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2012, première présidentielle où les hommes politiques comprennent les possibilités d'Internet

"Voulez-vous prendre un café avec François Hollande ?" : voilà la proposition tentante faite cette semaine aux visiteurs se rendant sur le site de campagne du candidat socialiste à la présidentielle. Explications...

Benoît Thieulin

Benoît Thieulin

Benoît Thieulin est le fondateur de l'agence La Netscouade et président du Conseil National du Numérique.

En 2006-2007, il a participé à la campagne Internet de Ségolène Royal, notamment à travers la création du site Désirs d'Avenir.

 

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Atlantico : François Hollande propose aux internautes de s'inscrire à un tirage au sort qui permet au gagnant de discuter de son programme autour d'un café à son QG de campagne lundi prochain. Quel est l'objectif de ce nouveau type d'invitation ?

Benoît Thieulin : Cela vient directement des États-Unis. Barack Obama l’a beaucoup fait. Il organisait des diners autour des donateurs de sa campagne. C’est une tradition très ancienne outre-Atlantique : des diners de gala pour de très gros donateurs qui donnent des sommes de 10 000ou 20 000$ voire 1 million $. La nouveauté tient à ce que Barack Obama l'a réellement démocratisée en 2008, en offrant un dîner en sa compagnie à des petits donateurs ou des personnes qui avaient fortement contribué à la campagne par leur créativité. Il a ainsi rendu la campagne méritocratique, en récompensant ceux qui pouvaient être de grands donateurs ou des actifs dans le volontariat, dans le militantisme.

L’histoire du café avec François Hollande correspond exactement à la même logique. A la différence que ce privilège ne sera pas réservé aux donateurs, mais qu'il s'agit d'enregistrer de nouveaux contacts sur le site de campagne et de les mobiliser - avec leur entourage même puisque les connectés peuvent également donner l’adresse e-mail de trois personnes intéressées par le programme du Parti socialiste...

C'est donc Barack Obama qui a lancé le concept avec "a dinner with Barack " dès 2008. Comment expliquer que les hommes politiques français soient aussi en retard ?

Les hommes politiques français ne sont pas à la traîne. Considérons par exemple le live tweet : en 2008 c’était innovant, mais il n’y avait pas d’élection en France à cette période. C'est une simple histoire de timing.

En ce moment, la nouveauté de la campagne présidentielle c'est le "trans-media" : vous regardez les candidats à la télévision et leur prestation est commentée sur Twitter. Les journalistes, les militants participent ainsi à une espèce de méta-débat autour de l’émission qui a lieu. Barack Obama ne s'y mettra lui que dans six mois.

Toutefois, c'est exact que les hommes politiques français sont souvent influencés par ce qui se fait aux États-Unis, pays où se déroulent de nombreuses innovations. Une précision : dans le champ du web politique, ce ne sont pas toujours les Etats-Unis qui sont en avance. Par exemple, la campagne de 2005 sur le Traité Européen est probablement la première au monde qui se soit déroulée sur Internet en impliquant des millions de gens. 

Et si vous regardez ce que Ségolène Royal a fait en 2006 pendant les primaires avec "Désirs d’Avenir", c’était innovant : il n’y a pas eu beaucoup de cas avant elle de débats organisés à une telle échelle via Internet (NDLR : Benoît Thieulin a conçu le site "Désirs d'avenir").

Je suis parfois sévère sur les hommes politiques français et leur capacité d’adaptation à l’outil Internet, mais il faut faire la part des choses.

En voulant rencontrer leurs sympathisants, les candidats ont-ils pris conscience qu'Internet ne s'inscrit pas uniquement dans le virtuel ?

Oui c’est vrai, c’est un peu Barack Obama qui l’a montré. Avec lui, il n’y a plus de campagne Internet à proprement parler puisqu’elle est maintenant intégrée à la campagne globale. On vit une vraie révolution de ce point de vue là.

Dans un premier temps, un meeting est annoncé sur Internet. Puis, la mobilisation sur le web contribue à assurer son succès. Ensuite, le meeting est retransmis sur Internet. Enfin, les meilleurs moments sont mis en ligne. Donc un meeting, englobe la campagne physique et la campagne numérique.

Le "porte-à-porte" nait sur Internet et mobilise les gens pour leur faire faire quelque chose d’hyper concret sur le terrain physique. Si on n’avait pas le web pour organiser les différentes équipes qui vont faire le travail, on ne pourrait pas faire le porte-à-porte. Aujourd’hui, la campagne numérique, la campagne physique et la campagne médiatique sont donc totalement imbriquées. On peut vraiment parler de campagne "trans-média".

Les politiques peuvent-ils à terme se passer des journalistes et compter uniquement sur Internet pour attirer directement des sympathisants ? 

Les sites de campagne n’ont pas beaucoup d’audience. Ils sont visités par les militants ou ceux qui sont très intéressés par la politique. Le grand public ne les consulte qu’en fin de campagne. Ils veulent de l’information produite par les média pour ensuite la décrypter eux-mêmes sur les réseaux sociaux.

S’affranchir des médiasest une tentation qui était déjà présente il y a quelques années. Les meetings de Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy en 2007 étaient très suivis sur les sites Internet car il n’y avait pas de chaînes d’info en continu qui les retransmettaient comme aujourd’hui. Donc le public ne pouvait pas regarder la totalité des meetings. Le Figaro, Le Monde ou le Journal de 20h, ne proposent qu'un très court résumé qui ne permet pas de ressentir l’atmosphère du meeting. Le Bourget : il faut l’avoir vu pour savoir ce que c’était... Il y a eu un coté campagne désintermédiée, qui est structurellement lié à Internet.

Je ne suis pas sûr que cette rencontre avec les sympathisants soit la grande caractéristique de cette campagne. Les politiques le fantasment beaucoup mais en réalité, les Français continuent de regarder beaucoup la télé.

La différence c’est qu’en 2007, on avait une campagne qui se déroulait beaucoup entre des blogueurs et des influenceurs. Maintenant la campagne est plus grand public et le problème est que les électeurs sont confrontés à un trop-plein d’informations, en raison de l'inflation de blogs. Le public a besoin d’une information labélisée, d’un contenu qui a été produit par des journalistes.

Mais ensuite, le débat public a lieu sur Internet : un peu sur Twitter (qui reste un media confidentiel) et beaucoup sur Facebook et sur les forums comme Doctissimo ou les forums spécialisés de bricolage ou autre. Comme au comptoir d’un café, les gens discutent de la politique. On va s’envoyer la vidéo de Nicolas Sarkozy à TF1 et puis on va y ajouter son commentaire, on va s’envoyer l’infographie du Monde.fr sur la fiscalité selon François Hollande ou l’analyse d’un économiste qui décortique la politique économique de François Bayrou etc. Il s’agit de produits réalisés par des journalistes, des think-tank ou des experts et non par des équipes de campagne.

Les équipes de campagne ont toujours intérêt à jouer la carte de la désintermédiation. Mais en réalité, l’internaute moyen est un peu paniqué par le foisonnement d'informations sur Internet. Il va engager la conversation avec ses amis et ses contradicteurs en se fondant sur de l’information produite par des medias traditionnels via des "formats riches" (des simulateurs, des infographies, des vidéos…)

Est-on en train d'assister à la naissance d'un nouveau mode de communication, une sorte de "communication politique 3.0" ?

On assiste à une restructuration profonde du débat public, avec un centre de gravité qui bascule vers les nouveaux médias. Mais l’agenda politique et médiatique, lui, reste fixé par les anciens médias et par la télévision qui demeure au centre. Le décryptage est fait par les journalistes.

En réalité, ces opérations constituent une mobilisation très symbolique et demeurent des produits d’appel. Mais l’objectif n’est pas qu’il y en ait cinq qui discutent avec François Hollande autour d’un café, c’est qu’il y en ait 10 000 qui s’inscrivent sur le site !

Propos recueillis par Axelle Ewagnignon

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