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Chaque jour, 13 % des Américains consomment de la pizza.
Chaque jour, 13 % des Américains consomment de la pizza.
©Reuters

Sous pression

Pourquoi les Américains mangent autant de pizzas ou le poids des lobbies agro-alimentaires sur nos régimes

Chaque jour, c'est 13 % de la population américaine qui consomme de la pizza. Un chiffre étonnant qui démontre une certaine gourmandise pour les produits gras mais surtout le poids historique du lobby agro-alimentaire américain qui influe largement sur les habitudes de consommation.

Valérie Orsoni

Valérie Orsoni

Valérie Orsoni est experte dans les méthodes de motivation et de coaching. 

Fondatrice du #1 de la perte de poids online LeBootCamp.com, elle est le coach attitré de nombreuses stars et de titres de presse français et américains. Elle a publié La méthode Orsoni aux éditions Reader Digest, Le Sarrasin, tous les secrets de la graine miracle et Un corps de rêve pour les nulsFIRST EDITIONS (1 mars 2012).




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Atlantico : Le Dairy Management Inc (DMI) est un programme gouvernemental dépendant du ministère américain de l'Agriculture (l'USDA). Il perçoit un impôt sur chaque vente de produit laitier, notamment. Cet argent – correspondant à des millions de dollars par an – est ensuite utilisé pour soutenir les activités de marketing et de promotion qui encouragent la consommation de produits laitiers. Quel lien peut-on établir entre consommation de produits laitiers et gouvernement américain ?

Valérie Orsoni : L'industrie agro-alimentaire américaine dépense en moyenne $14 milliards par an dans des campagnes de publicité et dans un lobbying très agressif, notamment à Washington. Le but ? Faire pression sur des organes considérés comme "crédibles", "sérieux" et au-delà de toute influence, afin de justement les influencer dans leur choix. Les techniques ? Cela va de la simple invitation au restaurant pour faire ami-ami à des voyages tous frais payés, en passant par du sponsoring d'événements ou de constructions diverses et variées : "je te finance ça, et tu m'aides à faire passer cet aliment dans la case "santé". Il est très facile de vendre son âme au diable.

La division de l'USDA, qui détermine les grandes lignes de l'alimentation conseillée s'appelle le CNPP, le Centre pour la Promotion de la Nutrition. A sa tête, Robert Post, qui a passé de nombreuses années dans l'industrie agroalimentaire comme chercheur, une industrie qui dépense plus de 10 milliards de dollars par an dans des campagnes de publicité. Quelle est la place des lobbies agro-alimentaires et laitiers dans la consommation excessive de pizzas par les Américains ?

L'association "dollars + influence + pouvoir + négociation non encadrée" peut entraîner des situations dangereuses pour la santé des consommateurs. En effet, quand fin 2009 Domino's pizza réalise que la consommation de pizza est en forte baisse, le management de cette société cotée en Bourse (ticket : DPZ) n'avait pas le choix : il fallait frapper vite et fort. Pour cela, un chevalier blanc, Dairy Management Inc., trouva une idée de génie : une pizza nouvelle génération avec 40% de plus de fromage lancée à grand renfort d'affichage et de pub TV pour un budget de $12 millions. Le résultat ? Des ventes en hausse massive et des pizzas dangereuses pour la santé, puisqu'une simple part de cette nouvelle pizza contient les 2/3 de l'apport maximum recommandé en graisses saturées. On pourrait s'arrêter là et saluer le coup de génie de Domino... mais il y a plus... de fromage. En effet, Dairy Management  Inc. n'est pas une simple société de conseil. Non, il s'agit d'une création de la USDA, le Ministère de l'Agriculture, dont une des missions est de pousser à la consommation de fromage, et l'autre, à réduire le taux d'obésité via des campagnes publicitaires soutenues par Michelle Oabama. Pendant ce temps-là, son mari et son administration signent des accords avec les producteurs de lait. De quoi devenir schizophrène.

Quels sont les autres produits qui font l'objet d'un fort lobbying aux Etats-Unis ? Retrouve-t-on cette tendance en France ? Comment s'opère le lobbying laitier à l'échelle française et européenne ?

Tous les produits alimentaires produits à grande échelle font l'objet de lobbying à Washington, que cela soit le ketchup ou la pizza (souvenez-vous du scandale, quand la pizza a réussi l'exploit de devenir un légume).

Des firmes d'avocats et "d'influencers" sont d'ailleurs très actives à Washington, comme le tableau ci-dessous l'atteste.

En 2013, L'Association des Industriels de l'Agro-alimentaire a dépensé plus de 14 millions de dollars en efforts de lobbying, un budget 4 fois supérieur à celui de l'année précédente. L'Association des Producteurs de Boissons, a ajouté a ce budget plus de 1 million de dollars pour financer ses efforts de lobbying auprès des instances fédérales.

Des sociétés comme Nestlé dépensent en frais directs de lobbying plus de 5 millions de dollars par an, Coca Cola, 10 millions, Kraft Foods, 3 millions, et le petit dernier des produits laitiers, Chobani, investit un quart de million par an pour que ses yaourts soient bien vus par le gouvernement et les régulateurs. Aucune marque n'y échappe.

La différence entre la France et l'Amérique, est qu'aux USA, grâce à des groupes de consommateurs très puissants, les chiffres de ses investissements sont rendus public. Beaucoup plus de transparence donc.

En France, en 2011 Danone était le premier annonceur toutes catégories confondues, avec des stars comme Zinedine Zidane en chef de file de leurs campagnes publicitaires (budget de plus de 10 millions de dollars sur 10 ans) et des médecins à l'image publique bien ancrée dans le paysage français. Ces médecins se servent de leur médiatisation pour faire passer des messages, par exemple que le lait est indispensable pour la santé. 

Exemple : Jean-Michel Cohen, nutritionniste très proche des groupes Nestlé et Danone, qui fait sponsoriser son programme de coaching de réduction de cholestérol par Danone, puis qui devient le nutritionniste officiel des produits laitiers Danacol (Danone). Et, cerise sur le gâteau, son dernier ouvrage sur les aliments, "Savoir manger : le guide des aliments" est écrit avec Patrick Serog, membre du conseil d’administration de la Fondation Nestlé France. La boucle est bouclée, les lobbies ont bien fait leur travail.

En France, les recommandations nutritionnelles officielles sont ainsi confiées à des chercheurs proches de l'industrie laitière (ce qui a d'ailleurs été dénoncé à maintes reprises et a donné lieu à l'interpellation des ministres concernés par la revue Sciences et Avenir en 2001).

Pour constater l'impact du lobbying français auprès des membres du gouvernement, je vous laisse méditer sur cette phrase de Louis Le Pensec, Ministre de l'Agriculture interrogé au Sénat (4 novembre 1997) sur la campagne "Le Lait à l'Ecole" : "Il s'agissait de stimuler la consommation de lait et de certains produits laitiers par les enfants en créant une habitude alimentaire de consommation". 

Peut-on encadrer les lobbies ? Y a-t-il un moyen de les réglementer ?

Par définition, les modes de pression restent aussi puissants qu'ils sont variés. Il est tout bonnement impossible de vouloir (croire) contrôler le fonctionnement des lobbies. Néanmoins, à l'américaine, il pourrait être obligatoire que les sociétés cotées en Bourse publient leur budget "lobbying", ainsi que les firmes et "influencers" retenus. La publication de ces chiffres permettrait aux "watchdogs" européens d'être informés des efforts fournis par certaines marques, et de veiller à ce que les gouvernements ne modifient pas leurs recommandations en fonctions de l'argent perçu, mais en fonction des dernières recherches sur le sujet.

Jim Hightower a dit : "Les corporations n'ont plus besoin de faire du lobbying auprès du gouvernement, elles sont le gouvernement".

Propos recueillis par Marianne Murat

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