Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe

Dilemme historique

Première Guerre mondiale : pourquoi 100 ans plus tard, les historiens ne sont toujours pas d'accord pour savoir si elle était évitable ou non et sur qui est responsable de son déclenchement

Pour les deux anciens secrétaires d'Etat américains Henry Kissinger et Magdeleine Albright, la Première Guerre mondiale est un conflit qui aurait pu être évité. Une position que plusieurs historiens ne partagent pas, de même que sur les pays responsables du conflit.

Atlantico : 28 juin 1914 : c'est la date considérée comme étant le point de départ de la Première Guerre mondiale, avec l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand de Habsbourg. Il semble donc y avoir consensus au sein de la communauté des historiens concernant cette date. Néanmoins, des dissensions existent quant à l'identité des pays responsables du déclenchement du conflit. Pour quelles raisons ? Quels sont les principaux camps d'historiens qui s'affrontent sur le sujet ? 

Vincent LaniolAvant les historiens, cette question des " responsabilités " dans le déclenchement de la Grande Guerre a été posée dès le départ par les acteurs du conflit eux-mêmes, pendant les combats, chaque camp ayant cherché à faire reposer la culpabilité sur l’autre coalition. Chaque camp publia sa propre documentation (livre blanc allemand, livre jaune français…) destinée à démontrer à son opinion son innocence et à accabler l’ennemi. Pour les Français, la violation de la neutralité de la Belgique par l’Allemagne, pourtant garantie par un traité international, avait valeur d’aveu. D’une certaine manière, les premiers historiens de la guerre ont été tributaires de ces querelles de temps de guerre mais également de la manière dont les traités de paix réglèrent cette question.

En effet, le traité de Versailles portait en son sein le fameux article 231 qui proclamait la responsabilité de l’Allemagne et de ses Alliés dans le déclenchement du conflit. On sait aujourd’hui grâce aux travaux des historiens que les acteurs de Versailles n’ont en réalité pas voulu rédiger à travers cet article un verdict de culpabilité morale pour le déclenchement du conflit, ni même une condamnation de la diplomatie d’avant-guerre des Empires Centraux. Les quatre Grands (Clemenceau, Wilson, Lloyd George et Orlando) ont simplement tenté de fonder juridiquement les réparations dues par l’Allemagne et ses alliés. Ils conclurent donc à une responsabilité de Berlin et de ses alliés pour les dommages causés pour avoir pris l’initiative des hostilités, un peu à la manière de l’engagement de la responsabilité civile d’un particulier pour un accident causé. Evidemment, outre-Rhin, la formulation effectivement ambiguë de cet article fut comprise tout autrement et se développa dans l’opinion allemande en une haine farouche contre le Diktat et le Kriegsschuldlüge (le mensonge de la culpabilité de la guerre).

C’est dans ce contexte hautement sensible que les historiens commencèrent leurs travaux avec le peu de sources encore accessibles ; c’est à la fin des années 1920 par exemple que le premier volume des Documents diplomatiques français fut publié. La logique nationale a longtemps prévalu : les historiens français démontraient la responsabilité austro-hongroise et allemande et les historiens allemands celle des Russes et des Français. Pendant l’entre-deux-guerres, ce contexte très passionnel n’empêcha pas la parution de premiers travaux scientifiques comme ceux de Pierre Renouvin lorsqu’il écrivit en 1925 Les origines immédiates de la guerre. L’auteur, blessé de guerre et professeur en Sorbonne, mit les premières pièces dans ce grand débat des responsabilités : même si Berlin et Vienne ne souhaitaient pas une guerre générale et avaient tout fait pour " localiser " le conflit avec Belgrade, Pierre Renouvin démontra que leurs dirigeants avaient pris le risque d’une guerre européenne, notamment avec la Russie en s’attaquant à la Serbie. Néanmoins, Pierre Renouvin resta dans la norme nationale de l’époque : il appuyait la responsabilité principale des Empires Centraux.

Cependant, il ne faudrait pas penser à un consensus total dans chaque pays sur la responsabilité de l’ancien ennemi. En France, des groupes pacifistes critiquèrent fortement pendant et après la guerre la diplomatie du président de la République, Raymond Poincaré et son absence de rôle modérateur des Russes au moment de la crise de Juillet. D’où le surnom dont il fut affublé " Poincaré-la-guerre ". De même, d’autres historiens français n’hésitèrent pas à critiquer la position dominante concernant la responsabilité allemande : en 1933, le célèbre Jules Isaac, dans son livre intitulé Un débat historique, le problème des origines de la guerre, insista aussi sur l’absence de modération par les Français des prétentions russes, mais également sur le rôle de la mobilisation décidée fin juillet par le Tsar qui impliquait nécessairement la guerre.

Le consensus entre historiens dura plus longtemps en Allemagne lorsqu’en 1961 Fritz Fischer publia son célèbre ouvrage Griff nach der Weltmacht (improprement traduit en français par Les buts de guerre de l’Allemagne impériale). Le consensus " innocentiste " vola en éclats avec cet ouvrage qui entendait démontrer la permanence de buts de guerre expansionnistes soutenus par l’Allemagne impériale de septembre 1914 jusqu’à la fin de la guerre. Pire, dans un second ouvrage paru en 1969, Krieg der Illusionen (La guerre des illusions), il entendit prouver que l’Allemagne de Guillaume II s’était préparée depuis un certain temps à la guerre notamment pour des raisons de politique intérieure (se prémunir contre les progrès du socialisme en Allemagne). S’était donc développée chez les militaires allemands, en particulier depuis 1912, la volonté de frapper le plus tôt possible les pays de l’Entente par une " guerre préventive ". Ces ouvrages qui marquèrent un véritable choc historiographique outre-Rhin furent longuement débattus chez les historiens allemands ce qui provoqua une multiplication des ouvrages sur le sujet.

Après ces joutes, le centre d’intérêt des historiens s’est aujourd’hui beaucoup déplacé. Il ne s’agit plus de désigner des responsabilités ou de donner des brevets d’innocence, mais bien plutôt de s’interroger sur les mentalités des contemporains pour comprendre les actions des acteurs de la crise et permettre de la décortiquer. Ce sont donc leurs représentations, c’est-à-dire la manière dont ils perçurent la réalité, qui sont aujourd’hui interrogées. Ainsi, on ne peut comprendre la mentalité des dirigeants allemands et l’idée de guerre préventive qu’ils développèrent sans analyser leur perception d’un " encerclement " que représentait pour eux l’alliance franco-russe. La crainte de devoir mener la guerre sur deux fronts joua un rôle fondamental dans la crise de juillet et bien évidemment dans l’élaboration du plan Schlieffen. Ce sont aussi les logiques culturelles et les représentations qu’il faut mobiliser pour comprendre " l’engrenage des peurs " qui progressivement gagna tous les acteurs de la crise de juillet 1914. On a d’abord peur d’une reculade diplomatique. Apparaître comme faible aux yeux de l’ennemi en étant conciliant était impensable pour les dirigeants de l’époque : la logique de l’honneur national devait primer sur tout. La logique des alliances imposait également de faire preuve de fermeté : dans chaque camp, on ne souhaitait pas lâcher son allié dans la tourmente. Par ailleurs, les acteurs de l’époque perçurent l’été 1914 comme le moment opportun pour faire la guerre car attendre plus longtemps faisait courir le risque d’affaiblir son allié et de raffermir ses ennemis. La peur semble avoir été un des dénominateurs communs des acteurs de juillet 1914.

Les historiens travaillent aussi aujourd’hui sur les logiques sociales à l’œuvre avant la guerre. L’ouvrage pionnier de Christophe Charle sur la crise des " sociétés impériales " (la France, l’Allemagne et l’Empire britannique) tente en particulier de mettre en exergue l’influence du darwinisme social alors très prégnant dans les trois pays, ou encore celle des imaginaires nationaux (leur habitus national) largement diffusés dans la population.

Aujourd’hui, on ne compte plus les ouvrages sur le sujet. Les deux derniers ouvrages en date, celui de Margaret MacMillan, Vers la Grande Guerre. Comment l’Europe a renoncé à la paix et celui de Christopher Clark, Les somnambules, démontrent l’actualité de ces débats et sont particulièrement stimulants.

Philippe SimonnotMême sur la signification de l’attentat du 28 juin 1914, les historiens sont en désaccord. Pour la plupart, cet acte était celui d’un déséquilibré isolé qui a servi de prétexte aux Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie) pour déclencher la guerre. Aux yeux d’une minorité, dans laquelle je me range, ce fut un acte de guerre délibéré fomenté par la Serbie, laquelle était soutenue par la Russie, pour mettre l’Autriche à l’épreuve. Mais ce conflit aurait pu rester localisé. Et il l’est resté pendant un mois, du 28 juin au 29 juillet 1914. Le passage d’une guerre locale à une guerre générale a été rendu possible ce 29 juillet par l’ordre de  mobilisation russe, qui, du fait de l’acheminement des troupes par des chemins de fer conçus et financés par la France,  mettait l’Allemagne en danger mortel et l’obligeait à déclarer la guerre.

Que penser précisément de la responsabilité de l'Allemagne, et avec elle également des Empires centraux, largement reconnue par le traité de Versailles et les autres traités signés dans les mois ayant suivi la fin du conflit avec les pays vaincus ? 

Philippe Simonnot : La responsabilité unique de l’Allemagne est l’un des plus grands mensonges de l’histoire, inscrit hélas dans le " marbre " du Traité de Versailles. Il avait deux fonctions : d’une part, justifier les " réparations " gigantesques qu’on allait imposer aux vaincus, d’autre part masquer les responsabilités de la Russie et de la France dans le déclenchement du désastre. Si la Russie a mis le feu aux poudres le 29 juillet 1914, c’est que la France lui avait donné le feu vert par la voix de son président Raymond Poincaré en visite à Saint-Pétersbourg à la veille du drame.  Comme par hasard, Poincaré a lui-même détruit les verbatim de ses conversations avec le tsar en ces jours fatidiques.

On sait bien que les vainqueurs écrivent l’histoire, mais cette fois ils l’ont falsifiée délibérément – au risque de rendre enragé tout un peuple réduit en esclavage…

Vincent Laniol : Il existe au moins un consensus entre historiens aujourd’hui : tout le monde s’accorde pour dire qu’aucune puissance ne souhaitait véritablement la guerre générale en 1914. Néanmoins, comme on l’a vu, pour de nombreux historiens, les Empires Centraux conservent un rôle majeur dans le déclenchement de la crise.

En effet, à la suite de l’attentat contre l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo, les dirigeants de Vienne ont choisi de politiser leur réaction en désignant le gouvernement serbe comme coupable du geste de Sarajevo. Le ministre autrichien des Affaires étrangères Berchtold, et Conrad von Hötzendorf, chef d’Etat-Major, ont poussé à la guerre contre une Serbie représentant un foyer anti-autrichien dans les Balkans.

Il est indéniable également que le blanc-seing donné le 5 juillet 1914 par l’Empereur Guillaume II au comte Hoyos (envoyé par le gouvernement austro-hongrois à Berlin) pour régler la question serbe était lourd de conséquences. Le gouvernement allemand sembla donc avoir pris le risque d’une guerre avec la Russie et donc d’une guerre européenne. On ne peut nier également que Vienne a délibérément choisi un mode de réaction particulièrement offensant pour Belgrade : élaborer un ultimatum inacceptable avec un court délai de réaction pour aller vers la guerre. Le gouvernement serbe accepta l’essentiel des clauses de l’ultimatum sauf celles, jugées humiliantes, imposant à Belgrade la présence d’enquêteurs et de fonctionnaires austro-hongrois sur son sol pour élucider le meurtre de Sarajevo.

Une fois la guerre avec la Serbie déclenchée le 28 juillet, tout est allé très vite et les tentatives de médiation notamment proposées par la Grande-Bretagne furent refusées par Vienne et Berlin.

A côté de ces éléments défavorables aux Empires Centraux, il reste indéniable que la mobilisation russe d’abord partielle le 29, puis générale le 30 juillet transforma radicalement le sens de la crise et détruisit l’ambition de " localiser " la guerre. Les dirigeants français qui revenaient d’un voyage à Saint Petersburg n’ont effectivement pas modéré les prétentions russes. On peut même dire que l’entrée en guerre des Britanniques le 4 août entraina de facto la mondialisation du conflit. Mais le gouvernement français a aussi décidé, pour éviter toute provocation, de faire reculer ses troupes à quelques kilomètres de la frontière. Sans effet.

Récemment l’ouvrage de Christopher Clark que j’évoquais a défrayé la chronique. L’auteur entend mettre en lumière, ce que l’historiographie a parfois eu tendance à sous-estimer, le rôle du gouvernement serbe et de ses dirigeants dans les origines de la crise de juillet 1914. A l’inverse de la tendance " fischerienne ", l’auteur australien semble être beaucoup moins dur avec les diplomaties allemande et austro-hongroise. L’ouvrage semble donc marquer un nouveau tournant. Son ouvrage est resté longtemps parmi les meilleures ventes en Allemagne.On voit bien que le débat reste ouvert et est toujours aussi passionné.

Au regard du contexte et des pratiques du pouvoir de l'époque, le conflit était-il inévitable ? Comment là aussi expliquer les dissensions existantes entre les historiens au sujet du caractère inévitable ou non du conflit ? 

Vincent Laniol : On comprend pourquoi les historiens sont encore très divisés sur le sujet. Indiquer qu’un événement était inévitable revient à insérer une certaine téléologie dans les événements, ce dont les historiens se méfient. A bien analyser les différentes origines et causalités de la guerre, on perçoit qu’aucune d’entre elles n’explique à elle seule le déclenchement du conflit et ne le rendait inévitable.

De premiers auteurs ont tenté d’insister sur l’influence des facteurs économiques. Lénine fut le premier à les mettre en valeur dans son ouvrage L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme  paru en 1916 : s’appuyant sur la théorie marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit et sur les idées de Raoul Hilferding, il affirma que la concentration capitaliste et la recherche de débouchés par la constitution de vastes Empires coloniaux ne pouvaient nécessairement qu’amener la conflagration finale entre Etats capitalistes. Depuis, les historiens ont démontré que si certains groupes économiques avaient pu pousser leur gouvernement à la guerre par goût de juteux profits, d’autres, au contraire, préféraient largement le maintien de la paix beaucoup plus rassurant pour les investissements. Ce fut le cas en particulier des financiers de la City de Londres plutôt pacifistes et hostiles à un investissement britannique dans un conflit européen. Comme l’indiquait l’historien René Girault, au " partage du monde " amenant la guerre de conquête, ces financiers préféraient le " partage des affaires ". Ce dernier n’amenait pas inévitablement la guerre.

De même, les conflits coloniaux ne peuvent à eux seuls expliquer la guerre. Certes, à de nombreuses reprises, les Etats européens avaient été proches de la guerre (crise de Fachoda en 1898 entre la France et l’Angleterre ; crises du Maroc en 1905-06 et 1911 entre la France et l’Allemagne) mais à chaque fois les Etats européens avaient trouvé des ressources pour régler pacifiquement leurs antagonismes.

Les nationalismes sont souvent évoqués parmi les causes du conflit. René Girault distinguait deux types de nationalisme. Tout d’abord, le nationalisme de puissance qui touchait les Etats constitués (France, Angleterre, Allemagne…) et qui développait une attitude de plus en plus haineuse à l’égard du voisin. C’était le nationalisme de ceux qui en France souhaitaient la revanche pour reprendre l’Alsace-Lorraine perdue en 1871, des pangermanistes en Allemagne. Ce nationalisme semblait plutôt en déclin avant la guerre puisque les élections tant en Allemagne en 1912 qu’en France en 1914 avaient vu les forces de gauche hostiles à la guerre, le SPD allemand et la SFIO française, obtenir de très bons scores. Les historiens ont également démontré depuis longtemps que la thématique de la revanche face à l’Allemagne n’a jamais été assez partagée par l’opinion ou les dirigeants français pour risquer une guerre avec Berlin, sauf à quelques moments précis (affaire Schaebelé et crise boulangiste). Le second type de nationalisme, le nationalisme d’existence, était celui des minorités nationales en Europe qui aspiraient à former un Etat. Ce type de nationalisme, notamment dans les Balkans, était évidemment belligène. Les guerres balkaniques avaient grandement contribué à faire de cette région une poudrière. Néanmoins, les grandes puissances avaient su tout au long du XIXe siècle canaliser ces demandes et parfois donner satisfaction à certaines d’entre elles sans pour autant entrer dans de longs conflits. Pourquoi ne le firent-elles pas en juillet 1914 ?

Enfin, la logique des alliances et des coalitions a pu être brocardée comme ayant poussé à la guerre. Mais la constitution de la Triple Alliance en 1882 et de la Triple Entente définitivement formée en 1907 n’a pas provoqué la guerre en elles-mêmes. En 1911, la seconde crise marocaine qui touchait la France et l’Allemagne n’avait pas entraîné de guerre générale entre les deux alliances. En revanche, il est indéniable que dès lors que la crise était devenue ouverte en juillet 1914 entre les deux blocs, les alliances empêchèrent toute résolution sereine et rendirent par leur engrenage la guerre européenne.

Devant cette multitude de facteurs, l’historien ne peut rester que sceptique face aux explications mono-causales. Encore une fois, c’est plutôt dans les représentations des acteurs de l’époque que la clef de la crise de juillet semble se trouver.

Une autre branche de l’histoire permettrait de poser la question de l’inéluctabilité de la guerre sous une autre forme : l’histoire contrefactuelle pourrait tenter sur le mode de l’uchronie de s’interroger sur l’évolution des pays européens si la guerre n’avait pas été déclarée en 1914…

Philippe Simonnot : Oui, le conflit était évitable, comme il avait été évité lors des précédentes crises, et notamment en 1911, ou encore, comme nous venons de le dire, pendant  le mois de juillet 1914.  Le consensus actuel des historiens, aujourd'hui, serait plutôt de dire que c’est le " système d'alliances " qui est coupable, et que par conséquent, le conflit était inéluctable. Je suis un des rares à m’insurger contre cette défaite de la pensée, doublée d’une méconnaissance des faits historiques. Le conflit avec l’Allemagne a été pensé de longue date par la France et la Russie : leur premier accord est la convention militaire secrète de 1892, supposant des rencontres d’Etat-major entre les deux armées. Personne ne s’étonne encore aujourd'hui  que la " patrie des droits de l’homme " se soit alliée avec un régime despotique, esclavagiste et antisémite. Mais les deux puissances avaient toutes deux besoin d’un conflit mondial, la Russie pour s’assurer définitivement d’Istanbul et des Détroits pour accéder aux mers chaudes, la France pour récupérer l’Alsace-Lorraine. L’Allemagne, elle, n’avait rien à gagner à un conflit mondial, ses succès économiques époustouflants lui assurant un pouvoir mondial sans qu’elle ait à tirer l’épée. Et l’Autriche avait tout à perdre.

Dans un récent entretien, l'ancien secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger affirme que le déclenchement de la Première Guerre mondiale serait la conséquence d'un manque d'analyse et d'anticipations de la part des dirigeants de l'époque des conséquences que peuvent entraîner une telle action politique. Sous-entendrait-il qu'aujourd'hui, une telle guerre ne pourrait pas se reproduire grâce à l'analyse dont pourrait faire preuve nos dirigeants actuels ? 

Philippe Simonnot : Il est vrai qu’aucun des belligérants n’avait prévu une guerre aussi longue, aussi meurtrière, aussi ruineuse, aussi stupide … Les généraux font toujours la guerre d’avant, et ils comptaient en finir en quatre mois, comme en 1870. La surprise fut l’enlisement  dans les tranchées. Cette erreur de prévision explique que les responsables français de la catastrophe  ont tellement cherché à se défausser. On ne pensait pas non plus que les Etats belligérants seraient capables de s’endetter à mort, car les économies étaient régies par l’étalon-or, lequel sauterait dès les premiers jours de la guerre – pour ne jamais être rétabli.

A part ces points, je suis en désaccord avec Kissinger.  Poincaré a vraiment voulu cette guerre parce que, grâce à l'alliance militaire de la France  avec la Russie qui obligeait l’Allemagne  à se battre sur deux fronts, il était sûr de la gagner, et il l’a gagnée, en effet, non pas en quatre mois, mais au bout de quatre longues années, au prix de millions de morts, abîmant  un continent entier et  ruinant toute une civilisation. Pour ne rien dire de la Révolution soviétique, qui est un sous-produit de la Première Guerre mondiale et qui a fait, elle aussi, des millions de morts.

Bien évidemment, de telles erreurs sont reproductibles  La guerre absurde que les Etats-Unis ont menée en Irak, basée elle aussi sur un mensonge, on en voit aujourd'hui les conséquences effroyables. Il en est de même  pour celle que nous avons menée en Libye. Les politiciens ont un horizon court en démocratie – ils agissent d’abord en fonction de leur réélection. De ce fait, leur capacité d’analyse est tout aussi limitée qu’il y a cent ans. Et peut-être même plus limitée si l’on considère que la pression médiatique est encore plus forte.

Vincent Laniol : Je ne sais pas si telle était l’intention de l’ancien secrétaire d’Etat de Richard Nixon. En tout cas, il est bien difficile de répondre à une telle interrogation car on touche aux limites du terrain d’investigation des historiens et il serait présomptueux d’être conclusif à cet égard. Certes, il est évident que l’expérience des guerres passées sert indubitablement les chefs d’Etat actuels. Néanmoins, chaque société est tributaire (et peut-être prisonnière) de ses représentations et donc de la manière dont elle perçoit la réalité. Le monde actuel est différent de celui de 1914 et les comparaisons sont très délicates à manier. 

> Lire également L'été des poids lourds de la politique : ce qu'ils font... et ce qu'ils seraient bien inspirés de faire pour réussir leur rentrée

Commentaires
Nos articles sont fermés aux commentaires.