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Le gouvernement pourrait laisser réformes en matière d'emploi.
Le gouvernement pourrait laisser réformes en matière d'emploi.
©Reuters

Effet d'aubaine

Pourquoi la reprise économique risque bien d’avoir un prix et voilà pour qui

Les 1000 CDI annoncés par Renault pourraient bien, si la conjoncture économique se confirme, pousser le gouvernement à se reposer sur ses lauriers. Ou comment une bonne nouvelle se transformerait en cauchemar pour les chômeurs de longue durée, les grands oubliés des réformes.

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I.

Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.

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Didier Demazière

Didier Demazière

Didier Demazière est chercheur CNRS au laboratoire Printemps. Ses travaux portent sur le chômage et les politiques publiques d'emploi et sur les transformations du travail et les dynamiques des groupes professionnels.

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Atlantico : Si les effets conjugués de la relance monétaire européenne sur la demande et du pacte de responsabilité sur l'offre venaient à se confirmer, le gouvernement pourrait récolter les fruits d'une conjoncture économique favorable sans avoir à mener de réformes structurelles. Mais une reprise sans réformes structurelles pourrait-elle bénéficier à tous, notamment aux chômeurs de longue durée ? Pour quelles raisons ?

Didier Demazière : On peut observer que les phases de reprise économique ont des effets sur la courbe du chômage mais très peu sur les inégalités de chance d’accès à l’emploi. Il y a une sorte de viscosité du chômage qui est variable entre ceux qui peuvent en sortir rapidement et d’autres qui y restent coincés et qui ont peu de chances d’en sortir. On parle souvent des chômeurs comme un ensemble égal, mais à l’intérieur certains retrouveront rapidement un emploi car ils ont les qualifications nécessaires alors que d’autres, à l’inverse, cumulent les handicaps, comme une faible qualification, une expérience limitée. Etre âgé ou mère célibataire n’arrange pas les choses non plus. Il faut une reprise économique rigoureuse et durable pour avoir des effets positifs sur cette frange de demandeurs d’emploi.

>> Et sur le même sujet La France aurait-elle dissimulé la montée des inégalités salariales sous le tapis du chômage ?

Gilles Saint-Paul : Notons d’abord que le pacte de stabilité est une réforme structurelle, au sens où il implique une baisse des charges sociales et donc du coût du travail. La vraie question est celle de son financement : en l’absence de baisse des dépenses publiques, celui ne peut être financé que par la dette ou l’impôt. Or l’impôt, ce sont des distorsions économiques supplémentaires, et la dette signifie plus d’impôts dans le futur. Ceci étant posé, il est exact que la conjoncture semble s’améliorer, notamment à cause de la baisse de l’euro et de la baisse du prix du pétrole, encore que l’on discerne à peine quelques frémissements dans les enquêtes de l’INSEE. Une reprise purement conjoncturelle bénéficie à tous, y compris aux chômeurs de longue durée. Mais bien entendu ceux-ci ont un  taux de retour à l’emploi plus faible que les chômeurs de courte durée, et la reprise leur profite moins que des politiques actives de l’emploi ciblées vers eux.

Comment sortir du chômage ceux qui y sont inscrits depuis plus d’un an ? Le plein emploi est-il finalement la seule issue pour eux ?

Didier Demazière : Dans le fonctionnement habituel du marché du travail, c’est-à-dire dans la sélection de main d’œuvre ordinaire, les chômeurs de longue durée sont souvent les perdants. L’idée est de trouver le mécanisme qui leur fera gagner des places dans cette file d’attente.

Il y a deux raisonnements possibles. Le premier serait effectivement le plein emploi, avec un chômage frictionnel, c’est à dire le chômage provoqué par la période nécessaire à l’individu pour trouver un autre emploi,  autour de 3 ou 4%. Autant dire que nous en sommes très loin, mais ce n’est pas utopique.

L’autre solution serait de lutter contre les mécanismes de sélection, soit pour les supprimer, soit pour les modifier. Il s’agit de rendre recrutable et attractive une catégorie de chômeurs qui ne le sont pas ou trop peu aujourd’hui. On peut transformer les qualités de cette main d’œuvre. La réponse classique, c’est la formation. Cette réponse se heurte à un problème très bien identifié par des évaluations au cours des années 1990 et 2000 : pour les demandeurs d’emploi les moins formés, un stage de formation n’est pas forcément attractif et n’a pas forcément de sens. Prenons par exemple quelqu’un qui a un certificat d’études, qui est âgé d’une cinquantaine d’année et qui est au chômage depuis deux ou trois ans : on comprend bien qu’aller se former peut lui sembler incongru. Le deuxième levier serait de baisser le coût de cette main d’œuvre. Elle reprendrait ainsi de l’attractivité vis-à-vis de chômeurs mieux formés ou qui seraient au chômage depuis moins longtemps mais qui seraient plus chers. C’est un levier qui a été beaucoup utilisés pour les chômeurs de longue durée et pour les seniors.  Cela ne fonctionne pas vraiment car pour changer le comportement des recruteurs vis-à-vis de cette frange de demandeurs d’emploi, il faut une conjoncture suffisamment favorable pour qu’ils puissent recruter de manière plus diversifiée. Ils ne prennent pas ce risque quand ils n’ont qu’une embauche à faire. Les dispositifs contre-sélectifs ont une efficacité qui va être améliorée par une conjoncture de l’emploi qui est elle-même améliorable. Ce n’est pas l’un contre l’autre.

Gilles Saint-Paul : Cette question est délicate. De nombreuses politiques ont été tentées, telles qu'un meilleur suivi des chômeurs par le pôle emploi, des programmes de formations, ou des sanctions en cas de recherche d’emploi inadéquate – ce type de politique se situant plutôt en amont du problème, c’est-à-dire qu’elles réduisent la proportion de chômeurs de longue durée. Pour les chômeurs de longue durée proprement dit, il est difficile d’augmenter leur employabilité car ils sont installés dans une « culture du chômage », et les entreprises sont peu enclines à leur donner leur chance. D’où l’importance d’agir en amont. A cet égard, on note que les pays anglo-saxons où la durée d’indemnisation est plus faible, ont aussi une plus faible proportion de chômeurs de longue durée.

Peut-on parvenir au plein emploi en s'appuyant seulement sur la relance qui se dessine ? De quelles réformes structurelles aurions-nous besoin ?

Didier Demazière : Il ne faut pas croire que ces 1000 emplois créés chez Renault sont le signe annonciateur d’un retour du plein emploi. Il faut voir comment la situation évoluera  dans les prochains mois. Je pense qu’il n’y a pas de solution à court-terme pour le retour au plein emploi. L’objectif est de diminuer le chômage et de se rapprocher du plein emploi. C’est le discours officiels des différents gouvernements de ces dernières décennies. A côté de ça, le nombre de chômeurs augmente rapidement. Le plein emploi me semble donc être une perspective hors d’atteinte. Il faudrait retrouver une conjoncture mondiale avec des taux de croissance de 3 ou 4% pour la France. Mais c’est difficilement concevable, même à long terme.

L’autre option est d’éviter que les demandeurs d’emplois soient piégés par le chômage. Une période de chômage de 6 mois à un an qui permet de se former et de retrouver du travail ne poserait pas de problème. Le problème n’est pas le chômage, mais le fait d’y rester au-delà d’un an. Si on n’arrive pas à en sortir rapidement, on y reste coincé et devient inemployable et exclu.Si le chômage était partagé, si l’on y circulait chacun son tour, cela éviterait le problème d’exclusion et d’enfermement. Cela distribuerait ce fléau que l’on ne sait pas contrer. Cela supposerait une atténuation des différences statutaires qui font que certains salariés sont totalement protégés du chômage, comme les fonctionnaires, et que d’autres, beaucoup plus fragiles, sont exposés et vulnérables au chômage et qui, quand ils y sont, sont aussi les moins favorisés pour retrouver du travail. Il faut travailler sur une meilleure égalité entre les actifs. Cela nécessite des réformes profondes, une refonte des contrats de travail et des statuts d’emploi par exemple. Il faudrait alors un consensus avec les partenaires sociaux et la population qui ne peut se préparer que par un grand débat sur le chômage et la protection du travail.

Gilles Saint-Paul : En l’absence de réforme, le chômage se stabilise à un niveau d’équilibre qui dépend des institutions du marché du travail. Le taux de chômage actuel est sans doute supérieur à ce niveau d’équilibre, de sorte que la relance va réduire le chômage, mais pas en deçà du taux d’équilibre. La relance ne permet donc pas de rétablir l’emploi à un niveau comparable aux pays qui ont des institutions plus flexibles que les nôtres. Pour réduire le taux de chômage, il faut décentraliser les négociations salariales, réduire le poids du SMIC, et accroître l’incitation des chômeurs à chercher du travail, soit en revenant à la dégressivité des allocations au cours du temps, soit en mettant en place un suivi accru des chômeurs, suivant les principes de "flexicurité" mis en œuvre au Danemark. Cette dernière option est cependant relativement coûteuse.

Le gouvernement a récemment annoncé la création de 60 000 nouveaux contrats aidés. Ces contrats bénéficient-ils à ceux qui sont le plus éloignés de l'emploi ? Pourquoi ?

Didier Demazière : Des contrats aidés pour les chômeurs de longue durée, il y en a eu au moins une dizaine depuis 25 ans. Il y a eu un assouplissement des critères de sélection pour le Contrat Unique d'Insertion (CUI), le dernier en date avant les annonces du gouvernement cette semaine. Mais si l’on élargit les critères de ciblage, on rate la cible. Si, par exemple, les contrats aidés sont ouverts à des chômeurs de plus d’un an, ceux qui y accèdent sont ceux qui ont entre 12 et 18 mois de chômage et non ceux qui ont entre 24 et 36 mois de chômage. S’ils sont ouverts à un niveau inférieur à bac+2, ceux qui y accèdent sont ceux qui ont le niveau entre bac et bac+2 et non ceux qui n’ont pas de formation. Les contrats aidés ne bénéficient aux chômeurs de longue durée que si l’on maintient la cible de manière stricte.  

Gilles Saint-Paul : Les contrats aidés bénéficient avant tout aux jeunes, qui sont effectivement particulièrement touchés par le chômage ; ils semblent moins profiter aux travailleurs âgés. Le problème des contrats aidés, tels que conçus par le gouvernement actuel, c’est qu’ils canalisent les chômeurs vers le secteur non marchand, dans des emplois ad hoc et peu productifs, ce qui ne les prépare pas beaucoup à un emploi productif. De plus, le fait d’occuper un de ces emplois aidés est bien souvent considéré comme stigmatisant par les employeurs potentiels. Enfin, ces emplois aidés ne font qu’aggraver les problèmes de finances publiques. Il s’agit d’une stratégie opportuniste de court terme qui ne vise qu’à faire baisser artificiellement les statistiques de chômage.

Qui pourraient être les autres victimes d'une reprise économique sans réformes structurelles ?

Didier Demazière : Ce sont ceux qui ont les attributs les moins attractifs sur le marché du travail comme les plus âgés, et c’est un comble car l’âge de la retraite recule, et ceux qui n’ont pas de formation. Ce sont aussi les femmes qui ont stoppé leur parcours professionnel pour élever leurs enfants, même si elles ont un bon diplôme et même si elles avaient une situation stable. Ce sont les oubliés des réformes. Le problème majeur est l’inégalité face à l’emploi, insupportable pour les victimes. Ces inégalités entre les demandeurs d’emploi devraient être la première cible des réformes.  Mais aujourd’hui, le problème n’est pas formulé de cette façon. Il est formulé comme étant un problème de volume de chômage. Dans ces conditions, impossible de construire les réformes adéquates.

Gilles Saint-Paul : Aux chômeurs supplémentaires que nous aurons à cause de l’absence de réformes structurelles, on peut ajouter les consommateurs, qui devront faire face à des tensions sur les coûts, les délais de livraison, etc, alors que ces tensions seraient apparues bien plus tard si une vraie politique de l’offre avait été mise en place.

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