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"Cet électorat ne demande pas la Lune, il demande les même chances de réussite que les autres"
"Cet électorat ne demande pas la Lune, il demande les même chances de réussite que les autres"
©Reuters

Front contre Front

Jeannette Bougrab : "Pour ne pas abandonner Hénin-Beaumont aux extrêmes de droite ou de gauche, les partis de gouvernement doivent modifier leur logiciel politique"

Jean-Luc Mélenchon devrait être l'adversaire de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont à l'occasion des élections législatives. Une circonscription à l'image de cette France qui représente un électorat ouvrier et populaire que les partis de gouvernement ne comprennent plus. Dans cette ville du Pas de Calais, Marine Le Pen est arrivée en tête au 1er tour avec 35% devant François Hollande avec 26,8% soit le même niveau que l'abstention.

Jeannette  Bougrab

Jeannette Bougrab

Jeannette Bougrab, docteur en droit de la Sorbonne, ex-présidente de la Halde et ancienne ministre, est aujourd'hui membre du Conseil d'État. Elle est l'auteur de Ma République se meurt, Maudites et Lettre d'exil qui ont rencontré un grand succès en librairie.

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Atlantico : La ville d’Henin-Beaumont devrait devenir pour les élections législatives le théâtre d’un affrontement entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Comment expliquer que les extrêmes semblent trouver une terre d'élection dans cette circonscription ?

Jeannette Bougrab : Il ne s'agit pas d'une attirance particulière des électeurs du cru pour les extrêmes ; ce sont des gens qui sont un peu abimés par la vie au quotidien, qui ont le sentiment qu’il n’y a plus aucun espoir.

La force des extrêmes s’explique aussi par l’incapacité des partis traditionnels à s’exprimer aux classes défavorisées. Ce sont des gens qui travaillent, qui ont des petits revenus, qui font preuve de beaucoup d’humilité et qui pourtant ont le sentiment d’être abandonnés. Ils ont le sentiment que ce sont toujours les mêmes qui sont aidés, et que eux qui vivent pourtant dans des conditions modestes et difficiles, on ne les entend pas, on ne les écoute pas.

Pourquoi les partis majoritaires peinent-ils à leur proposer des solutions ?

Ce qui a tué les grands partis, c’est le discours extrêmement technocratique de beaucoup de politiques. Moi, je viens d’une famille très modeste : mon père était ouvrier dans une usine, sur une machine la journée et la nuit dans une fonderie. Vous lui parlez de la règle d’or, ça ne lui parle pas. Vous lui parlez d’un certain nombre de sujets, ils ne les entendra pas, car ils sont trop éloignés des réalités du quotidien.

Pour les politiques, ce n’est pas facile, ne serait-ce que de comprendre les problèmes des gens au quotidien. Coluche avait cette phrase très juste : « Chez nous les fins de mois étaient difficiles, surtout les trente derniers jours ! » J’ai connu cela. Le Front de gauche et le Front national ont fait un très bon diagnostic des problèmes qui traversent notre société. Là où ça coince, c’est au niveau des solutions. Il y a une forme de mensonge dans les solutions qu’ils proposent.

Les partis de gouvernement sont-ils conscient de cette situation ? Cherchent-ils des solutions pour retrouver ces populations ?

L’UMP le fait. Je ne sais pas si vous vous souvenez d’une note de Terra Nova sur les classes populaires, qui disait que la stratégie du Parti socialiste devrait être de ne plus s’adresser aux classes populaires, mais de conquérir d’autres électorats.  Le PS les a abandonnés. Or, quand vous incarnez un parti  qui a pour fondement la solidarité, vous ne pouvez pas ignorer les 8 millions de travailleurs pauvres.

On a une incapacité à s’adresser à des personnes qui travaillent, qui ont un revenu. C’est une faute fondamentale. Si on n’y prend pas garde, on sera dans un modèle de société à l’anglo-saxonne, avec des gens qui travaillent et qui vivent dans des conditions qui ne sont pas décentes.

Vous qui souteniez Nicolas Sarkozy pendant cette campagne, comment expliquez-vous qu'il n'ait pas réussi à séduire les catégories populaires tel qu'il l'avait fait en 2007 ?

Il est plus que nécessaire d’apporter des solutions concrètes. On ne peut pas s’adresser à cet électorat de manière théorique et abstraite, alors que les gens n’arrivent même pas à finir le mois. Vous pouvez leur expliquer le crédit impôt recherche, ça ne les touchera pas, et à juste titre. Il faut sans doute avoir une autre fibre. C’est une question d’intérêt général, de solidarité.
Et ces gens là ne sont pas une minorité : la situation est dramatique, notamment dans les anciens bassins miniers. Je n’ai jamais vu autant de souffrance que dans ces régions.

Peut-on parler d’incompréhension ou de mépris de la part des hommes politiques vis-à-vis de cet électorat ?

Non, c’est sans doute de la méconnaissance. Dans le cadre de mes fonctions ministérielles, j’ai visité des CHRS, des foyers de mères-ados… Des gamines enceintes à 13 ans, ce n’est pas possible ! Il y a un fort échec scolaire, des gamins qui vont à l’école par dépit dès la primaire… Et dans ces familles modestes, si vous ne réussissez pas à l’école, vous n’avez aucune chance d’ascension sociale.

Comment remédier à cela ? Est-on condamné à voir des villes où seuls s’affrontent Front de gauche et Front national ?

Il y a une nouvelle ligne à avoir. Il est urgent pour les partis de gouvernement de s’en approcher. C’est ce qu’à essayé de faire Nicolas Sarkozy avec la ligne de Patrick Buisson, qui a souhaité qu’on s’adresse aux exclus, à ces gens tellement accablés par cette vie au quotidien faite de beaucoup de souffrance.

Pourquoi l’UMP ne s’est-elle pas rangée unanimement derrière Patrick Buisson, en disant qu’il faut parler à ces gens là ?

Parce que ce n’était sans doute pas dans le logiciel d'un certain nombres de responsables du parti. Il faut les reprogrammer.  Je l’ai dit au comité stratégique pour la campagne des législatives : à partir du moment où le PS va évoquer le coup de pouce du SMIC, l’augmentation de la prime de rentrée scolaire, la question du prix de l’essence, ils vont nécessairement toucher les personnes qui vivent modestement. Nous devons nous aussi proposer des solutions à ces personnes ; si on ne fait rien, ça sera le PS.

Le seul problème, c’est que compte tenu des difficultés économiques et du déficit budgétaire, ça sera un peu comme en 1981 : au début il y aura une sorte d’effervescence, puis la réalité reviendra, l’inflation pourra galoper, et Bruxelles sera là.

Je pense qu’il faut proposer à cette France qui se sent exclue des solutions pour améliorer la vie au quotidien. Par exemple en mettant l’accent sur l’école primaire. Savez-vous que les enfants d’ouvriers ont une ou deux années de retard avant même l’entrée au collège ? Cet électorat ne demande pas la Lune, il demande les même chances de réussite que les autres. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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