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Cadenas sur un pont de Paris.
Cadenas sur un pont de Paris.
©Reuters

A l’insu de leur plein gré

Pourquoi les amoureux qui attachent des cadenas aux ponts parisiens ne sont pas que romantiques

Jeter une pièce dans une fontaine n'est pas aussi anodin que ça pourrait le paraître et relève davantage du rite que de la véritable superstition. En vérité, c'est même une façon de participer à la construction d'un édifice qui nous est cher : notre ville.

Emmanuelle Lallement

Emmanuelle Lallement

Emmanuelle Lallement est ethnologue, maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne, Celsa depuis 1999. Elle est chercheure au GRIPIC (Groupe de recherche sur les processus d’information et de communication) et chercheure associée au IIAC (Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain) et au LAU (Laboratoire d’anthropologie urbaine), EHESS-CNRS.

Ses recherches portent d’une part sur la ville, plus particulièrement Paris et sa métropole (urbanisme, espaces publics, commerces, fêtes, politiques publiques, design), d’autre part sur les situations d’échange, marchands et non-marchands, la consommation, les modes de sociabilité et les commerces (du grand magasin parisien au commerce de rue en passant par le commerce ethnique), enfin sur l’ethnicité et l’interculturalité.

Elle a publié deux livres :

- La ville marchande. Enquête à Barbès, Téraèdre, 2010.

- Paris résidence secondaire. Enquête chez ces habitants d’un nouveau genre, Belin, 2013. Avec Sophie Chevalier et Sophie Corbillé. (recherche du programme Paris 2030)

Ainsi que des articles sur la ville, les espaces marchands et la consommation.

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Atlantico : Certaines traditions apparaissent de façon claire dans l'espace public : qui n'a pas lancé une pièce dans une fontaine ou accroché un cadenas à un pont ? Est-ce vraiment quelque chose d'anodin ? Que traduisent ces espèces de rituels urbains ?

Emmanuelle Lallement : Justement, c'est anodin sans l'être. Cela fait parti de ces petites pratiques qui ne sont pas nécessairement centrales dans nos vies telles qu'elles le sont au quotidien, et en cela c'est évidemment anodin ; néanmoins il y a également une vraie signification derrière, ainsi qu'un vrai rapport urbain. C'est là la vocation de tous les rituels : donner du sens aux choses. C'est cette ambivalence qui rend ces petits gestes à la fois anodins et à la fois leur donne tant de sens.

Un rituel, c'est codifié et répété. C'est dans cette répétition et cette codification que les choses prennent un sens particulier. A partir des moments où les gens considèrent qu'ils ont un rapport un tant soit peu ritualisé avec la ville dans laquelle ils se trouvent – ce qui ne veut pas dire que l'ethnologue définirait ça comme un rituel – cela signifie qu'ils vont s'atteler à imiter ; à refaire ce qu'ils ont vu faire. C'est précisément en répétant ces gestes qu'ils ont vu, et en les répétant de la même façon, qu'ils procèdent à une ritualisation du geste. Prenons l'exemple de ritualités festives : le carnaval est quelque chose de singulier et d'important dans la ville. C'est quelque chose qui se répète au même moment de l'année, etsouvent d'ailleurs il scande le calendrier urbain. Jadis, il séparait le temps religieux du temps profane. Il prend également place au même endroit de la ville, il y a une sorte d'inscription et de marquage territoriale, avant de faire le tour de la ville, et toujours de la même façon. Le carnaval, sous des airs de désordre, est en vérité extrêmement codifié. Il réunit une dimension très collective, en cela qu'il représente un rassemblement urbain. C'est, de même, quelque chose qui perdure. C'est à la fois traditionnel, puisque ça se rejoue tous les ans, mais cela permet aussi de construire une ville moderne.

Accrocher un cadenas à un pont, c'est sceller une relation intime via l'espace public. N'y a-t-il pas une certaine forme de paradoxe ? Comment l'expliquer ?

C'est au contraire loin d'être paradoxal. Un couple qui pose un cadenas sur un pont le fait parce que d'autre l'ont fait avant lui. Ce qui est en jeu, véritablement, c'est une expérience extrêmement individuelle avec la ville, mais qui ne prend sens que parce que des centaines voire des milliers de gens l'ont d'ores et déjà fait auparavant. En vérité on vient jouer de l'individuel dans une expérience qui est de toute façon très collective. On le fait parce qu'il y en a plein, et dans la simple matérialité de le faire, on place ce cadenas au milieu de celui des autres. C'est un moment unique, sans doute, mais qui ne fait sens que parce que d'autres ont également vécu ce même moment unique.

Le carnaval répond aux mêmes mécaniques : il est très personnel notamment grâce au déguisement ! On incorpore un personnage qui n'est pas celui de d'habitude. On endosse le rôle de celui qu'on ne peut pas être, les hommes se déguisent en femmes et les pauvres en riches. L'inversion, qui est le propre du carnaval, sachant que cela s'arrête le lendemain et reprend sa place dans l'ordre social établi. C'est une expérience intime par le fait même qu'on revêt un costume, mais qui est parallèlement partagée par tout une partie de la ville.

Finalement, ces traditions tirent leurs racines d'un besoin de s'affirmer socialement, de s'approprier un espace commun ? Est-ce quelque chose de réussi ?

Les questions d'appropriations sont, à mon sens, à la fois trop et à la fois pas assez. Trop, parce que quand bien même il s'agit d'occuper l'espace public, personne n'est dupe : la ville n'appartient pas à un groupe de colocataires qui serait formé par les habitants. On sait très bien qu'on ne devient pas propriétaire de la ville. Mais, en même temps, en participant à un carnaval, en posant un cadenas ou en jetant une pièce dans une fontaine, les citoyens contribuent à la ville.Ils en deviennent les producteurs, co-auteurs et apportent une pierre colorée de leur touche personnelle à l'édifice qu'est leur ville, fut-ce cette touche éphémère.

Et en dépit de ce côté éphémère, je trouve que les gens  jouent tout de même bien le jeu. Il existe une véritable mobilisation pour différents événements festifs en dépit de cette période de désenchantement. Les gens ont conscience de participer à un événement collectif avec la ville comme matière. On peut donc produire de la ville avec une simple présence. C'est parce que c'est éphémère qu'on y joue des significations qu'on ne viendrait pas jouer dans le quotidien. C'est éphémère dans l'instant, mais c'est un rendez-vous avec quelqu'un qu'on connait – sa ville.

Comment cette façon de s'approprier les espaces publics a-t-elle évoluée depuis les origines ?

Je ne suis pas sûre que cela ait fondamentalement changé. Le tout reste principalement de raconter une histoire. Cela sert à produire du récit et le partager avec d'autres. Ce qu'il y a de différent aujourd'hui, c'est une circulation particulière: on se sert beaucoup plus de la photo, qu'on communiquera ensuite au travers des réseaux sociaux, et évidemment cela ne peut que nourrir de plus en plus le phénomène. Il n'y a pas de transformation, mais la circulation est plus forte : rien de tel pour partager une expérience que de montrer la photo de ce que l'on a fait ! Et la partager, c'est la reproduire socialement, et la faire perdurer

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