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Pete Doherty a, dans sa jeunesse, « gagné des concours de poésie », comme nous l’apprend la réalisatrice du film.
Pete Doherty a, dans sa jeunesse, « gagné des concours de poésie », comme nous l’apprend la réalisatrice du film.
©Reuters

Pari

Journal de Cannes : Pete Doherty est-il un bon acteur ?

Projeté ce dimanche au Festival de Cannes dans la section "Un Certain regard", « Confession d’un enfant du siècle » de Sylvie Verheyde offre un premier rôle à l'ex de Kate Moss. Une prestation pas forcément convaincante...

Clément  Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué réfléchit aujourd'hui sur les problématiques de l'action publique, dans le domaine des relations internationales et de la santé. Diplômé de littérature et agrégé d'anglais, il écrit sur le blog letrebuchet.c.la sur l'art, la société et l'homme.

Victoria Rivemale est diplômée en Lettres.

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Pauvre Pete Doherty, très attendu pour sa performance d’acteur dans le film de Sylvie Verheyde : Confession d’un enfant du siècle, adaptation de l’œuvre du même nom de l’écrivain romantique Alfred de MussetAu tournant, les loups de la critique…

Il ne sera pas raté, celui qui a tellement été moqué pour ses postures de poète maudit, d’ultime rockeur, accusé de cacher une musique simplette et bancale derrière les lignes de ses rails de coke. Prisonnier du star system dès qu’il y a posé le pied, il déclare le haïr, et affirme que seul l’amour pourrait le sauver.

Dès lors, il s’insère parfaitement dans cette histoire prenant place au XIXème siècle, celle du « plus grand libertin de l’époque » qui, pour se libérer de la débauche, vit une histoire d’amour (avec le personnage interprété par Charlotte Gainsbourg) qui échoue.

Rédemption artistique

Le cas Doherty est ambigu. Est-il un chanteur pour adolescentes, le Robert Pattinson de la musique, ou le dernier blues man ? Pete Doherty a, dans sa jeunesse, « gagné des concours de poésie », comme nous l’apprend la réalisatrice du film. Il est venu à la musique par la littérature. C’est un artiste. Pour le prouver, quoi de plus adéquat qu’un film adapté d’un roman français du XIXème siècle ?

Le projet de ce film lui a immédiatement plu, comme le rapporte  la réalisatrice : il l’a rappelée tout de suite. Chemin rêvé vers la rédemption artistique.

Il y a plusieurs romantismes français. Plusieurs vagues. Musset est célèbre pour être le meilleur représentant du romantisme mièvre, languissant, spécialiste des plaintes d’amour hésitantes qui courent dans de très longs poèmes. Parmi tous les auteurs siglés « romantisme », il est souvent méprisé par les universitaires et par les connaisseurs. C’est peut-être injuste, mais ce n’est pas non plus infondé.

Reste que dans son roman Confession d’un enfant du siècle, Musset a inventé des mots, repris sans cesse depuis, décrivant « le mal du siècle », décrivant les désillusions d’une génération censément venue trop tard au monde pour le vivre pleinement, condamnée à l’inaction et à la décadence. Les historiens de la littérature ont appelé ce mouvement le « second romantisme » ou « l’école du désenchantement ».

Après Victor Hugo, Lamartine, leur romantisme conquérant, visionnaire, se rêvant prophétique, les langueurs prennent les cœurs avec Musset. Cette faiblesse de vivre n’est pas seulement artistique, elle est aussi politique : la génération de 1830 est fille de la Révolution française, fille des guerres napoléoniennes, fille, mais non héritière, et pour elle il n’y a plus rien à accomplir.

Verheyde reprend beaucoup ces éléments dans son film.

1830, 1968 : même combat ?

Vous le voyez venir, gros comme une maison ? Mais oui ! On le répète à l’envi, les jeunes gens de la génération de Doherty sont les mêmes : eux ramassent les miettes de mai 68, voire du « grand soir » de mai 81 et les restes gâtés des folles années du rock, de la contestation illimitée, de la libération des mœurs. Incapables d’inventer, ils se contenteraient de réitérer les gestes fondateurs, de composer les mêmes rengaines à la guitare et leur univers favori est le vintage des années 60, encore un peu « d’espérance de gauche ». On comprend pourquoi Pete Doherty pouvait intéresser Sylvie Verheyde.

Ce n’est pas qu’il soit mauvais acteur. Certes, il faut supporter ses poses d’enfant gonflant le ventre et agitant les membres en permanence, ainsi que ses moues et ses regards capricieux ; mais tout cela colle au rôle.

Le plus frappant, à notre sens, c’est que Doherty est ici plus un « signal » qu’un acteur. Un acteur est une matière malléable à laquelle un réalisateur tente d’impulser des mécanismes psychologiques ; ici, Doherty, par sa présence, « signale » lourdement la superposition des scènes de débauche londoniennes, des séances de binge drinking américaines aux nombreuses soirées pareillement débauchées qui s’accumulent dans le film.

Génération paralysée

Est-elle vraiment pertinente, cette idée de la succession des générations, l’une ramassant, pleurnichant après les modèles des autres ? Ce repli sur soi, ce vide désespérant et cette recherche maniaque de l’amour comme seul remède à la nullité du monde, est-ce vraiment seulement le fait de la génération de 1830, comme de la génération dite « X » ou « Y » ? Une génération paralysée car elle n’aurait plus le désir de « changer le monde » comme on l’entend ad libitum ?

N’est-ce pas plutôt que certains ont la faiblesse coupable d’écouter des aînés qui refusent de lâcher la corde, qui les biberonnent à l’éternelle plainte cicéronienne « ô tempora, ô mores » (quelle époque ! quelles mœurs !) ?

Ecoutons Arthur Rimbaud, qui cherche à éventer le malentendu installé par Musset :

 « Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions,  que sa paresse d'ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes fadasses  ! (…) Musset n'a rien su faire : il avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. »

Car plutôt toutes les époques contiennent leurs forces de décadence et de renouveau.

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