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"Les musulmans ne sont pas responsables de ce qui se trouve couché dans un Coran écrit il y a si longtemps."
"Les musulmans ne sont pas responsables de ce qui se trouve couché dans un Coran écrit il y a si longtemps."
©Reuters

Incompréhension

Pourquoi la culpabilité narcissique de l'Occident empêche un dialogue constructif avec l’islam

Alors que la cour d’appel de Paris rendra son verdict le 27 novembre prochain sur l'affaire Baby Loup, la question que ce dossier pose vraiment n'est autre que celle de la place de l'islam dans la société française.

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat est démographe, spécialisée dans le domaine de l'immigration. Elle a notamment écrit Assimilation : la fin du modèle français aux éditions du Toucan (2013). Son dernier ouvrage Immigration, idéologie et souci de la vérité vient d'être publié (éditions de l'Artilleur). Son site : www.micheletribalat.fr

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Si l’on suit Daniel Sibony, dans son dernier livre, « le monde occidental » n’en a pas fini avec son complexe de supériorité. Il l’a simplement retourné et camouflé derrière un affichage de culpabilité sur tous les fronts, ce que Daniel Sibony appelle culpabilité narcissique et qui tient lieu d’ « éthique officielle ». Une figure de cette culpabilité est de revendiquer une responsabilité là où l’Occident n’en a guère, « façon de vouloir prendre l’ascendant et de paraître incontournable ». Comme l’écrit aussi Theodore Dalrymple, une culpabilité sans limite redonne de la grandeur et réintroduit dans l’histoire. Le désir d’être fautif à tout prix amène les tenants de cette éthique officielle à couvrir du voile du déni les problèmes que rencontre et que cause l’islam dans les pays occidentaux. Dire que l’islam est une religion de paix et de tolérance et que tout ce qui semble contredire cette affirmation n’a rien à voir avec l’islam c’est, d’une certaine manière, réduire les musulmans à leur texte alors même que c’est à eux de le considérer avec lucidité et de conquérir une certaine distance. C’est même faire obstacle à cette démarche. Si l’"Autre" affirme qu’il n’y a pas de problème, il est bien difficile pour les musulmans de répondre autrement qu’en endossant leur texte intégralement ou par la dissimulation.

Par confort moral, les coupables narcissiques ont l’air de se ficher éperdument de la réalité et de considérer que les musulmans sont de toute façon incapables de prendre cette distance. C’est l’expression d’un grand mépris : « croire qu’ils ne peuvent pas affronter [leur] problème et qu’il faut les aider par des mensonges ». C’est aussi une grande hypocrisie puisqu’on cherche à garder secret, ou en tout cas indicible, ce qui est facilement accessible : le problème posé par la vindicte avec laquelle le Coran, pour ne parler que de ce texte, envisage l’Autre chez qui l’on est venu s’installer. En fin d’ouvrage, Daniel Sibony, qui a vécu au Maroc et lit l’arabe, ajoute en « pièces jointes » quelques extraits du Coran dont un tiers serait consacré aux « Gens du Livre », c’est-à-dire aux juifs et aux chrétiens. Si ce problème est en quelque sorte aggravé pour les musulmans qui ont décidé de venir vivre en Occident, il se pose à l’ensemble du monde musulman. Ici Daniel Sibony ne distingue pas différentes variantes de l’islam car le problème qu’il soulève les touche toutes. 

Le Coran est la vraie parole de Dieu, qui est aussi celle des juifs et des chrétiens, mais que ces derniers (juifs et chrétiens) auraient pervertie. Ce que le Coran emprunte à la Bible c’est en fait le Coran lui-même falsifié par les juifs. Quant aux chrétiens, ils sont frappés d’associationnisme, avec leur histoire de Sainte Trinité. Il n’a existé, de tous temps, que la parole du Dieu des musulmans, pervertie ensuite. La bienveillance du Coran ne s’applique vraiment qu’à ceux qui se convertissent à l’unique religion d’un Dieu unique.

Les musulmans sont forcément tiraillés entre le "Texte" qui dit bien ce qu’il dit et la gêne qu’ils peuvent en éprouver, d’autant qu’ils sont, lorsqu’ils parlent, pour les plus modérés, commis d’office par la culpabilité narcissique occidentale pour défendre le caractère absolument inoffensif du Coran. À cet égard, dans un chapitre intitulé « Islam, Europe et Laïcité. Éléments de réalité », Daniel Sibony raconte un débat pathétique auquel il a assisté entre deux bons connaisseurs du Coran, l’un musulman, l’autre pas, dans lequel le premier s’active à démontrer l’innocuité du Coran en citant des versets tronqués, que son contradicteur complète à chaque fois. Daniel Sibony rend compte ainsi du désarroi de l’intellectuel musulman : « j’avais sous les yeux un étrange effet du tabou : s’il avait touché le bout du verset, il serait tombé dans le vide, il aurait décroché, comme d’une paroi, dans l’abîme, il n’aurait plus été retenu par le fil de sa lecture, celle qui rend le Texte non seulement tolérable, désirable, mais nécessaire. » Par ailleurs l’intellectuel musulman en question se retrouve coincé dans le rôle de défenseur de l’islam-religion-de-paix-et-de-tolérance. Endosser la fin des versets le mettait illico dans le camp des radicaux violents qui, eux, citent les versets jusqu’au bout.

Nous touchons là au cœur de ce qui fait problème dans la manière que nous avons de parler de l’islam, laquelle nous sert à mettre une ligne Maginot entre l’islam et l’islamisme. Les textes de référence sont les mêmes. Tronquer le texte et en dissimuler à tout prix la charge négative au lieu de laisser aux musulmans l’espace pour s’en distancier, revient à laisser aux plus radicaux la défense du texte sacré dans son intégralité : « plus les modérés dénoncent les islamistes comme n’ayant rien à voir avec l’islam plus ceux-ci sont tenus de voler au secours du discours fondateur qui, sans eux, risque d’être délaissé. » Les radicaux deviennent, en quelque sorte, une nécessité pour garder la maison commune : « les modérés ont besoin de l’existence des radicaux pour jouir de leur modération. Ils ont besoin des intégristes pour leur confier ce dont eux-mêmes ne veulent pas s’occuper ; mais dont ils ont un vrai besoin. » 

Daniel Sibony ne pense pas que l’ensemble des musulmans adhère en permanence à la vindicte contenue dans « le Texte ». La plupart du temps, ils n’y songent pas. Seulement, en certaines occasions, ils sont « ressaisis, rattrapés par le Texte ». Ce qui distingue les intégristes, c’est qu’ils sont « saisis en permanence ». Le problème est donc loin de se limiter aux intégristes. Il est que « cette vindicte demande de temps en temps à s’exprimer réellement, […] que l’identité vécue est ressaisie, lors de secousses successives par l’identité écrite. » La ligne Maginot qui a été installée entre « les bons modérés » et « les méchants intégristes » est trompeuse et enfonce tout le monde dans le même carcan. Si les extrémistes veillent en « sentinelles » à « la part écrite de l’identité », ceux qu’on appelle les modérés sont tiraillés entre « le discours fondamental et le besoin de le refouler. »

La mise au secret du problème principal de l’islam - secret de Polichinelle pour qui veut bien se donner la peine de se documenter un peu – nécessite « l’étouffement de la critique ». D’après Daniel Sibony, ce qui est le plus anxiogène dans l’affaire ce sont la mise au secret elle-même et la propagande qui tient à faire de chacun de nous un « gardien du Secret ». Daniel Sibony parle de chantage mafieux qui institue l’hypocrisie. Si l’on ajoute à cela le fait que, l’extrême droite s’étant emparée de la question de l’islam, celle-ci est devenue encore plus intouchable sauf à paraître s’y rallier, l’impasse semble totale. En les transgressant, « l’extrême droite est devenue le meilleur protecteur des tabous sur l’islam. »

Daniel Sibony inverse la hiérarchie des causes et effets de ce qu’on appelle l’islamophobie. « C’est d’en haut que l’islamophobie ruisselle vers le bas, qu’elle effraie les craintifs et qu’elle active la colère de ceux qui se sentent censurés, menacés d’être pointés “racistes”. » Cette islamophobie officielle traite le musulman comme une sorte d’handicapé qui serait incapable d’argumenter tout seul, en vérité. Or, « beaucoup restent fâchés toute leur vie parce qu’ils n’ont jamais pu s’engueuler. »

Il distingue très justement le fait de ne pas aimer de celui de haïr ou d’avoir peur, alors que l’on a tendance à tout confondre dans l’accusation de phobie. Cette accusation n’est pourtant pas en mesure de supprimer la peur. La déclarer illégitime ou honteuse n’a pas le pouvoir de la faire disparaître mais de maintenir l’efficacité de la censure . « Le consensus (narcissique coupable) trouve son appui dans le rejet de ceux qu’il réduit au silence, en les menaçant de les révéler phobiques. Cette phobie du second degré […] peut en décourager beaucoup, surtout ceux qui en sont victimes. […] Elle les ramène à une sorte de peur ultime, élémentaire, celle d’être au ban de la société. »

Daniel Sibony espère, sans trop y croire, que les Occidentaux finiront par comprendre que la condescendance avec laquelle ils traitent de l’islam en niant les problèmes ou en assumant l’entière responsabilité  de ceux qui se posent ou pourraient se poser enferrent les musulmans dans une identité barricadée à double tour. Ils croient décharger les musulmans d’une culpabilité qui pourtant n’existe pas. Les musulmans ne sont pas responsables de ce qui se trouve couché dans un Coran écrit il y a si longtemps. Comment prendre de la distance par rapport à un texte quand ceux qui font l’objet, dans ce document historiquement daté, d’un si mauvais traitement, n’y trouvent eux-mêmes rien à redire ou font comme si de rien n’était ? Il faudrait au contraire accepter « d’éventer le Secret »  et d’en parler franchement. Comme l’écrivent Richard Sanders et Stuart Taylor à propos de l’Affirmative action« la lumière est le meilleur désinfectant ».

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