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“Nous sommes 99% de pauvres pour 1% de riches” : une nouvelle ère pré-révolutionnaire ?
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Vive le son, vive le son du canon !

“Nous sommes 99% de pauvres pour 1% de riches” : une nouvelle ère pré-révolutionnaire ?

La société française pourrait bien se trouver aujourd'hui, avec la crise, dans une situation semblable à celle que connaissait le pays en 1789...

Guillaume Mazeau

Guillaume Mazeau

Guillaume Mazeau est Maître de conférences à l'Institut d'Histoire de la Révolution française (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne). Il est également membre du CVUH (Comité de Vigilance sur les Usages Publics de l'Histoire).

Il a récemment publié Le Bain de l’histoire. Charlotte Corday et l’attentat contre Marat (1793-2009), Champ Vallon, 2009.

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Nous, Français de 2011, serions en train de vivre les dernières années d’un ancien régime : celui d’une République décrépie, pourrie, inégalitaire, impuissante à changer la société, rongée par les affaires et la défiance envers les élus. Peu à peu, les analogies avec la fin du XVIIIe siècle s’accumulent.

La dénonciation des « privilèges » devient un lieu commun du débat politique. Les journaux titrent sur l’odeur de « fin de règne » qui empoisonne l’air vicié de la Sarkozie. Les citoyens seraient redevenus des sujets, dépossédés de leurs droits fondamentaux. Les mots de la critique radicale de gauche se banalisent : alors que Pierre Rosanvallon appelle de ses vœux la « société des Égaux », reprenant l’expression naguère utilisée par Gracchus Babeuf, Alain Badiou, répondant aux thèses néoconservatrices de Francis Fukuyama sur la « fin de l’histoire », marquée selon l’historien américain par la diffusion inéluctable des démocraties libérales, annonce au contraire le « réveil de l’Histoire » et le « temps des émeutes ».

Après avoir été bannie depuis la chute des régimes communistes, la révolution fait son retour dans les programmes politiques : affectant la posture et le « parler peuple » du Père Duchesne, héros populaire de la fin du 18e siècle, Jean-Luc Mélenchon se présente aux présidentielles comme le candidat de la « révolution citoyenne », supposée « renverser l’ordre établi ». En 2011, l’essai le plus vendu révèle l’esprit du temps : Indignez-vous ! Et de fait, la révolution est sur toutes les bouches, on la voit partout, même en Afrique du Sud, quand les joueurs de l’équipe nationale de football, regardés par le monde entier, se rebellent et refusent de s’entraîner, confortant les clichés les plus éculés sur la supposée tradition d’insoumission gauloise.

2011, nouveau 1788 ?

La France est-elle au bord d’une nouvelle révolution ? Au-delà des allusions faciles, est-il pertinent de dresser le parallèle entre notre époque et la décennie révolutionnaire qui acheva le Siècle des Lumières ? Une rapide comparaison des contextes historiques paraît révéler de troublantes similitudes.

Comme à la fin du XVIIIe siècle, l’endettement de l’État paralyse tous les projets politiques de long terme. Comme à la fin du XVIIIe siècle, les injustices fiscales, caractérisées par un enchevêtrement de niches et d’exemptions particulières rendent l’impôt illisible, interdisent sa progressivité et profitent aux nantis.

Comme à la fin du XVIIIe siècle, les inégalités augmentent et n’inspirent, au mieux, qu’un consentement passif. Comme à la fin du XVIIIe siècle, des populations entières sont pointées du doigt (« les riches », « les assistés », « les élites », « les mendiants »), sont reléguées aux lisières de la citoyenneté (« les étrangers », « les immigrés »), voire rangées dans une catégorie inférieure de la civilisation (« les Roms », « les musulmans »).

Comme à la fin du XVIIIe siècle, les affaires politico-sexuelles des puissants rythment l’actualité et achèvent d’approfondir le fossé entre le peuple et ses élites. Comme à la fin du XVIIIe siècle, les émeutes se multiplient en France et en Angleterre, confortant les stéréotypes sur la violence du peuple.

Comme à la fin du XVIIIe siècle, enfin, de larges parties du monde sont secouées par des mouvements insurrectionnels qui raniment la critique sociale et font espérer, parmi les radicaux, une contagion du processus révolutionnaire : les « indignés » de 2011 ne font-ils pas spontanément penser aux « patriotes » qui essaimèrent le vent de révolte sur les rives de l’Atlantique, dans les années 1770 et 1780 ?

Tout est pareil… et pourtant rien ne l’est vraiment

Mais le passé ne peut être ainsi transposé au présent sous peine de mener à des graves erreurs d’interprétation. Pour relativiser les amalgames faciles, il suffit de rappeler une évidence : la France de 2011 n’est en rien comparable à celle de 1788, qui était aux trois-quarts rurale, peu éduquée, peu ouverte à l’économie internationale, bien moins développée, dominée par un régime monarchique sans liberté d’expression, influencée par l’Église catholique et structurée par une société d’ordres bien plus rigide et déterministe que celle d’aujourd’hui.

Surtout, au-delà des slogans, la France d’aujourd’hui ne montre que peu de signes d’une imminence révolutionnaire. Alors que les événements de 1789 avaient éclaté après des décennies de révoltes, de mobilisation et de contestation, les Français semblent aussi passionnés par le roman rêvé de leur révolution qu’ils s’en désintéressent dès lors que celle-ci leur est proposée comme un projet concret de renversement du régime politique et social.

Alors qu’il mobilise des milliers de populations opprimées en Espagne, en Grèce, en Belgique et même aux États-Unis, le mouvement des Indignés laisse les Français indifférents et anesthésiés. L’élection de François Hollande comme l’homme de la possible alternance, un candidat dont l’ambition se résume à ne devenir qu’un « président normal », laisse dubitatif sur la probabilité de l’« insurrection qui vient », sans cesse annoncée, toujours censée venir... Mais dont la réalité semble chaque jour plus impossible. Dans la France d’aujourd’hui, la révolution est bien davantage une utopie et un patrimoine, qu’un projet collectif.  

Et pourtant… L’aggravation de la crise, l’absence de perspective d’amélioration à court terme, les échecs successifs des gouvernants à réformer le pays, leur surdité face aux souffrances et aux revendications des défavorisés, et la défiance qui s’installe envers les élites politiques et économiques, ne peuvent qu’inquiéter. Si la société de privilèges n’existe plus en droit, elle s’est installée de fait : la France des héritiers a supplanté celle des privilégiés. Si le niveau de vie moyen des Français augmente chaque année, les inégalités progressent à un rythme inacceptable : 1% des Français possèdent le quart des richesses du pays. Dans ce contexte, les extrêmes politiques ne cessent d’augmenter, comme partout en Europe, banalisant leurs idées, reprises par les partis modérés dans les domaines de la sécurité et de la préférence nationale. Et partout, discrètement, insensiblement, la cohésion nationale et républicaine donne des signes de fragilité.

La France léthargique reste imprévisible...

Et si la léthargie de cette France endormie n’était finalement pas le signe de futurs tremblements de terre ? Cette imprévisibilité n’est-elle pas justement la marque des révoltes et révolutions ? Qui, en 1788, aurait pu prévoir 1789 ? Qui, en 2011, peut prédire de quoi demain sera fait ?

L’insuccès apparent des moyens habituels de la contestation politique comme la participation électorale, la grève et la manifestation, ne prépare-t-il pas de nouvelles formes de mobilisation, moins contrôlables et plus insurrectionnelles ? Obsédés par le retour de « leur révolution », les Français ne sont-ils tout simplement pas dans l’incapacité de voir que se profilent, dans un futur incertain, de nouvelles formes de révoltes citoyennes, forçant la main des gouvernants, qui, pour l’heure, continuent de sous-estimer l’urgence du combat contre l’inégalité ?

En 1789, les élites politiques furent balayées pour ne pas avoir compris qu’il était impossible de réformer une société par le haut, sans tenir compte de l’avis du peuple. À l’orée de la campagne électorale de 2012, puissent les candidats enfin s’intéresser aux exclus de la République, dont le silence assourdissant, trompeur, ne révèle que l’impatience.

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