Présidentielle 2022, match du social contre le libéral ? Le clivage… de la misère intellectuelle | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Une personne regarde les affiches des candidats alors qu'il arrive pour voter au premier tour de l'élection présidentielle française, le 10 avril 2022.
Une personne regarde les affiches des candidats alors qu'il arrive pour voter au premier tour de l'élection présidentielle française, le 10 avril 2022.
©JACK GUEZ / AFP

Erreur philosophique

Présidentielle 2022, match du social contre le libéral ? Le clivage… de la misère intellectuelle

Les thèmes de la campagne présidentielle ont souvent présenté une opposition entre le libéral et le social. Ce clivage "social" contre "libéral" est pourtant une erreur philosophique. Le libéralisme peut être le moyen de conquêtes sociales.

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

Voir la bio »

Atlantico : On entend beaucoup, dans la campagne présidentielle, une opposition entre le libéral et le social. Ce clivage est-il pertinent intellectuellement ?

Pierre Bentata : Non, cet antagonisme n’existe pas dans la philosophie libérale. L’origine de la pensée libérale est une émancipation des individus, liée à l’idée qu’il y a une égalité entre les individus et qu’on ne peut pas faire de hiérarchie par nature, mais aussi une émancipation du joug du clergé, de la monarchie. Dès le début, dans la pensée libérale, il y a une composante sociale importante. D’ailleurs, quand on parle aujourd’hui du libéralisme en pensant à une forme d’économisation des relations, c’est un aspect de la question qui vient bien plus tard. Les philosophes libéraux s’intéressent avant tout au fonctionnement de la société, à l’individu, à sa façon d’interagir avec les autres bien avant de penser aux aspects économiques. Les premiers philosophes à s’opposer à la colonisation, à l’esclavage, au servage, qui vont demander la légalisation des corporations, des syndicats, etc. ce sont toujours des libéraux. L’aspect social est fondamental dans la pensée libérale.

Comment expliquer que le « libéralisme » soit devenu une insulte quand le « social » est valorisé ?

D’abord, parce que nous avons une spécificité française : une inculture profonde de la philosophie libérale. Premièrement, parce que notre pays a toujours été plus tourné vers la terre que la mer. Or il y a une convergence très claire entre le commerce et la pensée libérale. Elle n’est pas liée au profit mais à l’ouverture sur le monde, au respect des autres cultures, à l’empathie nécessaire pour cela. La France est un pays terrien, de noblesse plus que de bourgeoisie, qui a culturellement raté la révolution libérale. Et ce, alors même que les fondateurs du libéralisme sont notamment des Français. De là, il y a une dérive du sens donné au libéralisme qui ne devient que la quête de profit. Libéral signifie égoïsme dans la pensée française et occidentale. Comme on a bien vu que cela créait un malaise, on a renommé cela en « néo-libéral » ou « ultra-libéral ». Or aucun penseur libéral ne voit le monde par le prisme du profit et de l’économie, pour le dire clairement, personne ne vante les vertus d’être un salaud. Mais c’est comme cela que les choses sont comprises. Et c’est pour cela qu’il y a une fausse opposition qui est apparue : si vous êtes humaniste, vous ne pouvez être libéral, et inversement. Par conséquent, s’intéresser au social signifie être en opposition à la pensée libérale.

À Lire Aussi

Interventionnisme de pandémie : ce grand retour de l’Etat qui nous menace beaucoup plus qu’il ne nous sauve

Quels sont les moments de l’histoire où le libéralisme a été clairement source de progrès social et qui pourrait servir de référentiel intellectuel ?

Les révolutions britanniques sont fondées sur la pensée libérale. La magna carta, est un bouleversement profondément libéral. On retrouve dans la fondation des institutions britanniques l’influence de John Locke, de Hume, etc. Même dans le cas français : Jean Baptiste Say est le premier a avoir chiffré le coût de l’esclavage pour montrer que la pratique était inefficace et mauvaise puisque l’argument moral ne suffisait pas. L’ouverture aux pays pauvres a d’abord été défendue par Bastiat, dans ses Harmonies économiques. Les penseurs libéraux ont souvent une vraie acuité sur ce que peut être une mauvaise règle, une mauvaise loi. Montesquieu a mis en évidence que le commerce ne permet pas principalement l’enrichissement, mais d’apaiser les mœurs et de créer plus de tolérance. La création des institutions internationales, la levée des barrières douanières, la décolonisation, sont obtenues lorsque le monde entre dans cette période tant détestée qu’on appelle la globalisation. La conséquence de cela, c’est l’effondrement de l’appauvrissement, une croissance économique qui n’a jamais été aussi importante, c’est une amélioration de la santé, une facilitation de la vie des individus. Tels sont les résultats de la pensée libérale. Mais on a tellement dénigré cette pensée qu’on refuse de s’en souvenir. Et on a créé cette dichotomie entre social et libéral, ou néo-libéral qui ne signifie rien. On estime que tout ce qu’il fonctionne dans le libéralisme, n'est pas du libéralisme et tout ce qui dysfonctionne est du libéralisme à combattre.

À Lire Aussi

La guerre en Ukraine nous contraint à un nouveau quoi qu’il en coûte. Mais quel serait le plus efficace ?

Comment essayer de sortir de cette misère intellectuelle provoquée par ce faux clivage philosophique ?

Il faudrait d’abord revoir la manière d’enseigner. Mais quand on voit que Nathalie Arthaud ou Sandrine Rousseau sont professeures d’économie, on comprend aisément pourquoi le libéralisme ne va pas être enseigné sous son meilleur jour. Il est impossible que des élèves croient, après cela, que le libéralisme a des vertus. Par ailleurs, nos intellectuels, nos penseurs, sont formés dans les mêmes institutions (ENS, Sciences Po, Sorbonne), celles dont les étudiants sont actuellement en grève parce qu’ils contestent les résultats de la démocratie. Donc forcément, cette vision négative du libéralisme perdure. Il y règne une forme de pensée unique profondément marxiste et antilibérale. Alors que Marx est classé par les historiens parmi les classiques avec Adam Smith. Dans les médias, la parole libérale est peu audible. Ce n’est pas de la censure, simplement une méconnaissance totale de ce qu’est le libéralisme. En France, on ne comprend même pas qu’il y a quelque chose de moral lorsque l’on demande aux individus de choisir, d’être responsables. Le président sortant, qui est accusé d’être un ultra libéral, à lui-même dit « on s'était progressivement habitués à être une société d'individus libres" alors que nous sommes une nation de citoyens solidaires. Donc même celui qu’on accuse le plus d’être libéral tient un discours profondément anti-libéral.

Si le clivage social-libéral n’est pas pertinent, quel clivage utiliser pour réfléchir, notamment dans le cadre de la présidentielle ?

À Lire Aussi

Emmanuel Macron ou la proposition de la continuité : la France en a-t-elle encore les moyens ?

Il faut être honnête, le libéralisme crée des désillusions. Elles se sont manifestées par les Gilets jaunes ou la montée des extrêmes. Et elles sont de trois ordres. Dans un monde libéral, l’Etat est faible, l’identité est très fluide et il est très difficile de la penser et troisièmement, il y a une incertitude sur l’horizon du collectif. Que faire ensemble si l’on fait primer l’individu ? C’est une vraie question de science politique. Face à cela, le clivage idéologique, il est entre ceux qui disent poursuivons tout de même dans cette voie, car il n’y en a pas de meilleure et les collectivistes. La première option, est le discours qui est mal défendu par ceux qu’on accuse d’être des cosmopolites ou des progressistes.  La deuxième, considère qu’on ne trouvera une issue que par la redécouverte d’un peuple. Le vrai clivage est entre libéralisme et collectivisme. Entre les partisans de la philosophie des Lumières -tous des libéraux - : Pascal, Edmond Rostand, Voltaire, etc. Jusqu’à la fin du XVIIIe, être libéral est normal et c’est une insulte de ne pas l’être. Ce sont donc les Lumières contre les anti-Lumières. La raison contre la racine. Le primat de l’individu contre celui de la nation, de la société, du mythe global. Economiquement, cela se traduit par un clivage entre ouverture et fermeture. Et on le retrouve parfaitement dans l’élection présidentielle. Et ce sont les anti-Lumières qui nous disent aujourd’hui être partisans du social. C’est hypocrite et dangereux. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !