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L'offre de rachat de Bougyues par SFR a suscité les inquiétudes des associations de consommateurs.
L'offre de rachat de Bougyues par SFR a suscité les inquiétudes des associations de consommateurs.
©Reuters

Ils ont tout compris

Passer de 4 à 3 opérateurs mobiles, ça peut changer quoi pour le prix de vos forfaits ?

L'entreprise Numericable-SFR, propriété de Patrick Drahi, a confirmé lundi 22 juin avoir déposé une offre de rachat du groupe Bouygues Telecom. Si celle-ci aboutit, trois acteurs principaux et non plus quatre se partageront le marché de la téléphonie mobile en France.

Pierre  Ledru

Pierre Ledru

Pierre LEDRU travaille dans les télécoms depuis plus de 30 ans. Après une expérience de 10 années, expatrié comme assistant technique aux autorités locales des Télécoms au Yémen, il devient formateur puis formateur-développeur à l’institut de formation Alcatel-Lucent. Il possède une grande expérience de la téléphonie et a suivi toutes les évolutions de la ToIP.

Il est également acteur amateur de théâtre et appartient à la troupe du théâtre de la griffe.

Il est notamment l'auteur de Téléphonie sur l'IP (ToIP).

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Gérard Pogorel

Gérard Pogorel

Gérard Pogorel est professeur d’économie et de management à l'Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications (ENST-Telecom ParisTech).

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Atlantico : L'annonce de l'offre d'achat de Bougyues par SFR à hauteur de 10 milliards d'euros a suscité les inquiétudes des associations de consommateurs. Cédric Musso, directeur de l'action politique à UFC-Que Choisir a ainsi estimé que "le passage de 4 à 3 opérateurs entraîne toujours une hausse des prix pour les consommateurs, on a pu l'observer partout en Europe, comme en Autriche dernièrement". A-t-il raison de s'inquiéter ? Les deux situations sont-elles comparables ?

Pierre Ledru : Tout d’abord il faut noter que pour l’heure il ne s’agit que d’une offre d’achat à laquelle il n’a pas encore été répondu par Bouygues Telecom. Ensuite, même si cet avis n’est qu’un vœu pieux, M. Macron, ministre de l’Economie, a déjà émis des réserves qui font écho aux déclarations de UFC-Que Choisir. Enfin, comparer la situation autrichienne à celle de la France est délicat, la population, et donc la clientèle, y est beaucoup plus faible, l'économie en meilleure santéet loin des risques déflationnistes ce qui permettrait une augmentation des prix proportionnelle à celle des revenus des Autrichiens.

Gérard Pogorel :Permettez-moi d’élargir le débat. La question centrale est celle du dynamisme de l’industrie des télécommunications en Europe. Par dynamisme, j’entends la capacité d’innovation, d’investissement et de contribution à la croissance. Il faut sortir du cercle vicieux dans les télécommunications : "basse consommation, bas tarifs, bas investissements". Ce qui importe ce n’est pas le nombre d’opérateurs domestiques sur un marché donné à un moment donné, c’est la capacité du secteur à vivre et produire dynamiquement.  Cela veut dire étendre la couverture 4G aujourd’hui, or l’Europe est en retard par rapport aux Etats-Unis et au Japon, sans parler de la Corée. Et demain, dès 2018-20, il s’agira de la 5G. Il faut des opérateurs dynamiques internationalement, en Europe et dans le monde, pour faire le poids dans la définition des futurs standards, dans les négociations commerciales avec les géants des équipements télécoms et les producteurs de smartphones. Il faut des opérateurs innovants dans les services à l’industrie numérisée de demain, dans les transports intelligents, qui font des propositions aux villes intelligentes en cours de développement dans le monde. Il faut des opérateurs paneuropéens, comme il y a des opérateurs de dimension continentale aux Etats-Unis ou en Chine. Cela passe aussi bien par des fusions, des acquisitions, que par de nouvelles entrées sur de nouveaux marchés. Les mêmes qui protestent aujourd’hui contre un passage de 4 à 3, protestaient hier contre le passage de 3 à 4. Les télécoms doivent pouvoir respirer. On a tort de considérer que la baisse du tarif sur les services existants, demain obsolètes, est le seul critère à prendre en compte. La qualité, le caractère innovant des services fournis à l’ensemble de la population et aux entreprises, doivent être pris en compte, car c’est ce qui fera le dynamisme de l’économie européenne qui en a grand besoin. Ce sont ces critères que le public apprécie. Il veut de la nouveauté dans les services. Et les autorités concurrentielles devront juger avec cette vue dynamique à long terme.

Cédric Musso a aussi évoqué "certaines pratiques d'entente [entre les trois opérateurs] que nous n'avons pas oubliées". Ramenés à trois, les opérateurs de téléphonie mobile pourraient-ils être tentés de s'entendre à nouveau sur les prix au détriment de leurs clients, comme par le passé, une pratique pour laquelle ils avaient été condamnés en 2008 ?

Pierre Ledru : Une entente « frauduleuse » sur les prix n’est pas à mon avis envisageable au vu des risques de sanctions renouvelées et affermies après celles de 2008. Les opérateurs historiques ont suffisamment à faire avec la concurrence de Free avant de penser à s’entendre sur leurs propres prix. Ceci dit, il sera de plus en plus difficile de détecter ces pratiques si elles devaient réapparaître…

Gérard Pogorel :Il appartiendra aux autorités compétentes d’exercer la même vigilance qu’actuellement et dans le passé dans la surveillance et la répression des ententes. Qu’il y ait 3 ou 4 opérateurs, cela ne change rien en l’occurence.

Selon une étude du cabinet finlandais Rewheel, en Europe, les pays avec une forte concentration du marché de la téléphonie mobile étaient les plus chers. La France, avec son secteur fortement concurrentiel, était au contraire le deuxième pays le moins cher après la Grande-Bretagne. Cette situation va-t-elle évoluer avec la réduction du nombre d'opérateurs ?

Pierre Ledru : Plus une offre commerciale est diverse, plus les prix doivent avoir tendance à baisser ou, plus exactement les services vendus sont de natures différentes et doivent répondre aux attentes et/ou aux capacités pécuniaires des clients. Les clients sont des cibles commerciales et il semble que Free ait remis en quelque sorte les pendules à l’heure à ce sujet. La question qui se posera si Numéricable/SFR achète Bouygues Télécoms est plutôt comment seront (re)calculer leurs prix au vu du financement nécessaire à ce rachat. Un prix est calculé principalement après évaluation des charges de production et de la marge que l’on compte retirer de la vente des produits. La vente à perte n’étant pas envisageable, les conséquences seront d’abord humaines car la masse salariale devra être réduite drastiquement et nous pouvons difficilement penser que les deux masses salariales actuelles pourront coexister.

Gérard Pogorel :A nouveau, le prix n’est pas le seul critère. Il faut voir le rapport qualité-prix. L’innovation, l’investissement, la contribution à la croissance sont les critères primordiaux. Se féliciterait-on d’avoir une industrie fournissant des produits et services à bas prix sans capacité d’investissement et d’innovation, donc menacée par la stagnation et la concurrence d’acteurs plus dynamiques ?

D'après une étude du régulateur anglais de la téléphonie mobile, la France comptait déjà parmi les pays les plus compétitifs avant même l'arrivée de Free. De son côté, UFC-Que Choisir estime à 13 milliards d'euros le pouvoir d'achat gagné par les utilisateurs avec l'arrivée d'un quatrième opérateur. Trois ou quatre opérateurs, cela fait-il donc une si grande différence pour les clients ?

Pierre Ledru : Lorsque la téléphonie fixe ne dépendait que d’un seul opérateur (PTT / France Télécom) les prix étaient fixés par l’Etat, une manne… La dérégulation et l’ouverture du marché ont permis de remettre le prix à sa juste place, il en est de même avec la téléphonie mobile concurrentielle. Comme l’exprime UFC, le passage à trois puis quatre opérateurs a été bénéfique pour les usagers-clients. Cependant affirmer qu’un retour à trois opérateurs mobiles conduira immédiatement à une hausse des prix est peut être abusif mais probable dans le temps où, plus simplement, certains abonnements et forfaits moins avantageux pourraient apparaître. Finalement il ne faudra pas oublier la qualité du service fourni, l’usager-client devra mesurer et juger les impacts, cela reste la meilleure sanction dans un monde concurrentiel surtout s’il se réduit.

Gérard Pogorel :L’histoire ne se répète pas. Free est arrivé au bon moment avec l’offre qui correspondait à la technologie et à la situation du marché. D’où un effet dynamisant sur l’offre…et la demande. Mais “ compétitif” ne veut pas seulement dire “ bas prix”, aujourd’hui, pour les services existants. L' impératif aujourd’hui, et surtout demain, c’est la capacité à faire face aux nouvelles révolutions déjà en cours et à venir, avec des offres hyper performantes en capacité et lourdes en investissements (compléter la 4G, lancer la 5G), et une concurrence de services “gratuits” offerts par des non-opérateurs (Skype, WhatsApp, Viber, etc.) mondiaux et puissants. Les opérateurs doivent avoir également une vision mondiale pour s’y préparer.

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