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Pourquoi la BCE s’enferme dans un dangereux statu quo malgré les avertissements du FMI sur les risques qui pèsent sur la croissance
©REUTERS/Ralph Orlowski

Réunion de la BCE

Pourquoi la BCE s’enferme dans un dangereux statu quo malgré les avertissements du FMI sur les risques qui pèsent sur la croissance

En réponse aux inquiétudes du FMI, la BCE a fait le pari de maintenir les taux bas et de conserver la stratégie que l'on sait. Et pour cause... elle ne dispose pas nécessairement des atouts pour jouer autrement.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Atlantico : Ce jeudi, les dirigeants de la Banque Centrale Européenne ont opté pour le statu quo en maintenant leurs taux actuels inchangés et en ne modifiant pas leur stratégie à court et moyen terme. Alors que plusieurs organismes, comme le FMI, ont pu alerter les autorités des risques pesant sur la croissance, notamment en raison du Brexit, comment évaluer cette décision de la BCE ? Cette situation est-elle selon vous appelée à perdurer dans les prochains mois ? Pour quelles raisons ?

Jean-Paul Betbèze : Soyons directs, si vous le permettez : la BCE n’a pas d’autre choix que le statu quo. Elle doit mieux savoir ce qui se passe dans l’économie mondiale, et notamment dans trois pôles décisifs. Le premier se situe évidemment aux Etats-Unis, pour savoir quand une hausse des taux est prévisible, ce qui est un très bon signe pour la croissance et bon pour l’euro, parce qu’alors le dollar monte (donc l’euro baisse). Le deuxième est évidemment aussi en Chine, là aussi pour la croissance et pour "tenir" le Yuan, parce qu’alors, là aussi,  l’euro baisse ! Le troisième est le prix du pétrole, signe de croissance globale et, dans ce cas-là, d’inflation. Donc attendre.

Bien sûr, les risques montent dans le monde, notamment géopolitiques, et le FMI a raison d’alerter, plus le Brexit, plus le terrorisme. Mais la BCE n’a pratiquement plus de munitions (acheter encore plus de bons du trésor espagnols et italiens ?). Surtout, ces inquiétudes qui sont ainsi alimentées vont en bonne partie dans son sens : baisse des taux longs maintenue et coopération internationale à renforcer (géopolitique bien sûr, mais aussi mise en place de nouveaux "grands travaux" : recherche, économie d’énergie, santé, fibres optiques…). Donc, là encore, attendre !

Mario Draghi s’est en fait donné un an pour le rachat des bons du trésor. Il joue, en termes relatifs, une zone économique certes en difficulté, mais moins évidemment instable que les BRICS. Enfin, pour les Brexit, tout sera fait pour traiter le problème, complexe, dans la durée. Donc  attendre. 

En fait, c’est sur la Fed que les pressions vont monter. Donc… attendre !

Alors que Mario Draghi a souligné la "résilience encourageante" des marchés financiers européens après les secousses dues au vote britannique du Brexit, l'indice économique ZEW , en Allemagne, subissait sa seconde plus forte baisse depuis 16 ans, atteignant son plus bas niveau depuis novembre 2012. Dans le même temps, le climat des affaires en France, mesuré par l'INSEE, subissait une hausse en ce mois de juillet. Faut-il en conclure que certaines économies sont plus vulnérables que d'autres dans le contexte actuel ? 

Cette "résilience encourageante" a une explication centrale : le changement très rapide de Premier ministre au Royaume Uni, qui a évité un intérim qui aurait pu durer trois mois et alimenter une extrême volatilité financière, et l’idée d’attendre plusieurs mois pour activer "l’article 50". L’article 50, c’est la demande de sortie de l’Union, qui est à la main du Royaume-Uni. Sous pression allemande, ce délai a été accepté, alors que le Parlement (et les responsables politiques français) voulaient aller plus vite. Ce délai de réflexion et de mise en place de groupes d’experts a servi de coupe-circuit par arrêter la spéculation baissière qui aurait pu emporter la livre. Ce n’est pas pour autant que le Royaume-Uni ne va pas essayer de manœuvrer pour trouver plus d’appuis (Etats-Unis, Canada, Australie…), et tenter de diviser l’Union. C’est clair. La meilleure réponse de l’Union Européenne est de se renforcer, de simplifier son fonctionnement, de mieux traiter la question des personnes détachées et plus encore de baiser ses impôts (on pensera à la France).

Enfin, quant aux chiffres qui marquent le ralentissement de la conjoncture, ils viennent des phénomènes d’arrêt ou d’attente surtout dus au Brexit. Les achats de logements sont largement freinés depuis des mois à Londres, les embauches dans la City. Tout le monde attend pour voir les premiers résultats des échanges et le climat des négociations. Personne n’a intérêt à une détérioration, tout le monde mesurant les avantages possibles pour l’Union d’une réaffectation d’une part des activités financières de la City sur le continent. Ajoutons, en France surtout et aussi en Allemagne, le poids du terrorisme qui pèse sur les esprits.

Alors que l'objectif de la BCE est de parvenir à revenir à une inflation proche mais inférieure à 2% sur le moyen terme, Mario Draghi a indiqué que les prix ne s'orienteraient à la hausse qu'à partir de la fin de l'année 2016. La BCE en fait-elle suffisamment pour parvenir à son objectif ? N'est-elle pas trop attentiste par rapport à ses intentions ?

Sans trahir de secret, la Banque centrale européenne parle continûment de son objectif d’inflation, car c’est sa légitimité. C’est ainsi qu’elle a pu baisser ses taux courts et longs, pour aider les banques au début de la crise (reconstituions des marges) et maintenant pour faire repartir le canal du crédit. C’est donc indirect. Comme est indirect l’effet de la baisse des taux sur les profits et donc la bourse. Comme est indirect aussi, malheureusement, cette baisse des taux longs pour permettre au divers responsables politiques de mener des réformes nécessaires. Au fond, la politique monétaire, en zone euro comme dans les grandes économies développées, a évité la crise majeure de 2008 et permet aujourd’hui la remontée, mais permet seulement. La baisse des taux d’intérêt permet effectivement plus facilement d’investir ou de racheter des entreprises mais n’y force pas. En France, les taux d’intérêt à 0.1 % de l’Etat français permettent plus aisément de faire des économies budgétaires et de moderniser la sphère publiques mais, comme on le voit, n’y force pas.

C’est bien pour ça qu’il faut trouver une nouvelle politique économique combinant, au niveau de la zone euro, des politiques budgétaires plus allantes à la politique monétaire qui est déjà très accommodante. Le Plan Juncker a montré la voie. A nous tous de suivre. Ajoutons que Mario Draghi ne pourra pas éternellement attendre des réformes qui ne se font pas : l’efficacité même de sa politique monétaire se réduit. Enfin, c’est bien par le profit des entreprises, l’investissement matériel et immatériel que se fera la reprise. D’ores et déjà, Mario Draghi le note, elle est particulièrement lente, ce qui pose aujourd’hui des problèmes d’emplois et posera demain des problèmes de retraites.

Au total, on ne peut pas demander à la plus belle politique monétaire du monde (!) de faire à la place des entreprises et des Etats.

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