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Aidée par des tribus locales, l'armée irakienne a lancé une offensive dans la province d'Anbar pour tenter d'en déloger des rebelles sunnites affiliés à Al-Qaïda cherchant à prendre le contrôle de l'ouest de l'Irak.
Aidée par des tribus locales, l'armée irakienne a lancé une offensive dans la province d'Anbar pour tenter d'en déloger des rebelles sunnites affiliés à Al-Qaïda cherchant à prendre le contrôle de l'ouest de l'Irak.
©Reuters

Eternel recommencement

Prise de Fallouja : Al-Qaïda reprend-il durablement pied en Irak ?

La ville irakienne de Fallouja, bastion de la résistance aux forces américaines en 2003, vient de tomber aux mains de l'Etat islamique en Irak et au Levant, une filiale d'Al-Qaïda. En plein désengagement américain, cette prise revêt une portée symbolique et stratégique particulièrement forte.

François Géré

François Géré

François Géré est historien.

Spécialiste en géostratégie, il est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chargé de mission auprès de l’Institut des Hautes études de défense nationale (IHEDN) et directeur de recherches à l’Université de Paris 3. Il a publié en 2011, le Dictionnaire de la désinformation.

 

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Atlantico : D’après un responsable de la sécurité irakienne, Al-Qaïda aurait pris le contrôle total de la ville de Fallouja. La présence des combattants islamistes dans la ville est-elle durable ? Ont-ils les moyens de faire face à une contre-offensive irakienne ?

François Géré : Sur un plan strictement militaire, certainement pas. Et les responsables jihadistes le savent bien.

Le gouvernement irakien a reçu des moyens militaires, notamment des hélicoptères de combat qui permettront de détruire les combattants retranchés à Fallouja. La résistance sera forte  pour s’affirmer au niveau  symbolique mais les combattants se disperseront avant d’être écrasés. Le problème est tout autant lié à la légitimité de leur présence par rapport à un gouvernement discrédité.

La valeur de cette prise est-elle davantage symbolique que stratégique ? En plein processus de désengagement américain, quel message l’organisation islamiste fait-elle passer ?

Cette prise, même temporaire, de Falloudja est hautement symbolique. Cette petite ville fut un des hauts lieux de la résistance sunnite à l’armée américaine. Pour les jihadistes du Moyen Orient c’est une référence et une fierté. Ceci dit, la situation sur le terrain est infiniment plus complexe en raison du jeu des intérêts locaux. Disons que le gouvernement central a fait l’unanimité contre lui. Les tribus sunnites qui avaient contribué à la destruction d'Al-Qaïda à l’époque du chef Al Zarqawi, lui-même éliminé en 2006, ont repris les armes, certains du côté d’Al-Qaïda, d’autres en faveur du gouvernement sous promesse d’un rééquilibrage politique.

Le message est clair : les Américains sont partis. Nous avons vaincu. Nous allons réorganiser la région conformément à nos objectifs. C’est extrêmement ambitieux et arrogant. C’est aussi très aventureux. Plus ces groupes montent en puissance, plus ils s’implantent et sortent de l’ombre, plus ils constituent des cibles militaires mais aussi des épouvantails politiques. Les Irakiens, dans leur majorité, ne souhaitent pas vivre sous la dictature de la sharia.

Ce coup d’éclat témoigne-t-il d’une montée en puissance de l’organisation dans la région ? Quelle pourrait être la suite des événements en Irak ? Le gouvernement chiite pourrait-il être déstabilisé, voire renversé ?

Considérons deux catégories d’explications :

La première est interne. Depuis près de deux ans le gouvernement de M. Maliki accumule les erreurs politiques et les insuffisances de gestion économique. La production pétrolière stagne, apportant quand même des revenus substantiels, mais injustement répartis. Le pays est mal administré, la corruption est de retour. Le citoyen ordinaire, quelle que soit sa confession ou son appartenance ethnique, est las de cette situation. La seule zone cohérente, convenablement administrée est le pays kurde au Nord.

La seconde est liée à la guerre civile syrienne. Elle a permis aux jihadistes de tirer parti de la porosité quasi absolue de la frontière entre les deux pays, en plein désert. Les combattants, les armes circulent en toute impunité, alimentés par ces Etats qui soutiennent les adversaires les plus radicaux d’Assad et qui ne seraient pas mécontents d’une modification de la situation politique en Irak.

La grande difficulté consiste à déterminer la nature de  la stratégie des nouveaux dirigeants irakiens d’Al-Qaïda, au premier rang desquels il est convenu de placer Abu Bakr al Baghdadi. Il peut s’agir de déstabiliser l’actuel gouvernement, de créer le chaos, de chasser les Américains de leurs bases. Au-delà il est question de la création d’un Etat islamique d’Irak et de Syrie. Cette vision paraît plus messianique que réaliste. Il faut cependant la prendre au sérieux car l’établissement d’un Etat islamique régi par la sharia a toujours figuré parmi les buts politiques d’Al-Qaïda, dès 1993 lorsque Ben Laden avait fait alliance au Soudan avec le chef religieux Al Turabi. Les jihadistes du Mali,en voulant s’emparer de Bamako, ne recherchaient rien d’autre que la création d’un Etat islamique dont l’existence se fut imposée de fait à la communauté internationale.

Or, ces tentatives ont montré leur irréalisme. A chaque fois ce fut la destruction militaire et politique parce que ces constructions ne disposent d’aucune reconnaissance idéologique suffisante et parce que au plan militaire elles créent des cibles faciles à détruire.

L’obstination dans l’erreur constitue un vrai facteur stratégique que l’on ne saurait négliger.

Plus largement, cela bouleverse-t-il les équilibres dans toute la région ? Pour une fois, Iraniens et Américains partagent-ils les mêmes inquiétudes ? Pourquoi ?

Il convient de regarder en face une réalité fort désagréable : la déstabilisation de l’ensemble de la région depuis le début des insurrections arabes.

Fragilisés par la grave crise économique qui sévit depuis 2007, les Etats occidentaux se révèlent incapables d’imposer des solutions. La tendance est au repli. Repli qui s’effectue, ayons le courage de le reconnaître, dans l’incohérence. La France recherche une solution en Syrie, une solution à la crise iranienne tout en renforçant ses relations avec l’Arabie saoudite. Plus puissants, les Etats-Unis ne manifestent pas une approche plus cohérente.

La résolution de la crise nucléaire iranienne constitue un élément majeur qui apportera soit une meilleure stabilité, soit, au contraire fera du Myen-Orient une zone de tensions permanentes.

Il est cependant très douteux que les deux pays soient en mesure de s’accorder rapidement sur une situation aussi instable.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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