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Précarité des étudiants : vrai sujet, mauvaises pistes de solutions
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Malaise et colère

Précarité des étudiants : vrai sujet, mauvaises pistes de solutions

Un étudiant s'est immolé par le feu vendredi devant le bâtiment du Crous pour dénoncer la précarité. De nombreux rassemblements étaient organisés mardi devant des Crous. Des manifestants ont forcé les barrières du ministère de l'Enseignement supérieur dans la soirée. A Lille, des étudiants ont fait annuler une conférence de François Hollande.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico.fr : Un étudiant lyonnais s’est immolé par le feu vendredi dernier devant le Crous de la Madeleine. Le jeune homme avait triplé sa deuxième année de licence de sciences politiques et explique dans la lettre qu’il a laissé que ses motivations sont, à la fois, politiques et économiques. Il cible, comme les syndicats qui ont appelé à manifester, la précarité des étudiants.

Quelle est la mesure du phénomène de précarité des étudiants ?

Michel Ruimy : La précarité est une notion polymorphe. Elle ne marque pas un état mais une situation provisoire, instable, une transition vers une condition pire ou d’exclusion. Son risque résulte de l’agrégation et de l’articulation de plusieurs facteurs (mauvaise qualité du logement, faible revenu, alimentation déséquilibrée…). Il est important chez les étudiants, notamment au regard leur degré de dépendance/indépendance vis-à-vis de la sphère familiale. Il y a donc autant de situations à risque que d’étudiants précaires.

Autrefois, la condition étudiante était fortement marquée par la dépendance à l’égard de la famille, qui est la source première de logement et de moyens financiers. De nos jours, l’étudiant ne vit plus nécessairement au domicile familial. Lorsqu’il y vit, celui-ci ne joue plus nécessairement son rôle protecteur. En effet, les configurations familiales se sont complexifiées et les solidarités, bien que toujours présentes, se sont affaiblies.L’étudiant ne fait donc plus qu’étudier. Il travailleà temps partiel pour la plupart, à temps plein pour certains afin d’assumer sa vie étudiante ou d’y participer lorsque la famille ne peut la prendre totalement en charge. 

Ses revenus doivent lui permettre de remplir son réfrigérateur, de payer son loyer et ses diverses factures (eau, gaz, électricité, téléphone…), ses frais de déplacements, ses vêtements, et bien sûr, ses frais d’étudiant (inscription, livres, et matériels divers comme un ordinateur). 

Mais, « étudiant » n’est pas un emploi. Pourtant l’étudiant, qui cumule études et activité rémunérée, se retrouve bel et bien victime d’une « double journée » : il exerce son métier d’étudiant tout en étant salarié par une autre organisation pour laquelle il travaille. Ce double rôle social augmente le risque d’échec aux examens, ce qui amène parfois à s’enferrer dans un cercle vicieux : ils sont étudiants pour trouver un « bon » travail, mais comme ils travaillent pour étudier, ils n’ont guère le temps d’accorder à leurs études toute l’attention qu’elles réclament. C’est donc, pour certains, une prise de risque qui se solde souvent par un échec.

De plus, en raison des responsabilités qui lui incombent et des difficultés quotidiennes auxquelles il doit désormais faire face, l’étudiant indépendant entre, de plein fouet, dans les populations sensibles au risque de précarité. Il cumule, en effet, des difficultés liées aux trois dimensions de la précarité : économique (contrats précaires, travail alimentaire, faible rémunération, difficulté à régler les dépenses), social (vie sociale et familiale) et psychologique (épuisement, stress, stigmatisation).Ainsi, les problèmes financiers ponctuels, l’instabilité, la « galère », la gestion de la vie au jour le jour, avec le risque de voir sa situation se dégrader,etc. sont autant de formes de précarité, qui représentent pour les étudiants un mal-être, une souffrance, une détresse.

Les syndicats mettent en cause l’Etat et les politiques créatrices de précarité. Est-ce vraiment grâce à une politique plus généreuse en termes de bourse qu’on réglera le problème de la précarité étudiante ?

Les étudiants ont été longtemps considérés comme une classe privilégiée. La réalité est aujourd’hui tout autre. Dans un contexte de « démocratisation » des études supérieures, ils sont de plus en plus exposés à la précarité. Bien qu’ils s’en défendent, certains étudiants sont en situation précaire au regard de l’évaluation objective du risque de précarité.

Quelques exemples. Près de 20% d’entre eux vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Plus de 35% perçoivent, au moins, une aide financière directe (bourses sur critères sociaux, bourses au mérite, aides ponctuelles, etc.). Le coût de la vie étudiante augmente plus vite pour tous, qu’ils soient boursiers ou non, que celui de la vie économique. Près d’un tiers aurait renoncé aux soins médicaux en raison principalement d’un manque de moyens financiers.Pourtant, de manière étonnante, plus de 40% des étudiants en situation précaire ne se déclarent pas comme « boursiers » !

Plus qu’une politique plus généreuse en termes de bourse, ces exemples nous conduisent à nous interpeller et à questionner le système des bourses étudiantes sur trois points : la réalité du niveau de connaissances par les étudiants du dispositif, la pertinence des critères d’éligibilité et les moyens financiers mis en œuvre pour l’accession des précaires aux études connaissant les contraintes budgétaires.

Quels sont les déterminants principaux de la précarité des étudiants aujourd’hui ? N’est-ce pas se tromper que d’attribuer à l’Etat une situation économique générale ?

Les situations de vulnérabilités économiques qui touchent les étudiants ne peuvent pas être approchées par le biais des indicateurs classiques de pauvreté monétaire (relative ou absolue). En effet, la population étudiante est trop hétérogène, que ce soit en termes d’autonomie ou en termes de ressources financières. 

C’est pourquoi, des indicateurs autres que ces instruments de mesure traditionnels peuvent et doivent être alors utilisés pour appréhender ces fragilités. Il peut s’agir du « renoncement aux achats de première nécessité », la« renonciation à des soins médicaux », le fait de « ne pas toujours manger à sa faim », de ne « pas avoir de mutuelle », d’« avoir contracté un emprunt pour financer ses études », le « sentiment de solitude », etc.permettent, en première approche, de donner des indications sur les conséquences de certains choix contraints. Par exemple, le « choix » de renoncer à des soins pour des raisons financières peut avoir un impact négatif sur lesparcours d’études car il accroît la « vulnérabilité à la maladie », ce qui se répercute sur les conditions de réussite. De même, l’exercice d’une activité rémunérée par nécessité aboutit parfois au même résultat.

Pourtant, attribuer au gouvernement actuel l’entièreté d’une situation exécrable serait injuste... sans pour autant l’exonérer. Les gouvernements précédents doivent aussi avoir leur part.À mi-mandat, le gouvernement d’Emmanuel Macron n’a toujours pas mis la lutte contre la précarité des jeunes à son agenda. Convaincu que la suppression du régime étudiant de Sécurité sociale permettrait de réduire la précarité des étudiant, le sujet à disparu du discours du gouvernement.
Les récentes réformes du gouvernement sont insuffisantes. Elles sont, dans une certaine mesure, responsables de l’augmentation des difficultés financières d’une partie des étudiants et vont à contresens des besoins des jeunes. Tel est le cas avec la baisse de 5 euros des aides personnalisées au logement (APL) pour l’ensemble des bénéficiaires. Si 6,5 millions de ménages français en bénéficient, de nombreux étudiants, ceux notamment qui comptent les centimes pour boucler les fins de mois, comptent, aussi, sur ces APL, chaque mois.

Quelles seraient, selon vous, les pistes à privilégier pour que cette précarité étudiante soit réduite ?

La réduction du risque de précarité est, avant tout, une question de réactivation du lien social. Il faut, avant tout, s’attacher à étoffer celui-ci pour favoriser le développement de solidarités informelles. Sa recomposition passe par un soutien, une écoute, un accompagnement psychologique afin de rendre, à la personne précaire, son autonomie et sa dignité… sur le long terme et non sur du court terme. 

Cet accompagnement doit se décliner dans les différents gestes du quotidien et touche au vocabulaire de l’éducation, de l’accès à l’information, de l’orientation, etc. pour prévenir le risque d’une installation durable de cette précarité car, avec cette précarité, s’installent la tristesse, la démotivation, le laisser-aller, toutes choses néfastes pour sortir de cette situation.

C’est un travail de longue haleine. Inverser le processus n’est pas chose aisée. Il est essentiel, pour les étudiants, que la personne ne se sente pas seule pour ne pas qu’elle tombe dans l’exclusion.Il est important aussi d’insister sur le fait que cette aide n’est pas conçue comme unilatérale. Elle est le fruit d’une collaboration avec le « précaire » qui accepte d’être épaulé dans la gestion de ses difficultés. L’aide n’est pas un droit. Elle doit émaner de la rencontre de deux volontés, celle de l’aidé et celle de l’aidant. En d’autres termes, il faut savoir si sa condition de « précaire » lui convient ou non, ou encore si cette personne souhaite s’en sortir. 

La précarité des étudiants illustre toute la difficulté de s’attaquer à la résorption de la précarité multiforme, d’intensité variable. La socialisation serait ainsi un moyen de gestion du risque chez les étudiants, à la fois, au niveau de sa prévention que de sa protection.

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