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Les classes moyennes quittent la ville de Paris.
Les classes moyennes quittent la ville de Paris.
©Reuters

Villes populaires

Paris inabordable pour les "gens normaux" : comment s’y prennent les autres métropoles mondiales ?

La crise, la hausse du prix de l'immobilier, le coût de la vie forcent les classes moyennes et populaires à quitter Paris, ce à quoi Nathalie Kosciusko-Morizet doit tenter de répondre dans son programme, dévoilé ce mardi. Zoom sur les politiques à succès menées dans les autres métropoles.

Guillaume Poiret

Guillaume Poiret

Guillaume Poiret est docteur en géographie et aménagement, agrégé de géographie. Maître de conférences à l'Université Paris Est Créteil, il enseigne également à Sciences-Po Paris et travaille au sein du laboratoire Lab'Urba.

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Atlantico : Christophe Guilly, géographe, établissait dans le documentaire « La France d’en face », diffusé le 28 octobre dernier, une nouvelle carte sociale de la France. Elle serait composée d’une France métropolitaine, et d'une  autre, périphérique. Paris n’échappe pas à la règle, avec la crise et la hausse du prix de l’immobilier, les classes populaires mais aussi moyennes sont contraintes de s’installer ailleurs. Un constat qui invite à s’interroger sur les cas étrangers.  L’exclusion des classes moyennes et populaires est-elle un dénominatif commun à toutes les mégalopoles mondiales ?

Guillaume Poiret : N’ayant pas vu le documentaire en question, je me garderai d’en commenter le fond. Cependant, il me semble important de préciser un point d’emblée. Poser le débat en terme de métropoles ou mégalopoles est pour le moins maladroit car on perd de vue les dynamiques urbaines actuelles. En premier lieu, une mégalopole n’est pas une métropole. Ce terme, employé pour la première fois par Jean Gottmann pour désigner le territoire nord-américain compris entre Boston d’une part et Washington de l’autre, renvoie à un territoire urbanisé composé de plusieurs agglomérations dont les confins finissent par se confondre pour ne former plus qu’un ensemble. C’est donc un territoire de taille considérable, plus grand que la France.

Une métropole est une ville qui regroupe les fonctions importantes et de commandement d’une région, d’un pays. Les dynamiques démographiques et économiques font que bien souvent les limites communales de la métropole ont été depuis longtemps dépassées. Dès lors on a affaire dans la majorité des cas à un territoire composé d’une ville-centre et d’une « périphérie » comprenant de multiples municipalités qui peuvent être dominées par la ville-centre ou bien associées à son développement parce qu’elles accueillent, elles aussi, des activités importantes. On parle ainsi plus fréquemment d’aires métropolitaines que l’on qualifie de polycentriques pour marquer ce fonctionnement complexe entre centralités principales et centralités secondaires. Pour les métropoles de rang international, les anglo-saxons, à la suite des travaux de S. Sassen, parlent de plus en plus de ville-région globale pour comprendre la ville-centre, mais aussi le territoire qui l’environne et s’inscrit dans des logiques de territoire similaires.

Je pense donc préférable de poser le débat autour des aires métropolitaines plutôt que de se concentrer sur les seules villes-centres, cela permet d’offrir une réflexion plus large et plus adéquates. En effet, il me semble contestable de dire, dans ce cas, que les classes moyennes et populaires sont contraintes de quitter les territoires métropolitains. La formulation est inexacte. A l’échelle de l’Ile de France, les classes moyennes et populaires sont bel et bien présentes, que ce soit dans Paris même (bien que leur présence tend à se réduire) ou dans les départements limitrophes. C’est le cas dans d’autres villes comme le Grand Londres ou New York.

En effet, les aires métropolitaines contemporaines se caractérisent certes par la concentration de richesses sur une frange réduite du territoire ainsi qu’une surreprésentation des catégories socioprofessionnelles supérieures par rapport au reste du territoire national, mais également par l’accroissement des inégalités en leur sein. Les classes populaires et moyennes ne sont donc pas parties ailleurs, loin de là, elles sont partie prenante du territoire métropolitain. New York comprend toujours le Bronx ou Brooklyn, espaces de relégation, Londres le East End, Los Angeles South Central, etc.

Les aires métropolitaines ont connu il est vrai des mutations profondes de l’appareil productif qui induit notamment une diminution nette des emplois ouvriers au profit d’emplois plus techniques. La situation de l’emploi s’est précarisée pour nombre d’actifs appartenant aux classes populaires. C’est un constat valable pour de nombreuses métropoles. Cela ne veut pas dire que spatialement les classes populaires sont parties ailleurs.

Ce que vous décrivez correspond davantage à ce que l’on nomme processus de gentrification si bien décrit par A. Clerval dans un ouvrage récent concernant Paris, qui voit les centres faire l’objet de réinvestissements provoquant la venue de populations riches. La situation est similaire à Londres, notamment autour du quartier olympique, à Barcelone, à New York où Harlem notamment connait une intense gentrification. La gentrification entraîne des mouvements intramétropolitains mais ne fait pas sortir les populations concernées du territoire métropolitain pour autant.

Il n’est pas sûr par ailleurs que ce mouvement de gentrification entraîne nécessairement la disparition des classes populaires de la ville-centre. De fait, les travaux d’Hulchanski sur Toronto montrent bien que la ville-centre voit les populations les plus pauvres et les plus riches augmenter tandis que les classes moyennes disparaissent progressivement. Le processus n’a pas les mêmes conséquences partout.

Quelles sont les villes les plus touchées ? Et comment l’explique-t-on ? A contrario, quelles sont les métropoles qui s’en sortent le mieux ? Comment ces autres mégapoles parviennent-elles à sortir de la problématique de l’exclusion des classes moyennes et populaires ?

Toutes les aires métropolitaines sont touchées à des degrés divers, pays développés comme pays en développement. Les centres des grandes aires métropolitaines font l’objet d’une attention accrue des pouvoirs publics locaux comme nationaux. Il est cependant difficile de dresser un « palmarès » où ressortiraient bons ou mauvais élèves car les études et données sont disparates d’une aire à l’autre, ce qui rend tout classement bien aléatoire. On peut sans doute estimer que les pays les plus inégalitaires sont ceux où le phénomène prend de plus lourdes proportions.

Toutes les aires métropolitaines n’ont de surcroît ni la même histoire ni la même forme urbaine, ce qui là encore rend délicates les comparaisons sans recul ni analyse. A titre d’exemple, si les métropoles européennes ont connu des dynamiques similaires en termes de réinvestissement des centres villes à partir notamment de la fin des années 1970, la temporalité peut changer d’une aire à l’autre (elle est ainsi plus récente à Milan, où le processus est encore en cours, ou Barcelone, ou encore Berlin).

Il existe des quartiers pauvres dans toutes les aires métropolitaines même si dans certaines, comme Milan, les phénomènes d’exclusion sont moins nets. Si l’on regarde les données de la pauvreté par exemple, Milan voit  les populations à risque d’exclusion être davantage dispersées au sein de la ville : des territoires de faible emprise spatiale où l’on trouve un habitat dégradé côtoient de grands espaces mixtes, voire contigus à des zones très aisées. Néanmoins, en périphérie de la ville, les espaces en difficulté s’intensifient.

D’autres quartiers pauvres sont au contraire très marqués spatialement, on pense aux bidonvilles notamment. Mais l’erreur consiste à en faire une lecture unique en n’y voyant que des quartiers d’exclusion où se concentrent les plus démunis, ce qui n’est pas toujours le cas. On oublie souvent que certains bidonvilles en Inde sont le lieu d’habitation notamment de membres de la classe moyenne, qui ne peuvent se loger ailleurs faute d’une offre adéquate et suffisante.

Il importe enfin de voir que le contexte national peut faire que les questions ne se posent pas nécessairement de la même manière. Ainsi, la question de la mixité sociale a longtemps fait l’objet de moins de débats en Italie. Elle ne trouve une expression que dans des opérations très localisées de rénovation urbaine. En Espagne, la question de la ségrégation est surtout posée en rapport avec la concentration de migrants plutôt que dans une perspective sociale. Lorsque l’on parle de mixité c’est surtout en termes de nationalités que d’origine sociale que l’on réfléchit.

Dès lors, initier des comparaisons internationales pertinentes relève vite d’un exercice de funambule assez périlleux où les conclusions très générales masqueront des inexactitudes et approximations.

Quelles politiques de lutte contre l’exclusion sociale sont les plus efficientes à l’étranger ? Avec quel succès ? Sont-elles applicables en France 

Il n’y a ni méthode parfaite, ni solution prête à l’emploi au vu de la diversité de cas et de situations. Je vais me concentrer sur deux cas seulement de manière à mieux cerner la diversité d’approches : Londres et Berlin. A Berlin, les premières initiatives sont locales dans les années 1990 avant l’entrée en scène du gouvernement fédéral lors de l’arrivée de G. Schröder qui met en avant la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Un programme en 1999 pour les zones urbaines ayant des besoins particuliers en développement est lancé. La mise en œuvre se fait principalement au niveau local. Un programme de rénovation urbaine est également lancé en 2002, spécifique aux neuf länder d’Allemagne de l’Est, qui vise notamment à réhabiliter les quartiers dégradés des grands ensembles. Le gouvernement fédéral a un rôle purement symbolique de reconnaissance de l’importance des questions de pauvreté et de ségrégation

Au Royaume-Uni, dès la fin des années 1960, un programme urbain fondé sur un partenariat entre État et collectivités locales fournit des subventions pour des projets concernant les quartiers en difficulté. Les gouvernements successifs vont tâcher de revaloriser les territoires industriels en déclin à partir des années 1970. Deux axes sont privilégiés : rénovation urbaine, changement d’image. Le secteur privé est également partie prenante du processus, notamment sous le gouvernement Thatcher avec les Docklands à Londres, les partenariats publics privés sont ainsi plébiscités. Le gouvernement Blair lance le New Deal for Community en 1997 à destinations des quartiers dégradés, puis en 2001 le programme national de renouvellement urbain. A Londres, dix quartiers sont concernés par le programme New Deal for Community : neuf sont situés dans l’Inner London et un dans l’Outer London. Il s’agit principalement de quartiers de grands ensembles. Il y a une forte diversité dans les caractéristiques morphologiques et socio-économiques.

Dans ces deux villes, la volonté notamment de résultats rapides et une politique d’affichage ont conduit à des résultats relativement modestes.

Comment imaginer l’avenir de la ville en termes de développement social ?  La concurrence entre mégapoles se jouera-t-elle justement sur le terrain de la lutte contre l’exclusion sociale ?

En premier lieu, je m’inscris en faux par rapport à ce schéma courant d’une concurrence nécessairement accrue entre villes-régions globales. Les derniers travaux de S. Sassen montrent bien qu’il n’y a pas de ville globale parfaite puisque la globalisation ne repose pas sur un circuit économique unique mais sur plusieurs réseaux suivant les domaines d’activité concernés. Or aucune aire métropolitaine aujourd’hui ne parvient à assoir son autorité sur l’ensemble de ces réseaux. Il y a ainsi place pour plusieurs aires entretenant des relations de concurrence mais aussi de complémentarité. C’est un point sur lequel on insiste peu, malheureusement.

Concernant votre question, on constate ces derniers temps un retour de la figure de l’habitant au sein du discours sur la ville, notamment en Amérique du Nord. Pendant longtemps, c’est celle de l’investisseur qui a dominé les débats, beaucoup de décisions étant prises en faveur des agents économiques et de la compétitivité de la métropole. On ne saurait parler pour autant d’un renversement de valeurs. Certains discours se faisant jour sont en effet ambigus. On pense notamment à la creativ class de Richard Florida, qui met l’accent sur une catégorie particulière d’individus qui sont loin d’appartenir aux classes populaires ni d’être exclus  de la ville. Il est trop tôt pour tirer des conclusions sur des tendances qui se dessinent, certes, mais sont encore très localisées et non généralisables à l’ensemble des aires métropolitaines.

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