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Le président Emmanuel Macron et la ministre française de la Transition écologique, Barbara Pompili, alors qu'ils assistent à une réunion avec des membres de la Convention citoyenne pour le climat, à Paris, le 14 décembre 2020.
Le président Emmanuel Macron et la ministre française de la Transition écologique, Barbara Pompili, alors qu'ils assistent à une réunion avec des membres de la Convention citoyenne pour le climat, à Paris, le 14 décembre 2020.
©Thibault Camus / POOL / AFP

Tribune

Paul Melun : « Ceux qui prétendent faire de l’écologie sans souveraineté se trompent »

Les députés ont adopté le projet de loi Climat et résilience. Selon Barbara Pompili, il devrait aboutir à "une transformation écologique profonde de la société française". Il est pourtant vital de renouer avec une véritable souveraineté économique (budgétaire, financière et industrielle) pour espérer pouvoir mener une véritable reconstruction écologique tout en relevant notre économie des crises à répétition.

Paul Melun

Paul Melun

Paul Melun est essayiste, chroniqueur, conseiller en stratégie et président de « souverains demain ! ». Il est l'auteur, avec Jérémie Cornet, de Les enfants de la déconstruction. Portrait d’une jeunesse en rupture (éd. Marie B., 2019).

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Ce mardi (20 juillet, ndlr), le Parlement a adopté la loi Climat et Résilience. Une fois encore, le Gouvernement et les parlementaires n’ont pas saisi l’urgence du défi climatique auquel nous sommes confrontés. Les récentes inondations qui ont causé des centaines de morts et de disparus n’y ont rien fait. Non seulement cette loi est insuffisante, mais c’est également une gifle à la démocratie : les propositions portées par la convention citoyenne pour le climat sont bafouées. Face à « l’écologie du bon sens et du quotidien » dont se félicite Pompili, il faut très rapidement renouer avec une véritable souveraineté économique – c’est-à-dire budgétaire, financière et industrielle – et avoir le courage de rompre avec la mondialisation financiarisée, la pusillanimité dogmatique de la Commission européenne et la toute-puissance des lois du marché. Cela nous permettra, enfin, de mener une véritable reconstruction écologique tout en relevant notre économie des crises à répétition et de redonner un emploi aux chômeurs de longue durée.

La reconstruction écologique nécessite l’investissement de sommes considérables. Mais n’attendons pas tout de la « finance verte » ni des investissements privés dits ESG. Les acteurs privés répondent à une logique de marché, qui leur enjoint de préserver leur compétitivité à tout prix et les incite à rechercher le profit avant tout. En matière environnementale, chaque entreprise a intérêt à adopter le comportement du passager clandestin et à laisser reposer sur les autres le coût de la transition écologique. Face à cette impasse, seul l’État, qui incarne l’intérêt général et échappe à la logique de rentabilité, peut financer massivement la reconstruction écologique. Lui seul dispose d’une vision globale de l’économie et des projets d’investissement à mener, grâce à ses ingénieurs, ses économistes et son maillage territorial. À l’instar des autres grands services publics régaliens, comme la défense, la sécurité, la justice, il revient aux pouvoirs publics de prendre en charge la reconstruction écologique.

L’ensemble des investissements nécessaires pour décarboner l’économie s’élève à environ 70 milliards d’euros supplémentaires chaque année (Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne, dans leur livre Une monnaie écologique), dont une majeure partie devra être nécessairement financée par l’État et les collectivités publiques. Même la Cour des comptes européenne, pas franchement partisane de la gauche étatiste, évalue à 300 milliards d’euros annuels les besoins en investissements verts pour l’Europe (donc environ 50 milliards pour la France).

Mais comment porter les investissements publics à un tel niveau alors que les règles budgétaires européennes compriment aveuglément nos déficits et qu’on nous répète que les finances publiques sont exsangues ? Il faut revenir sur les dogmes néolibéraux, qui sacrifient notre futur et ont montré leurs limites avec les injonctions folles faites à la Grèce lors de la crise des dettes souveraines, au profit d’une véritable souveraineté budgétaire. Sanctuarisons une dotation annuelle de 50 milliards d’euros dans un Grand plan d’investissement verts.

Comment financer ces sommes considérables ? Il n’y a pas d’argent magique, entendons-nous souvent de la part du Gouvernement, qui confie allègrement le climat aux banques, aux fonds d’investissement et autres gourous de la finance verte. Pour financer notre Grand plan d’investissement, la souveraineté budgétaire ne saurait suffire : il faut également une souveraineté financière. L’État ne peut pas dépendre du bon vouloir des banques pour financer sa politique climatique. Or, une solution de bon sens existe : la Banque de France détient plus de 400 milliards d’euros de dettes publiques, qui sont en réalité des dettes que l’État se doit à lui-même, puisque la Banque de France est détenue à 100 % par l’État. Sortons de l’absurdité dogmatique diabolisant la création monétaire (qui, au passage, est pratiquée tous les jours par toutes les banques) et annulons ces créances en contrepartie d’investissements dans la reconstruction écologique d’un montant équivalent. Ce mécanisme libérerait instantanément un espace budgétaire permettant de financer le Grand plan d’investissements verts pour les dix prochaines années.

Malheureusement, cette politique économique audacieuse ne suffira pas. L’économie française ne peut, en l’état actuel des choses, absorber 50 milliards d’euros chaque année dans des projets verts : nous manquons de bras, de compétences, d’entreprises, de filières. La dépense est aussi complexe que le financement. Or, l’État s’est départi de ses corps d’ingénieurs lors de la décentralisation, en confiant aux collectivités territoriales les compétences d’agronomie et d’ingénierie des ponts et chaussées. Cette décentralisation s’est traduite par le remplacement des corps techniques de fonctionnaires, qui exerçaient dans les services déconcentrés de l’État, par des entreprises agissant en délégation de service public. Mais il est encore temps de reconstituer les filières publiques dont nous avons besoin pour mener à bien la reconstruction écologique. Créons un corps d’ingénieurs des travaux environnementaux de l’État, avec une école dédiée, à l’image des nombreux IRA qui forment les attachés d’administration. De même, élargissons l’expérience Territoire zéro chômeur de longue durée, pour mobiliser le large vivier de main d’œuvre laissé de côté par la mondialisation effrénée, mais clef pour la reconstruction écologique.

Enfin, osons une véritable politique industrielle et dépassons les circonvolutions des règles européennes en matière de concurrence et d’aides d’État, pour constituer de vrais champions nationaux de la reconstruction écologique. Alors que les parlementaires de la majorité ont renoncé à intégrer, dans la loi Climat, l’obligation pour les grandes entreprises de publier une trajectoire de réduction de leur empreinte carbone, il est clair qu’il n’y aura pas non plus de reconstruction écologique sans souveraineté industrielle.

Par Paul Melun, Essayiste et président de « souverains demain ! »

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