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Marine Le Pen.
Marine Le Pen.
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Pourquoi il est plus difficile pour le FN et les partis populistes européens de s’allier que pour les socialistes ou les conservateurs

Même s'il arrive en force au Parlement européen, le Front national ne peut qu'y rester largement minoritaire. Les alliances avec les autres partis eurosceptiques sont en effet rendues difficiles par leurs différences et leurs revendications, qui ne sont pas les mêmes à bien des égards.

Jean Quatremer

Jean Quatremer

Jean Quatremer est journaliste.

Il travaille pour le quotidien français Libération depuis 1984 et réalise des reportages pour différentes chaînes télévisées sur les thèmes de l'Europe.

Il s'occupe quotidiennement du blog Coulisses de Bruxelles.

Il est l'auteur de Sexe, mensonges et médias (Plon, 2012)

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Atlantico : A l'horizon des élections de mai prochain, beaucoup d'interrogations émergent sur le fait que le FN puisse devenir le "premier parti de France", les candidats de Marine Le Pen pouvant obtenir entre 20 et 25% des voix lors du prochain scrutin. Si ce scénario était confirmé, quel pourrait être l'éventuel impact des formations eurosceptiques sur la scène politique européenne ?

Jean Quatremer : L’impact sera marginal : la France n’est pas l’Union, elle n’en est qu’une partie, 64 millions de citoyens sur plus de 500 millions ! Les élections européennes se déroulant au niveau continental, l’effet d’une brusque variation d’un corps électoral national est forcément limité. Ainsi, la France a droit à 74 députés européens sur 751. Même si elle envoie 20 députés d’extrême droite, on voit que leur poids réel sera très limité. Il faudrait que l’ensemble des 28 États membres envoie de fortes délégations d’extrême droite pour que le rapport de force change vraiment. Or, ça ne sera pas le cas : en dehors de la France, l’extrême droite n’est vraiment forte qu’aux Pays-Bas (PVV de Geert Wielders), en Autriche (FPÖ), en Hongrie (Jobbik) et, dans une moindre mesure, en Belgique (Vlaams Belang) et en Grèce (Aube Dorée). Or ces pays ont droit respectivement à 20 députés pour les Néerlandais, 18 pour les Autrichiens et 21 pour chacun des autres pays, ce qui limite l’impact global… En outre, tous les mouvements d’extrême droite ne siègeront pas dans un même groupe politique : le FN, par exemple, n’a pas envie de se compromettre avec les néonazis du Jobbik ou d’Aube Dorée, car cela remettrait en cause sa stratégie de normalisation en France…

Si une alliance avec le UKIP britannique semble impensable, le FN s'est déjà mis d'accord avec le PVV néerlandais, le PFO autrichien, et les démocrates suèdois (SD), des négociations étant en cours avec le Vlaams Belang belge et la Ligue du Nord italienne. Une ligne commune a-t-elle des chances d'émerger de la part de formations aussi hétéroclites ?

Il faut effectivement distinguer entre les europhobes : une partie des souverainistes fait partie de l’arc démocratique ! C’est notamment le cas du UKIP britannique, qui estime que le FN est xénophobe et antisémite, ou de AfD en Allemagne. Il n’y a donc aucune chance que tous les souverainistes se retrouvent sur les mêmes bancs, tout comme les europhiles ne siègent pas ensemble… En revanche, le FN a bien l’intention de constituer un groupe, ne serait-ce que pour bénéficier de la manne financière que cela représente. Il y est déjà parvenu entre 1984 et 1994, puis entre 1999 et 2001. Marine Le Pen, la présidente du FN, a déjà conclu une alliance avec le PVV néerlandais et elle semble prête d’atteindre la limite minimale pour y parvenir : 25 députés provenant de sept pays différents. Selon ce que l’on sait, outre le FN et le PVV, le FPÖ, le Vlaams Belang, la Ligue du nord, le parti des démocrates suédois ou encore les Lituaniens d’Ordre et justice siègeraient sur les mêmes bancs. Mais l’extrême droite, par nature, a du mal à travailler ensemble : l’expérience des années 1984 à 1994 montre que ces groupes sont surtout "techniques" et non idéologiques à la différence du PPE (conservateur), du PSE, des libéraux, des verts ou de la gauche radicale. En clair, il s’agit de partager des moyens, sans aucune contrainte programmatique et aucune discipline de vote.

Quels sont les principaux points de désaccord entre ces différents partis ?

La rhétorique anti-musulmane, par exemple, est beaucoup plus prononcée au sein du PVV ou de la Ligue du Nord qu’au sein du FN. De même, le PVV est ultra libéral alors que le FN a un programme économique qui ressemble beaucoup à celui du Front de Gauche. D’autres partis d’extrême droite sont clairement racistes et antisémites (Jobbik et Aube Dorée). Ce qui les unit, c’est leur détestation de l’Union et de l’euro rendus responsables de toutes nos difficultés.

On estime que sur les 751 sièges du Parlement, 150 pourraient être gagnés par les "eurosceptiques de droite". Si cette estimation était confirmée, ce nouveau groupe aurait-il de quelconques moyens de réorienter la politique de Bruxelles ? 

Historiquement le poids des souverainistes de gauche et de droite au sein du Parlement a varié entre 13 % (en 1994) des eurodéputés et 20 % (en 1984 et 2009). Ils pourraient atteindre 25 % en 2014, ce qui est relativement peu compte tenu de la violence de la crise économique que nous venons de traverser. Il faut se rappeler le poids des totalitarismes de gauche et de droite après la crise de 1929… En outre, les souverainistes étant très divisés entre eux, ils ne formeront pas un groupe commun, mais deux ou trois petits groupes d’une trentaine de députés maximum, beaucoup risquant de se retrouver sur le banc des non inscrits. En outre, pour peser dans une Assemblée élue au scrutin proportionnel, il faut être prêt au compromis pour obtenir des rapports ou glisser des amendements ayant une chance d’être votés et surtout travailler au sein des commissions parlementaires, développer une expertise, ce qui n’est absolument pas le cas des députés d’extrême droite comme le montre leur absence quasi permanente lors des précédentes législatures. Autrement dit, les souverainistes d’extrême  droite ne pèseront rien dans la future assemblée. Les compromis se feront entre les partis de l’arc démocratique.

En dépit d'une probable impuissance parlementaire, le poids électoral de ces formations propulsées par la crise économique ne risque t-il pas d'influer sur le discours, en particulier sur un débat comme le Traité Transatlatique qui sera relancé à la rentrée parlementaire ?

Symboliquement, la percée, même relative, des partis souverainistes aura une importance. D’une part, cela marquera la marginalisation grandissante de la France au sein de l’Europe démocratique : qu’un grand pays fondateur qui envoie 20 ou 25 % de députés fascistes, cela n’est pas rien. Comment travailler avec un tel pays ? Les compromis ne se feront plus avec nous… D’autre part, les partis traditionnels auront peut-être tendance à courir après la rhétorique de l’extrême droite, ce qu’en France on appelle la "lepénisation des esprits". C’est une voie très dangereuse : l’UMP s’y est risquée, sans que cela ne nuise en rien au FN.

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