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Paradoxe : comment expliquer que notre obsession pour la transparence s’accompagne d’une hausse de la corruption ?
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L'arbre qui cache la forêt ...

Paradoxe : comment expliquer que notre obsession pour la transparence s’accompagne d’une hausse de la corruption ?

Selon un rapport de Transparency International, plus de la moitié de la population mondiale ressent une aggravation de la corruption depuis deux ans. Sont principalement visés : la police, la justice et les hommes politiques.

Julien Coll et Roger Lenglet

Julien Coll et Roger Lenglet

Julien Coll est délégué général de Transparency International, qui est une société civile de lutte contre le corruption.

Roger Lenglet est un philosophe français et journaliste d'investigation. Il a écrit plusieurs livre sur les lobbies. En 2012, il publie avec Olivier Vilain,  Un pouvoir sous influence - Quand les think tanks confisquent la démocratie chez Armand-Colin. Il est également l'auteur de Lobbying et santé - Comment certains industriels font pression contre l'intérêt général (2009) et profession corrupteur - La France de la corruption, éditions Jean-Claude Gawsewitch (2007).

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Atlantico : Alors que le projet de loi sur la transparence de la vie publique a été adopté par le parlement mardi 25 juin, la corruption dans le monde ne recule pas comme en atteste les révélations de Foreign Policy sur l’influence de la Russie au sein des Nations Unies. Comment expliquer le paradoxe entre cette obsession de la transparence et la réalité des faits ?

Julien Coll : La transparence est un outil parmi d’autres qui permet de rendre la corruption plus difficile. La demande accrue de transparence des citoyens est assez récente et il est trop tôt pour en juger déjà les résultats. La question est complexe. Il y a plusieurs niveaux de corruption : au sein des États, mais aussi dans les échanges internationaux. Le phénomène est protéiforme avec des spécificités locales et  je crois qu’il est très compliqué de tirer des enseignements généraux qui soient pertinents par rapport à toutes les formes de corruption et tous les pays. 

Roger Lenglet : Les grands rapports sur l’état de la corruption dans le monde constatent tous en effet une aggravation globale et la relient à l’intensification de l’affairisme et à la mondialisation des échanges. Le contexte de compétitivité accrue et mal régulée favorise la corruption pour emporter les marchés ; corruption qui d’ailleurs tend à court-circuiter le principe de libre concurrence au détriment des acteurs honnêtes et des petites entreprises qui ne peuvent pas rivaliser. Mais cette tendance générale ne doit pas cacher des améliorations dans certains pays, liées aux renforcements législatifs et pénaux, lesquels font généralement suite à des scandales. Je pense en particulier au Canada qui, en 2005, s’est doté d’un cadre législatif réduisant le passage des hauts fonctionnaires vers le privé (le fameux pantouflage) et pénalisant certaines pratiques de lobbying.

Par ailleurs, l’ampleur des pratiques est justement rendue plus visible par certaines mesures de transparence, mais celles-ci restent encore très relatives contrairement à ce que l’on répète, et les circuits de corruption se sont sophistiqués. La grande faiblesse globale est que les lois sont toujours trop légères en ce domaine, surtout avec les corrupteurs, même si certains corrompus sont à l’origine de la corruption. Pour ne prendre que la dernière directive européenne qui a renforcé les sanctions touchant à la corruption, qui a été traduite a minima dans le droit français en 2008, elle se limite aux fonctionnaires corrompus et elle "oublie" les corrupteurs. Il faudrait aussi parler du privé où la corruption s’est également développée. Des cabinets qui ont pignon sur rue proposent aujourd’hui aux entreprises de cerner les faiblesses personnelles des concurrents ou des adversaires et de mettre en place des stratégies de corruption. On peut dire, sans caricaturer, qu’il existe à présent une véritable industrialisation de la corruption.

Comment expliquer que rien ne semble ébranler les pratiques de corruption ?

Roger Lenglet : Cela s’explique en partie par ce que je viens d’évoquer, mais n’oublions pas ce que montrent les enquêtes sur le sujet : les pays du Nord sont beaucoup moins touchés et l’on sait maintenant que ce phénomène est à la fois dû au sérieux des contrôles et des sanctions, de même qu’à la culture morale ambiante. La constatation est que les pays où la culture protestante domine sont les moins touchés. La hiérarchisation des valeurs dans les choix que nous faisons, dans l’orientation professionnelle et ce que nous acceptons, dans la transmission intergénérationnelle du sens moral, tout cela joue de façon importante, y compris dans le courage de s’opposer aux habitudes délétères qui dominent dans certains milieux ou certaines entreprises. Mais, encore une fois, si l’encadrement législatifs et le système de contrôle tend à tout accepter au nom de la compétitivité, les pratiques empireront au lieu de tirer vers le haut.

De quel type de corruption parle-t-on aujourd’hui ? Est-elle la même selon les pays ? Comment évolue-t-elle ?

Julien Coll : Pour Transparency International, la corruption correspond à un détournement de pouvoir à des fins privées. Ce pouvoir peut être conféré à un Etat, un élu, un fonctionnaire ou à un manager dans une entreprise. La notion qui nous soude, c’est la notion de détournement et d’abus de pouvoir. Notre convention internationale de l’ONU a été ratifiée par de très nombreux pays. Depuis une vingtaine d’année, on assiste à une homogénéisation des qualifications pénales. Sur ce point, il y une forme d’uniformisation qui se fait grâce à l’engagement des Etats. Nous avons le souci commun de lutter contre les différentes formes d’impunité. La question qui se pose aujourd’hui est la mise en œuvre concrète de toutes les lois et de tous les engagements internationaux. Malgré les arsenaux législatifs et réglementaires, on a le sentiment que dans la pratique la corruption ne recule pas suffisamment.

Roger Lenglet : Dans les différents pays, on constate une osmose entre les "petites" pratiques de corruption ou de fraude (bakchichs, favoritisme contre "graissage de patte", passe-droits ou copinages…) et les pratiques au sommet de la société portant sur des grandes sommes (commissions pour obtenir des marchés, versements sur des comptes étrangers en échange de décisions ou d’amendements favorables, détournements de fonds…). Toutes ces pratiques sont courantes, mais leur fréquence est la plus grande en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. En Europe, l’ampleur de la corruption au bas de l’échelle sociale correspond aussi à ce qui se passe dans les milieux des décideurs, avec un gradient Nord-Sud et une situation aggravée dans les pays de l’Est. Par ailleurs, on distingue aussi les choses par secteur, chacun ayant ses pratiques plus ou moins spécifiques : celui de l’armement avec ses taux de commission très élevés, celui des déchets et de l’eau avec ses "tickets d’entrée" et ses enveloppes proportionnelles à la taille des marchés et des formations politiques irriguées, celui du médicament selon les acteurs visés (experts, leaders d’opinion, politiques…), etc.

Récemment, la presse anglo-saxonne révélait un scandale de délit d’initié entre Thomson Reuters et des traders. La mondialisation des échanges financiers a-t-elle permis à la corruption de changer de nature et d’échelle ?

Julien Coll : Oui, mécaniquement la corruption a sans doute changé d’échelle. Il est toutefois difficile d’être affirmatif parce que par définition le phénomène est secret. Nous disposons simplement d’indices de perception avec leurs limites ainsi que de décisions de justice pas forcément révélatrice de niveaux réels de corruption. On peut néanmoins imaginer qu’avec l’explosion du développement des échanges commerciaux et du développement économique de pays encore émergents, il y a très probablement mécaniquement une augmentation de la corruption. L’attention médiatique nouvelle portée à la corruption a sans doute aussi un effet grossissant sur les formes de corruption. Il faut aussi tenir compte de ce biais-là.

Roger Lenglet : Indéniablement, la mondialisation des échanges financiers est un amplificateur, de même que ce qu’on appelle la "volatilité" des marchés et des investissements. La défiscalisation est également devenue une pratique plus répandue. La multiplication des avocats d’affaire et des professionnels faisant de l’« optimisation fiscale », tout comme la multiplication des filiales en est l’un des signes. Il est bon de rappeler que les dirigeants des grands groupes, qui sont très introduits dans les sphères de la décision politique et économique, sont du même coup dans une situation permanente d’initiés, au détriment là encore des chefs d’entreprise de PME et des petits actionnaires. L’extrême dématérialisation des flux financiers a contribué aussi à l’invisibilité de l’argent de la corruption, donc à son extension.

Les moyens de contrôle sont-ils adaptés à cette mutation ?

Julien Coll : Les moyens ne sont pas du tout à la hauteur malgré le début d’action des Etats du G20 pour lutter contre le manque de coopération internationale en matière d’échanges d’informations financières. Pour autant ces progrès sont encore largement insuffisants. Tous les engagements qui ont été pris au G8 passent largement sous silence la question des trusts, instrument anglo-saxon parfois utilisé pour blanchir l’argent sale issue du crime organisé et de la corruption. Cela reste une des lacunes principales qui permet aux blanchisseurs de rester relativement tranquilles.  

Roger Lenglet : Pas du tout. Ce qui évolue, par contre, c’est la perception du problème par l’opinion publique et, in fine, par le personnel politique. Reste que le renforcement des contrôles et l’accès aux informations bancaires entre pays est trop lent, ce qui n’est un mystère pour personne.

Assistera-t-on fatalement à de nouvelles affaires Cahuzac ou Tapie ?

Julien Coll : Différents progrès sont intervenus à la suite de cette affaire et on l’espère vont permettre de prévenir la corruption à l’avenir. Ce n’est pas un sujet figé. Le plus important est de faire en sorte que ce débat sur la transparence et la lutte contre la corruption reste dans l’agenda politique. Ce qui n’a pas été le cas pendant de trop nombreuses années jusqu’à l’accélération de l’affaire Cahuzac. Il faut un vraie volonté politique pour traiter régulièrement le sujet.

Roger Lenglet : Oui, mais on peut craindre que des formes d’amnistie soient monnayées en échange du renforcement des contrôles et des sanctions futures. L’exemple vient d’en être donné, dans un tout autre secteur, avec le projet d’amnistie des pratiques financières frauduleuses des syndicats de salariés et des organisations patronales qui, heureusement, vient d’être stoppé par le gouvernement devant le tollé général. C’était le prix pour faire accepter aux syndicats une législation et un contrôle équivalent à celui des entreprises.

La corruption est-elle tout simplement dans la nature de l’homme ?

Roger Lenglet : Après deux décennies d’enquêtes et de réflexions sur les pratiques de corruption, il m’apparaît que la corruptibilité des hommes varie considérablement selon l’éducation qu’ils reçoivent et selon leurs fréquentations. Mettre en évidence une nature humaine, c’est-à-dire un fond de corruptibilité qui se transmet biologiquement en dehors de la culture morale, me fait rire car cela revient à se demander si un animal est corruptible. L’être humain est naturellement dépendant. Comme tout animal, il est sujet aux réactions grégaires qui favorisent son groupe d’appartenance, il se laisse aussi apprivoiser en échange d’attentions et de cadeaux. Certains corrupteurs sont si habiles qu’ils savent même dompter les fauves les plus rebelles pour en faire des animaux de cirque. Raison pour laquelle nos garde-fous moraux et législatifs doivent être sérieux et ne sauraient relever de la simple confiance en une "bonne nature humaine" qui résisterait de façon innée à la corruption. L’homme a inventé la morale et la loi précisément parce que sa nature ne le pousse pas automatiquement à des comportements justes, il est bon de le rappeler.

Et ceci n’épuise pas le problème. Un corrupteur professionnel me confiait : "Il n’y a pas d’hommes incorruptibles, il n’y a que des malentendus sur la manière de s’entendre, laquelle ne passe pas nécessairement par l’argent mais aussi par la reconnaissance de leurs compétences mal reconnues, de leurs talents, par l’amitié..." Ce qui m’effraye le plus, ce n’est pas la corruptibilité, c’est l’art de la corruption et celui de la manipulation qui, eux, progressent et réclament notre vigilance. Le pire serait de baisser les bras de dépit ou de se dire qu’il faut s’y abandonner à sont tour, comme si la moralité avait perdu d’avance son combat. La moralité et l’intelligence des comportements a toujours été une conquête, un travail.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio et Carole Dieterich

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