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Des manifestants protestent contre le projet de réforme des retraites du gouvernement, à Paris, le jeudi 19 janvier 2023.
Des manifestants protestent contre le projet de réforme des retraites du gouvernement, à Paris, le jeudi 19 janvier 2023.
©Alain JOCARD / AFP

Société fragilisée

Polarisation : et si le principal argument qui vaille vraiment contre la réforme des retraites n’avait rien à voir avec les retraites…

Un danger menace la France et la plupart des pays développés : la polarisation.

Benjamin Morel

Benjamin Morel

Benjamin Morel est maître de conférences en Droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas.

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Atlantico : Le 2023 Edelman Trust Barometer Global Report a été publié ce 19 janvier. Que nous apprend-il sur l’état de la polarisation de la société en France ?

Benjamin Morel : Il nous apprend que la France est un pays très polarisé, qualifié dans le rapport de « en danger de sévère polarisation ». Il ne faut toutefois pas, comme souvent, trop entrer dans des explications trop francocentrique. La Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie sont dans la même catégorie. Les États-Unis, l’Espagne et la Suède sont eux qualifiés de sévèrement polarisés. L’ensemble du monde occidental est donc aujourd’hui confronté à ce phénomène. 70 % des Français jugent que le pays est plus divisé que jadis, ce qui montre une conscience du pays. Si le rapport est intéressant, il reste sur une analyse par définition très macro, étant donné que son principal apport est comparatif. Il nous permet donc plus de resituer ce que l’on sait déjà dans des enquêtes comme le baromètre de fracture françaises du CEVIPOF dans un contexte international. C’est important, car on a souvent tendance à attribuer nos difficultés à des causes conjoncturelles… l’entêtement d’Emmanuel Macron, le caractère de Jean-Luc Mélenchon, la zemmourisation des esprits… bref tout ce qui fait les choux gras des éditorialistes, mais qui a peu à voir avec la réalité. La crise de société que nous traversons embrasse l’ensemble de l’occident et est très profonde.

À quel point la France est-elle menacée d’une polarisation toujours croissante ?

On voit des lignes de faille apparaître. On peut d’abord parler d’une polarisation du vote. Jadis, droite et gauche représentaient des alternatives unissant chacune une partie des élites sociales et des classes populaires. Aujourd’hui, on assiste à une polarisation sociale du vote. Plus vous montez dans l’échelle sociale, plus les chances que vous votiez Emmanuel Macron s’accroissent, plus vous descendez, plus grande et votre potentialité à voter Le Pen. Les formations qui jouent sur l’interclasse comme LFI ne le fond qu’en mobilisant des segments très particuliers (jeunes urbains de centre-ville et classes populaires des banlieues) qui ne se retrouvent pas forcément dans une identité et dans un projet politique cohésif. Dans les années 60-70, tout le monde parlait de lutte des classes, mais elle ne se vérifiait pas électoralement. Aujourd’hui, plus personne, ou presque, n’assume cet héritage du marxisme, pourtant nous en sommes là d’un point de vue électoral. 

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Il faut noter ensuite une polarisation générationnelle qui est encore plus complexe. Elle se vérifie sur la politique sanitaire ou sur la réforme des retraites. Les jeunes ont le sentiment de payer pour leurs aînés et d’hériter d’un monde où l’on ne leur laisse que les miettes, là où les générations précédentes ont non seulement bien vécu, mais en plus leur reproche de ne pas vouloir sacrifier aux réformes. À cela s’ajoute une conscience écologique devenue un reproche pour les jeunes vis-à-vis de leurs aînés. Enfin, inspiré par les produits culturels américains, la pénétration de ce qu’on a coutume d’appeler le wokisme est importante dans les plus jeunes générations, creusant un fossé entre les 18-25 ans et le reste de la population. 

Là encore, ces phénomènes ne sont pas franco-français et le rapport permet de les extrapoler en montrant notamment combien le sentiment de précarité est diffus partout en occident et combien la confiance en l’information qui permettrait de construire une base commune de débat est faible. 

Les Français ont assez peu confiance dans l’information et dans l’économie. Ils sont parmi les rares à voir leur confiance dans les institutions croître ces dernières années, ce qui après les crises récentes est un fait notable, peut-être étonnant. On note l’importance du politique. Le rapport montre que la France est l’un des rares pays à avoir plus confiance dans les institutions que dans l’économie. Au contraire, quand on interroge les Français sur l’opportunité pour les marques d’être des passeurs de messages et de fabricant d’identité collective, ils se montrent plus sceptiques que leurs voisins. À l’heure où le changement social et le sens de nos sociétés se veulent pris en charge par Netflix et les GAFAM, on peut juger que cette réaction est bonne. Plus qu’ailleurs, le choix de société doit rester l’objet d’une délibération collective, donc le politique est l’instrument. Reste qu’il ne faut pas non plus se leurrer sur la résistance effective de nos sociétés à ces politiques.

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Dans un pays qui est aussi polarisé que l’est la France, quelles pourraient être les conséquences de la réforme des retraites sur ce point ?

On risque de voir se creuser les fractures économiques et générationnelles. L’opposition sur la réforme des retraites est presque caricaturale en la matière. Ses soutiens se recrutent essentiellement dans les CSP et les retraités ; ces opposants dans les CSP — et chez les jeunes. Par ailleurs, elle vient se greffer sur une crise économique profonde qui peut représenter un vrai risque pour l’unité du corps social. 

Les gains budgétaires — et l’air temporairement apporté au système de retraite — qu’amène la réforme sont-ils suffisants pour justifier les risques d’aggravation de la polarisation ?

Le climat ne peut être pire en effet. Jusqu’à présent, on tendait à considérer que la colère sociale et le sentiment de déclin national pouvait être compensé dans la population par l’impression que, individuellement, les individus étaient en mesure de développer des stratégies pour s’en sortir. Pessimisme collectif, mais optimisme individuel. C’est un fort facteur de conservatisme. Même si le système dysfonctionne, si j’ai l’impression de pouvoir y prospérer, je n’ai pas forcément intérêt à sa remise en cause. Or, et ce n’est pas la première enquête à montre cela, le rapport montre que seuls 12 % des Français pensent qu’ils vivront mieux dans cinq ans. Le pessimisme individuel est plus développé dans notre pays que n’importe où ailleurs, excepté le Japon.

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