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L’usage des mots en "-phobie" inonde les médias.
L’usage des mots en "-phobie" inonde les médias.
©https://www.flickr.com/photos/shelbychicago/4466548524

Peur du vide

Pourquoi la phobophobie est la seule phobie que nous devrions nous autoriser dans le débat public

Utilisé pour décrire quelqu'un qui n'aime pas une pratique religieuse ou sexuelle sans raison, par dégoût ou ignorance, le suffixe "-phobie" est une vieille tactique rhétorique qui vise à neutraliser esprit critique et discernement.

Rémi Brague

Rémi Brague

Membre de l'Institut, professeur de philosophie à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilians-Universitat de Munich, Rémi Brague est l'auteur de nombreux essais dont Europe, la voie romaine (1992), la Sagesse du monde (1999), La Loi de Dieu (2005), Au moyen du Moyen Age (2008), le Propre de l'homme (2015) et Sur la religion (2018).

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L’usage de mots avec suffixe en "phobie" connaît depuis quelques années une inflation qu’il me semble intéressant d’étudier. Phobos veut dire en grec "peur". Les psychiatres utilisent le suffixe qui en dérive pour nommer des craintes irraisonnées et irrépressibles : celle des espaces confinés, dite "claustrophobie" ou au contraire celle de la foule, qu’on appelle "agoraphobie". Symétriquement, ils se servent du grec philia pour nommer des attirances malsaines comme la nécrophilie ou la zoophilie.

>>> Lire également : Ce chantage à l'islamophobie dont la France et l'Europe doivent à tout prix se libérer pour faire face à la crise des migrants

Aujourd’hui, l’usage des mots en "phobie" a rompu ses digues et inonde les médias. Les deux les plus usités, jusqu’à la nausée, sont incontestablement "homophobie" puis, plus récemment,  "islamophobie". On a vu apparaître, dans le même contexte religieux, des termes apparentés comme "judéophobie", que j’ai pour ma part découvert comme titre d’un ouvrage de P. A. Taguieff paru en 2002, voire "christianophobie", risqué en 2003 par un juif observant, le juriste Joseph H. Weiler. Mais leur écho médiatique n’est pas comparable, de très loin, à celui des deux exemples déjà cités.

A quoi servent de tels mots ? Il y a là une tactique ancienne et éprouvée, même avant que l’on élargisse l’usage de ce si efficace suffixe. Qu’on se rappelle l’état de l’Europe, et de la France en particulier à l’époque de l’Union Soviétique, et même alors que son numéro 1 était Staline. On avait bien sûr le droit de ne pas être communiste. Mais on n’avait pas celui de critiquer l’URSS, ou le Parti de son pays. Celui qui s’y risquait était aussitôt étiqueté "anticommuniste". Or, Sartre l’a dit en 1961 : "un anticommuniste est un chien" (Situation IV, p. 248). Ce monstre enragé était en effet censé être dévoré de haine : contre les communistes, contre les pays appelés ainsi, contre les partis qui les gouvernent et leurs dirigeants, contre le "marxisme". Sans la moindre raison, bien sûr…

Les mots brandis ont changé, la tactique est restée la même. Parler de "phobie" est une tactique de terreur et d’intimidation. Elle suggère que l’on n’aime pas telle pratique sexuelle ou religieuse sans raison aucune, par dégoût, par ignorance, par bêtise, par "intolérance". Elle sert à interdire l’esprit critique, c’est-à-dire, pour rester au grec, celui qui pratique le discernement. Quelles distinctions s’empêche-t-on de pratiquer, de la sorte ? J’en vois trois, fort évidentes. D’abord celle qui permet de séparer le bon du mauvais, pour garder l’un et éviter l’autre. Mais aussi celle qu’il faut observer entre les personnes, toujours respectables, et leurs pratiques et leurs demandes. Enfin, la différence de niveau qui sépare la répugnance instinctive du rejet mûrement réfléchi et argumenté.  

Imaginons ce que donnerait un tel procédé dans le cas du tabac. Les médecins et les statisticiens disent que son usage augmente les chances d’attraper, mettons, un cancer du poumon ou de la vessie, bref que le tabac entraîne tout ce que l’on imprime maintenant sur les paquets de cigarettes. Pourquoi ne pas les taxer, et avec eux l’Etat qui interdit de fumer dans les lieux publics, de "fumophobie" ?

Mais quels sont les meilleurs amis des fumeurs ? Ceux qui les rassurent sur le caractère anodin du tabac, les flattent sur leur bonne santé — et qui d’ailleurs, heureuse coïncidence, fabriquent et vendent des cigarettes ? Ou ne serait-ce pas plutôt ceux qui les mettent en garde contre les conséquences éventuelles de la tabagie ? Et donc les ennemis du tabac ?

On serait donc bien inspiré de s’abstenir des mots qui se terminent en "-phobie", voire d’inscrire dessus, dans les couleurs des faire-part de décès : "nuit gravement à la pensée".

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