turc.

Comment expliquer que l’Allemagne tolère une telle ingérence de la Turquie sur son sol ? C’est très simple : les Turcs sont au nombre de 3 mil‑ lions dans ce pays et près de 1,5 million ont gardé leur nationalité, signifiant ainsi leur attachement aux valeurs turques et à leur président. Voilà qui explique qu’Angela Merkel en son temps n’ait jamais contré frontalement le président Erdoğan, même lorsque celui-ci menaçait ouvertement d’envoyer des migrants par milliers en Europe, des migrants djihadistes… Car l’Allemagne est gangrenée.

La Ditib a installé et administre 900 communautés dans les grandes villes et 400 autres dépendent de Millî Görüş, une organisation extrémiste proche du parti d’Erdoğan. Pire, les religieux envoyés dans les mosquées du pays viennent tous de Turquie ; seuls 10 % d’entre eux ont grandi en Allemagne. Ce sont donc 90 % des imams qui sont dépêchés par Ankara, et ne parlent la plupart du temps même pas allemand.

Ils se sentent en revanche totalement chez eux dans ce pays européen. Chaque fois que la Turquie célèbre une victoire militaire, les mosquées organisent des fêtes dans lesquelles des centaines d’enfants défilent en uniforme. Les imams font des rapports constants au Diyanet sur les fidèles, ceux qui se présentent à la mosquée, ceux qui adhèrent à l’islamisme, et dénoncent aussi ceux qui s’y refusent.

Les renseignements allemands notent aussi, ces dernières années, l’apparition dans les temples de « Loups verts », des militants de la mouvance d’extrême droite ultranationaliste Ülkücü (Loups gris). Leur rôle est clairement défini, ce sont des missionnaires chargés d’étendre leurs réseaux en Allemagne.

Erdoğan sait donc comment s’implanter et placer ses hommes dans ce pays, mais pas seulement. En Belgique, les Turcs représentent 2,9 % de la population, ce qui explique l’attrait du président Erdoğan pour ce territoire. Ainsi, il se tient au courant de la façon dont ses idées sont déployées, particulièrement au sein des mosquées, qu’il prend bien soin de nourrir en discours arrivant directement d’Ankara, mais surtout en hommes. En 2019, il décide d’envoyer quarante imams de Turquie à Bruxelles, pour répondre à la pénurie à laquelle sont confrontées d’après lui de nombreuses mosquées turques. Pénurie totalement inventée mais justifiée par le fait que les permis de séjour des imams déjà sur place auraient expiré… sauf que ces hommes, une fois remplacés, ne quitteront en fait pas la Belgique. Au siège belge de la Diyanet, l’administration turque responsable de la gestion du culte islamique en Turquie et auprès des diasporas turques du monde entier, personne ne veut s’expliquer sur ce fait, comme par hasard…

Rien qu’en Flandre, il y a cinquante mosquées appartenant à la Diyanet, c’est-à-dire sous les ordres directs de la Turquie. Treize d’entre elles sont reconnues et subventionnées, comprenez que l’État belge n’exerce aucun contrôle sur les trente-sept autres. Malgré les craintes de certains dirigeants belges concernant cette mainmise d’Erdoğan au sein de leur pays, malgré des rap‑ ports alarmistes de la Sûreté de l’État, la Diyanet présente, au sein de pays européens, les opposants au régime d’Erdoğan comme des « ennemis d’État »… Et ce mouvement est suivi par les Turcs vivant sur le sol belge. En 2014, 127 416  électeurs turcs votent en Belgique pour les élections présidentielles turques. Deux bureaux ont été ouverts pour l’occasion, l’un à Bruxelles et l’autre à Anvers. Résultat des courses : Erdoğan obtient 69,8 % de voix en sa faveur, soit un score bien plus important que son résultat global, qui est de 51,79 % dans son pays. Nous tenons là la preuve que celui qui ce jour-là devient président de la Turquie peut compter sur de forts relais pour sa politique expansionniste islamiste.

Autre fait avéré de la puissance d’Erdoğan dans le pays : une liste noire, tenue à jour mois par mois, de Turcs vivant en Belgique et à qui il est interdit de retourner en Turquie. Près de 1 300 personnes figurent sur cet inventaire, à la demande d’Erdoğan lui-même. Qu’ont-elles fait pour se voir interdites de séjour dans leur pays de naissance ? Elles ont critiqué le régime turc en place. Mais ce veto à leur retour n’est pas la seule mesure qu’Erdoğan met en place contre eux. Si elles persistent dans leurs accusations, ces per‑ sonnes sont intimidées et menacées à leur domicile par des hommes du président turc, habitant ou étant dépêchés pour l’occasion sur le territoire belge. Car le chef d’État a engagé 6 000 espions Internet dont l’unique mission est de traquer chaque mot ou chaque dessin qui iraient à son encontre en Belgique.

Ces hommes, en plus de chasser le moindre commentaire accusateur, sont aussi chargés de répandre des mensonges sur les auteurs desdites accusations. 

Au fait de ces pratiques antidémocratiques, le ministre de l’Intérieur Jan Jambon et le ministre de la Justice Koen Geens ont immédiatement demandé à Ankara de fournir des éclaircissements sur les critères utilisés, une demande étonnante, teintée de peur, puisqu’il n’y aurait en réalité pas à demander quoi que ce soit mais simplement à condamner. Est-il utile de préciser que Recep Tayyip Erdoğan n’a pas donné suite à cette requête ?

Il paraît en revanche important de dire qu’il a, à la suite de l’invitation à s’expliquer, décidé d’aller plus loin dans la traque de ses opposants belges, en prévenant qu’il ferait passer une loi rendant encore plus facile la punition des citoyens qui critiquent le gouvernement et dont les critiques seront désormais tout simplement qualifiées de propagande. L’histoire nous dira si le gouvernement belge laissera un dirigeant étranger intimider ses ressortissants… 

Extrait du livre de Franck Papazian, « Le Régime Erdogan. Une menace pour la France », publié aux éditions Robert Laffont/Versilio

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