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Pourquoi les racines des crises du Moyen-Orient sont largement aussi économiques que religieuses
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Motifs réels

Pourquoi les racines des crises du Moyen-Orient sont largement aussi économiques que religieuses

L'Irak et l'ensemble du Moyen-Orient sont restés en dehors de la mondialisation, la région comptant pour seulement 4% des importations mondiales, ce qui expliquerait en partie la situation du pays selon Barack Obama.

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Dans une interview donnée au New York Times le 8 août, Barack Obama déclarait qu’une partie de la situation actuelle en Irak s’explique par des raisons économiques. En quoi peut-on dire que la montée du djihadisme en Irak est liée aux problèmes économiques ? Comment expliquer que les "Irakiens Sunnites soient  détachés de l’économie mondiale" comme le déclare le président américain ?

Frédéric Encel : D'abord, ce qui est intéressant dans cette déclaration, c'est qu'elle rappelle ce qu'avait dit le secrétaire d'Etat américain Colin Powel, juste avant l'intervention américaine en Irak de 2003. A savoir en substance que les Irakiens avaient le droit, eux aussi, de consommer et de bénéficier d'une vraie liberté d'acheter ! Cette justification de l'offensive renvoyait déjà du reste à une perception identitaire très fondamentale aux Etats-Unis ; l'économie (libérale, s'entend) est très liée à la géopolitique. C'est moins le cas pour les analystes et décideurs européens, français en particulier.

Ensuite, sur le fond, Obama a parfaitement raison d'évoque la situation sociale. Il s'agit là d'une grand classique : lorsqu'un Etat ne veut ou ne peut assumer sa mission essentielle consistant à nourrir (et à protéger) a minima la population dont il a la charge, ce sont les extrémistes qui s'engouffrent dans la brèche. Ce phénomène n'est ni nouveau ni spécifiquement arabe ou musulman ; qu'on garde en mémoire les soupes populaires communistes et surtout nazies des froids hivers berlinois 1930-33... 

En quoi peut-on dire que les problèmes économiques et sociaux sont l’un des principaux moteurs du djihadisme en Irak et dans toute la région ? Quelles sont les autres conséquences de cette situation économique ?  

L'interaction est évidente entre la désespérance sociale et la montée en puissance de l'extrémisme. Elle a même expliqué en grande partie la contestation fulgurante du Printemps arabe. Demeurer pauvre voire indigent dans un Etat pauvre, c'est déjà difficile à accepter. Mais si cet Etat est richissime de son pétrole - comme c'est le cas de l'Irak - la situation devient absolument intolérable. Le népotisme, la corruption, la captation des ressources par un clan ou une communauté suscite une colère profonde et légitime. En l'occurrence, nombre de sunnites du nord de l'Irak ont rejoint le mouvement le plus radical, mais aussi le seul qui ne se soit pas encore discrédité et pour cause : les jihadistes de l'Etat islamique n'avaient jamais possédé le pouvoir.  

Comment expliquer que les Etats-Unis et les pays occidentaux négligent ces raisons économiques, alors que la montée du jihadisme les inquiète pourtant ?

Je ne suis pas sûr que les Occidentaux l'aient réellement négligé. Après tout, l'Irak pourrait offrir un niveau de vie honorable voire remarquable si la gouvernance de ses dirigeants était "raisonnable". Or depuis au moins l'infâme tyran Saddam Hussein à partir de 1979, ce ne fut jamais le cas. On peut difficilement diriger une économie de l'extérieur, ne serait-ce qu'au regard de l'accusation d'ingérence ou d'impérialisme qui suivrait immédiatement.  

Cela dit, les Américains auraient pu intervenir de façon bien plus constructive après 2003. Abattre un dictateur sanguinaire (en libérant en l'espèce de sa férule les Kurdes et les chiites, soit 80% des Irakiens) pourquoi pas, mais à condition de créer les conditions institutionnelles et sociales d'un mieux-être pour le plus grand nombre. Hélas, comme en Afghanistan, ce fut sans doute en effet négligé...

Mais soyons justes : le facteur socio-économique n'est pas le seul à expliquer le foudroyant - et catastrophique - succès des jihadistes en Irak et ailleurs en terre musulmane ; le vide politique souvent, le tribalisme parfois, le fanatisme absolu et l'insondable cruauté des islamistes eux-mêmes, sont aussi à évoquer.

Dans quelle mesure le poids du secteur public et les politiques menées portent elles une part de responsabilité dans cette situation ?   

L'investissement privé, oui, naturellement, mais où ? Sur quel secteur porteur ? Dans quelle région sécurisée ? La tragédie de l'Irak, outre sa "malédiction du pétrole", c'est à dire une économie largement rentière ne favorisant pas la R&D (recherche et développement), l'industrie manufacturière et moins encore le high tech, c'est une tradition tout à fois étatiste autoritaire et ultra centralisée, et un clientélisme local et communautaire fort.   

L'Irak - si tant est que cet Etat existe encore en tant que tel concrètement sur le terrain - ne pourra pas sortir du marasme sans une gouvernance sérieuse.

Le salut économique et par conséquent politique de cette région réside-t-il dans le développement du secteur privé ainsi que dans le développement d'une plus grande coopération régionale des Etats du Moyen-Orient ? 

La coopération régionale, parlons-en ! Savez-vous que le volume d'échange de chacun des 23 Etats arabes avec les 22 autres ne dépasse pas 10% de son volume total ! Encore est-ce une moyenne globale, car en Mésopotamie et dans la péninsule Arabique voisine, où les économies sont mono-exportatrices de gaz ou de pétrole, le chiffre est bien moindre.

Comment les gouvernants pourraient-ils favoriser l'investissement privé ?

Les gouvernements occidentaux pourraient tenter de soutenir les forces politiques les plus modérées, les personnalités ou les partis a priori les plus compétentes et les moins dogmatiques. Mais, je le redis, on ne peut que très difficilement imposer une solution de l'extérieur. L'une des expériences positives des interventions occidentales en 1991 et 2003, y compris sur le plan socio-économique et celui des droits de l'homme et de la femme, demeure quand même l'aide substantielle apportée au Kurdistan irakien. Or en plein effondrement de l'Etat irakien, cette bonne gouvernance kurde va probablement constituer un atout majeur dans l'accession à l'indépendance de ce peuple !

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