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"Quand l’Eglise pense aux chrétiens de Syrie, elle pense surtout aux chrétiens du Liban".
"Quand l’Eglise pense aux chrétiens de Syrie, elle pense surtout aux chrétiens du Liban".
©Reuters

Protéger les siens

Pourquoi le Vatican s’oppose à une intervention en Syrie

Le Pape François s'est positionné contre une intervention en Syrie. L'Eglise catholique essaie ainsi de protéger sa communauté et ses intérêts pour ne pas revivre la même situation que lors de la guerre en Irak.

Manlio Graziano

Manlio Graziano

Manlio Graziano enseigne la géopolitique et la géopolitique des religions à l’American Graduate School in Paris, à Paris IV – La Sorbonne et à la Skema Business School. Parmi ses publications, Essential Geopolitics: A Handbook - Manuel essentiel de géopolique (2011), Il secolo cattolico. La strategia geopolitica della Chiesa (2010) – L’Italie, un État sans nation ? (2007) et Identité catholique et identité italienne. L’Italie laboratoire de l’Église (2007). Il est en train de rédiger un essai sur la géopolitique des religions (Guerre sainte et Sainte alliance : Religions et désordre international au XXIe siècle, à paraître en 2014).

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Atlantico : Après avoir condamné fermement l'usage des armes chimiques en Syrie, le pape François a déclaré "ce n'est jamais l'usage de la violence qui conduit à la paix. La guerre appelle la guerre". La Vatican et la communauté chrétienne s'opposent donc vivement à une intervention militaire en Syrie, et le Pape a même adressé un courrier aux participants du G20. Quelles sont les principales motivations et craintes qui permettent d'expliquer la position pontificale ?

Manlio Graziano : A chaque fois que la guerre touche des pays dans lesquels les chrétiens sont une minorité menacée, on trouve une position de ce genre là. L’orientation principale de l’Eglise et du pape François est de défendre leur propre communauté, et cela n’a rien de nouveau.

Au début des années 1990, lorsque la Croatie et la Slovénie – catholiques – ont proclamé leur indépendance, il y a eu une prise de position nette de l’Eglise, et de Jean Paul II personnellement, pour demander avec insistance l’intervention militaire pour protéger la Croatie de l’attaque de la Serbie orthodoxe, en application du principe augustinien de la « juste guerre ». Pour les guerres du Golfe de 1991 et de 2003, l’Eglise avait en revanche pris nettement position contre les interventions, car il s’agissait de défendre les minorités chrétiennes en Irak.

La seule nouveauté aujourd’hui, c’est cette apparente volonté du Vatican de jouer un rôle diplomatique plus explicite, rôle qui avait été un peu négligé sous le dernier pontificat. Aujourd’hui, le pape François semble vouloir intervenir directement sur la scène internationale, comme le témoigne sa lettre adressée au G20.

Que craignent les chrétiens d'Orient en cas d'intervention militaire ? Quelle est leur position vis-à-vis du régime de Bachar Al-Assad ?

En règle générale, les chrétiens sont plutôt favorables au régime de Bachar el-Assad, mais pour des raisons de prudence ils restent assez discrets. La raison principale de ce soutien, est que le régime alaouite d’Assad est un régime « minoritaire », qui a donc impliqué toutes les minorités contre la majorité sunnite de la population. Le sentiment est que, dans le cas d’une victoire sunnite, le sort de toutes les minorités « compromises » avec le régime alaouite – y compris donc les chrétiens – risquerait d’être funeste.

Il faut considérer aussi que la crise syrienne a forcément des répercussions sur le Liban. Après le départ des Français, le Liban est devenu indépendant de la Syrie, car la majorité de la population était chrétienne, même si ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il est évident que pour l’Eglise, le Liban représente la clé de voûte de la présence catholique au Moyen-Orient, et il sera défendu coûte que coûte. Quand l’Eglise pense aux chrétiens de Syrie, elle pense surtout aux chrétiens du Liban.

En quoi le précédent irakien pèse-t-il dans la position du Vatican ?

A l’époque de la guerre d’Irak, l’Eglise catholique avait été contre l’intervention militaire ; mais une fois que les Américains étaient sur le sol irakien, elle ne souhaitait pas qu’ils s’en aillent, car leur présence pouvait permettre d’espérer en une meilleure protection de la minorité chrétienne.

Le précédent irakien pèse beaucoup, mais ce qui pèse davantage c’est le précédent libanais : c’est depuis la guerre civile au Liban que les chrétiens ne constituent plus la majorité de la population. Il ne faut pas oublier non plus la question égyptienne, même si en Egypte il n’y a presque pas de catholiques, et les coptes n’aiment pas les « ingérences » du Vatican. L’intervention militaire risque d’aggraver la situation syrienne, et dans ce cas, les retombées pour les minorités, chrétiennes et autres, peuvent être dramatiques.

Quel poids a aujourd'hui la diplomatie vaticane ? L'arrivée du pape François a-t-elle eu un impact ?

Le pape François semble en effet vouloir bouger les lignes, au moins de ce point de vue. En effet, pendant le pontificat de Benoît XVI, pour la première fois depuis presque deux siècles, ni le Pape ni son Secrétaire d’État ne provenaient des rangs de la diplomatie vaticane (n’oublions pas que l’Eglise dispose d’un réseau d’information unique, lié aux paroisses, qu’aucune autre puissance ne peut avoir). Avec le remplacement du Secrétaire d’État Tarcisio Bertone avec Pietro Parolin, l’un des meilleurs diplomates dont dispose le Vatican, il y a une sorte de retour à la normale. L’envoi de la lettre du pape directement aux puissances du G20 est un fait intéressant, car depuis Jean-Paul II on n’avait plus vu un tel activisme sur la scène internationale.

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