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Emmanuel Macron prononce un discours lors d'une réunion consacrée à l'égalité femmes-hommes au travail, le 8 mars 2022.
Emmanuel Macron prononce un discours lors d'une réunion consacrée à l'égalité femmes-hommes au travail, le 8 mars 2022.
©Ludovic MARIN / POOL / AFP

Voltaire revient

Pangloss : c’est lui ; Candide c’est nous

Vous devinez sans peine de qui il s’agit.

Isabelle Larmat

Isabelle Larmat est professeur de lettres modernes. 

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J’ai lu avec attention le long entretien qu’a accordé Emmanuel Macron au magazine Le Point. Dès les premières questions posées au candidat : « Quelle France se dessine après le premier tour ? Qu’avez-vous appris (ou pas) sur elle ? », La réponse de notre jeune Prince m’enchanta. Avec lui, il faut bien l’avouer, on n’est jamais déçu !

Voici donc ladite réponse suivie de la réflexion qu’elle m’inspira : « C’est une France fatiguée par les crises qui se sont accumulée et inquiète des crises et des défis qui viennent et se dessinent. Mais en même temps une France optimiste. (…) Je crois donc que malgré le contexte difficile et malgré les peurs, l’esprit français, celui des Lumières et de 1789, est bien là. »

« Optimiste » ? « Lumières » ? Mes amis, c’était Voltaire qui s’invitait malicieusement dans la conversation : impossible de ne pas songer à son célèbre conte philosophique : « Candideou l’optimisme ». Sous les traits notre jeune Prince, buriné par les épreuves, si on en croit LePoint : « Les traits sont plus tirés, des rides se creusent, les mains se font plus noueuses », les candides Français ne manqueront pas de reconnaître le distingué philosophe Pangloss qui sévit dans le conte de Voltaire. Celui-là même qui ne cesse d’affirmer en dépit des indéniables horreurs et drames que réserve l’existence : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles »

Pour mémoire et pour poursuivre plus avant la réflexion proposée, rappelons brièvement que l’aventure de Candide est essentiellement une prise de conscience par ce personnage de la vacuité des affirmations assurées de maître Pangloss.

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Au début du conte, Candide est, en effet, un disciple naïf qui croit tout ce que lui dit son maître. Puis, plongé dans une succession d’aventures toutes plus atroces, incroyables et absurdes les unes que les autres, il finit par se forger une personnalité. Sur le mode ironique, « Candide » s’avère être une recherche authentique où l’homme, liquidant les illusions et les chimères qui lui sont imposées, parvient tant bien que mal, in fine, à se réinventer pour s’en aller modestement cultiver son jardin, à savoir vaquer à ses affaires sans se perdre dans une insensée quête de sens.

Plus j’avançai dans la lecture de l’entretien, plus notre Jupiter, amateur éclairé des Lumières et de l’optimisme m’apparaissait comme un petit Pangloss et nous, ses sujets comme des candides.

Dans la suite de l’interview, Emmanuel Macron affirma sans vergogne aucune : « L’un des enjeux de ce second tour est de mettre en lumière (décidément, notre roitelet aime la lumière) la vérité du projet de la candidate d’extrême droite. » On aurait préféré qu’il daignât plutôt évoquer, même succinctement, le sien au lieu de nous prendre pour des simplets en faisant, comme à son habitude, diversion. Las ! On a bien compris l’esprit du programme de notre Président-candidat à défaut de sa lettre, à savoir, la palinodie et le dévoiement de la parole : « Je retourne ma veste… toujours du bon côté ». Pour l’énergie nucléaire : on passe du « non merci » à sa réhabilitation. En moins d’une semaine, la retraite promise à soixante- cinq ans à pourrait être accordée à soixante-quatre ans. Les mathématiques, jugées superfétatoires, réintègrent le tronc commun du lycée. Le voile devient un emblème du féminisme… Que dire ? On nous prend décidément pour des candides.

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Il n’y a que quand il est question de l’école qu’on adhère sans réserve aux royaux propos : « Le projet que je porte reste un projet pour les outsiders. »

Je me souviens de ces pièges à mouches, de longs tortillons collants, qui, dans notre enfance, pendaient des plafonds de nos grands- parents. Ils engluaient sans aucune pitié tous les insectes confiants dans leur sirupeuses volutes. Ainsi en va-t-il avec les boniments de notre allumeur de réverbères : ils piégent les naïfs à la courte mémoire que nous sommes.

Et notre Prince des flammes de poursuivre : « La crise actuelle est surtout une crise d’efficacité. Dans le monde d’aujourd’hui, il faut pouvoir décider vite, fort et clair. » Diable d’homme ! : « Il y a cinq ans, j’avais un triptyque : libérer, protéger, unir. » Ben mes amis, on a vu !  « Mais voilà, s’excuse notre vendeur de poudre de perlimpinpin nous sommes le pays des jacqueries (…) » Autrement dit, les gueux ont toujours eu l’instinct de révolte, les vilains ! Ce qui n’est pas sans entraver l’action de notre vaillant Jupiter lui qui sait pourtant manier la foudre aussi bien qu’il éteint la lumière.

Mais retournons maintenant à Voltaire. Dans le dernier chapitre de « Candide ou l’optimisme », Pangloss dit à Candide, associant, comme à son habitude, tout à n’importe quoi : « Tous les évènements se sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pieds dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays de l’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. »

On ne peut s’empêcher de rapprocher cet ultime passage du conte de l’une des dernières tirades de notre tragédien de l’absurde.

Interrogé, à la fin de l’entretien, sur l’amour, voici les propos dont il nous gratifia : « Il y en a beaucoup en France ! Il y a l’amour intime, mais il y en a énormément ailleurs. Je l’ai vu pendant ces dernières années, il n’y a pas que de l’amertume ou de la haine. Ça s’entremêle, tout ça. Ça lutte.On est un paysde pulsions, d’emportements,mais je crois qu’à la fin, l’amour gagne. Sinon on n’en seraitpas là… » C’est terrifiant, on est déjà en plein bordel, alors imaginez…

L’entretien s’achève enfin sur la question suivante : « Vous voulez toujours devenir écrivain ? »  Le monarque éclairé répond : « On verra. Et en fait, je le suis. J’accumule des histoires. » Décidément il ne nous épargnera rien. De grâce, naïfs mes amis, mettons fin à cette logorrhée, tout comme Candide mit fin, en son temps, à celle de Pangloss alors que s’achevait « Candide ou l’optimisme » : « Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre Jardin. »

On a coutume d’attribuer à Voltaire la phrase suivante : « La politique est le moyen pour les hommes sans principes de diriger des hommes sans mémoires. » Candide que nous sommes, de grâce, rallumons les Lumières !

Isabelle Larmat, professeur de Lettres modernes.

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