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La guerre des chefs de l'UMP peut-elle dégénérer en un affrontement aussi "violent" que celui qui avait opposé Chirac à Balladur dans les années 90 ?
La guerre des chefs de l'UMP peut-elle dégénérer en un affrontement aussi "violent" que celui qui avait opposé Chirac à Balladur dans les années 90 ?
©Reuters

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L’affrontement Fillon/Copé peut-il dégénérer en une guerre aussi grave que celle qui opposait Chirac à Balladur ?

Christian Estrosi a déclaré redouter une guerre Copé-Fillon comparable à celle qui avait opposé à droite Edouard Balladur et Jacques Chirac avant la présidentielle de 1995. Les inquiétudes du député-maire de Nice sont-elles fondées ?

François  d'Orcival, Carole Barjon,Christian de Villeneuve et André Bercoff

François d'Orcival, Carole Barjon,Christian de Villeneuve et André Bercoff

Carole Barjon est rédactrice en chef adjointe à la rubrique politique, chargée de l’Élysée et de la droite au Nouvel Observateur.

André Bercoff est journaliste et écrivain. Il est l'auteur de La chasse au Sarko (Rocher, 2011), et plus récemment Qui choisir (First editions, 2012).

Christian de Villeneuve est journaliste. Il a dirigé de nombreux titres de la presse française.

François d'Orcival est journaliste. Il est président du Comité éditorial et membre du Conseil de surveillance de l'hebdomadaireValeurs actuelles.

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Atlantico : Le député-maire de Nice, Christian Estrosi a déclaré redouter une guerre Copé-Fillon comparable à celle qui avait opposé à droite Edouard Balladur et Jacques Chirac dans les années 1990. La guerre des chefs de l'UMP peut-elle dégénérer en un affrontement aussi "violent" que celui qui avait opposé les deux personnages à l'époque ?

Carole Barjon : Non, la guerre Balladur-Chirac a été extrêmement violente, mais elle avait d'autres raisons de l'être. Dans un article publié dans le Monde, Edouard Balladur s'était engagé à ne pas se présenter à l'élection présidentielle. Par ailleurs,  il y avait une histoire commune entre Jacques Chirac et Edouard Balladur qu'il n' y a pas entre Jean-François Copé et François Fillon. Edouard Balladur et Jacques Chirac se connaissaient depuis 30 ans. Edouard Balladur a été conseiller de Jacques Chirac lorsque celui-ci était président du RPR. Les deux hommes étaient beaucoup plus liés que ne le sont Jean-François Copé et François Fillon aujourd'hui.

Enfin, l'enjeu est différent. En 1995, il s'agissait de l'élection à la présidence de la République. Cette fois, il s'agit seulement de la présidence de l'UMP qui, il est vrai, va peut-être servir de tremplin pour l'élection présidentielle.

François d’Orcival : Nous ne sommes pas du tout dans la même situation. Jacques Chirac et Edouard Balladur en 1995 se trouvaient dans une compétition d’abord larvée, et ensuite publique, pour la candidature à l’Elysée. Edouard Balladur était alors Premier ministre, il avait un vrai pouvoir. D’autre part, Jacques Chirac était lui à la tête du RPR. Cette bataille s’est poursuivie jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’au premier tour de la présidentielle.

Nous étions dans un dispositif qui pouvait ressembler au duel Valéry Giscard d’Estaing contre Jacques Chaban-Delmas en 1974 ou Jacques Chirac contre Giscard d’Estaing en 1981. La bataille à laquelle nous assistons aujourd’hui est une bataille pour la présidence de l’UMP, pour la présidence d’un appareil. Il s’agit donc d’une bataille politique tout à fait importante, mais qui ne peut pas, par nature, aboutir à de violents déchirements. Il existe chez les gaullistes (et Jean-François Copé et François Fillon en sont) une vieille loi qui dit : « ils se déchirent comme des loups et ensuite ils chassent en meute ». Je crois en la reformation de la meute par nécessité, on ne gagne pas en se déchirant ! Pour vaincre en 2017, il faudra entre temps avoir gagné aux élections municipales, sénatoriales, régionales etc.

Christian de Villeneuve :  Le contexte est très différent dans la mesure où les élections sont de natures différentes. En 1995, l’affrontement Chirac-Balladur était un duel pour l’Elysée. Là, il s’agit d’une élection interne qui est, néanmoins, un marchepied pour l’élection présidentielle. 

Par ailleurs, lors de l’affrontement de 1995, le choix était radical : c’était soit Jacques Chirac, soit Edouard Balladur. Cette fois, l’affrontement ne peut pas aller trop loin car le vainqueur aura besoin du perdant pour mener à bien sa mission comme président de l’UMP. Celui qui aura gagné aura tout intérêt à rassembler. Il faudra préparer les échéances électorales de 2014. La droite a toutes les chances de l’emporter car les élections intermédiaires sont toujours favorables à l’opposition.

Il y a une chose certaine : les militants UMP n’accepteront pas une rupture. Jean-François Copé et François Fillon vont s’affronter et marquer le plus possible leur différence alors qu’en 1995, il y avait eu une vraie rupture entre Jacques Chirac et Edouard Balladur.

André Bercoff : La comparaison tient-elle vraiment ? L’affrontement entre les Voraces balladuriens et les Coriaces chiraquiens se situait à moins de deux ans de la présidentielle, alors que la droite venait de remporter triomphalement les élections législatives, et que tous les espoirs étaient permis. Si Copé et Fillon finissent exsangues à l’issue de leur étripage, cela changera-t-il fondamentalement les échéances de 2017, alors que l’accélération des faits et des choses ne permet aucun pronostic à aussi longue durée ? Il est permis d’en douter. Reste cette banalité de base, à savoir que l’appétit du pouvoir suscite immanquablement la violence. Tout politique ambitieux qui ne serait pas un tueur devrait changer de métier.

S'agira-t-il cette fois-ci d'un affrontement plus idéologique ? Les deux protagonistes iront-ils enfin sur le terrain des idées ?

Carole Barjon :La campagne de 1995 était plus idéologique que le débat actuel car Jacques Chirac s'était beaucoup appuyé sur les idées de Philippe Séguin qui étaient très différentes de celles d' Edouard Balladur, notamment sur sa vision de l'Europe et du libéralisme. En revanche, on cherche les différences entre François Fillon et Jean-François Copé. François Fillon est plus libéral que son mentor Philippe Séguin. Et s'il a voté "non" au traité de "Maastricht" en 1992, il est devenu depuis longtemps déjà pro-européen. L'affrontement Copé-Fillon est une compétition entre deux ambitions légitimes qui pensent avoir le talent nécessaire pour devenir président de la République.

François d’Orcival : Pour le moment, on ne peut pas dire qu’il y ait une idée forte, spécifique à François Fillon, qui soit différente de celles de Jean-François Copé. Ils sont tous les deux engagés sur le même terrain, celui déjà labouré derrière Nicolas Sarkozy il y a seulement 4 mois.

Christian de Villeneuve :Ce n’est pas une bataille idéologique. L’un et l’autre revendiquent d’ailleurs l’héritage de Nicolas Sarkozy. Il y a une différence de personnalité. Jean-François Copé est plus proche de l’activisme de l’ancien président de la République tandis que François Fillon a un tempérament plus calme et réservé.

André Bercoff : Il serait grand temps que l’on se plaçât enfin sur le terrain des idées, au lieu de s’épuiser dans des querelles d’hommes qui n’ont, à l’heure qu’il est, aucun sens. Que veut dire aujourd’hui être de droite ? Quelles valeurs, quels choix de société, quels repères économiques, géopolitiques, identitaires ? La question vaut aussi pour la gauche. Il est tout de même aberrant que médias et politiciens ne se répandent que sur la psychologie intime des uns et des autres et non sur leur « certaine idée de la France ». Il faut vraiment en finir avec la communication invertébrée et le simulacre spectaculaire et « pipolisant », qui scie toutes les branches du vivre ensemble.

La campagne de 1995 avait été empoisonnée par les affaires (Karachi, appartement d'Alain Juppé, etc). Doit-on s’attendre à des coups bas, des révélations, de la part des deux protagonistes ?

Carole Barjon : Effectivement, la campagne de 1995 avait été très violente car émaillée par les "affaires". J'imagine que si Christian Estrosi a cru bon d'établir une comparaison entre la violence de la campagne présidentielle de 1995 et la compétition Copé-Fillon actuelle, c'est peut-être qu'il a des éléments qui lui permettent de penser qu'il y aurait "des affaires" qui pourraient surgir du placard. Il faut croire que Christian Estrosi dispose d'informations que nous ne connaissons pas !

François d’Orcival : Toutes les affaires sont déjà sorties. En ce qui concerne l’affaire Takieddine, mille fois Jean-François Copé aurait pu disparaitre si cela avait correspondu à la réalité. On a bien vu que ce n’était pas le cas.

Christian de Villeneuve : Les entourages sont toujours tentés de faire du zèle, mais un retour « des affaires » serait suicidaire pour la droite. Cela ne pourrait qu’affecter l’ensemble de l’UMP.

André Bercoff : La multiplication des réseaux sociaux et de la toile digitale entraîne la hausse exponentielle du taux de délire. Espérons que ce ne soit pas tous les jours marécage et caniveau.

A l'époque, il n'y avait pas de figure tutélaire au-dessus des deux protagonistes. Nicolas Sarkozy peut-il faire figure d'arbitre ?

Carole Barjon : Je ne suis pas fakir, mais ce qui est sûr c'est que l'ombre de Nicolas Sarkozy plane sur cette élection. On peut penser que Jean-François Copé est son candidat puisque le secrétaire général de l'UMP a suggéré qu'il se retirerait en cas de retour de l'ancien président de la République. Toutefois, Nicolas Sarkozy a tout intérêt à ne pas se mêler d'un millimètre de cette affaire. 

François d’Orcival : Il est vrai qu’aujourd’hui l’ombre de Nicolas Sarkozy plane au-dessus du duel. Il est toujours le favori des militants et personne n’a intérêt  à faire l’inventaire de sa politique.

Concernant le duel, il est clair que l’ancien président a fait un choix. Le fera-t-il connaitre ? Je ne le pense pas. Cependant, il existe une autre possibilité. On pourrait finalement faire appel à Nicolas Sarkozy comme homme providentiel. En imaginant que les uns et les autres ne se mettent pas d’accord, il y aurait à ce moment-là une pression de l’opinion de droite pour mettre en avant l’ex président, le seul qui pourrait justement mettre tout le monde d’accord.

Christian de Villeneuve : Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy est omniprésent. Ce week-end, à Nice comme dans la Sarthe, tout le monde a fait référence à l'ancien président de la République. Si demain la droite a besoin d’un arbitre, Nicolas Sarkozy aura un rôle important à jouer. Mais pour l’instant, il va se taire. Surtout, lorsqu’on observe les divisions de la gauche. Le débat au sein de la majorité est extrêmement dur comme on le voit au sein de la majorité avec les dernières déclarations d’Arnaud Montebourg et de Cécile Duflot. On est au bord de la crise gouvernementale. Les évènements jouent pour Nicolas Sarkozy qui reste très populaire à droite, contrairement à Valéry Giscard d'Estaing en son temps. Il tout intérêt à rester au sommet de sa montagne pour observer la débâcle et revenir en sauveur.

André Bercoff : Il peut, étant donné sa popularité intacte chez les militants UMP, jouer la Statue du Commandeur. Mais le veut-il ?

Propos recueillis par Alexandre Devecchio et Jean-Benoit Raynaud

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