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L'Ordre et la Morale : quand Mathieu Kassovitz préfère la polémique à la vérité historique
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Ciné scandale

L'Ordre et la Morale : quand Mathieu Kassovitz préfère la polémique à la vérité historique

Une projection prévue en Nouvelle Calédonie annulée, l'ancien ministre de l'Outre-mer Bernard Pons "indigné" : la polémique monte autour du prochain film de Mathieu Kassovitz qui revient sur la prise d'otages d'Ouvéa de 1988. Le blogueur Matthieu Creux a vu le film... et crie au scandale.

Matthieu Creux

Matthieu Creux

Matthieu Creux est blogueur politique sur Le Mal Pensant.

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Membre d'un panel de spectateurs retenus par une grande chaîne de distribution du cinéma, j'ai eu l'occasion de voir plus d'un mois avant sa sortie le dernier film de Mathieu Kassovitz.

L'Ordre et la Morale, annoncé comme le film événement de cette fin d'année, rejoue la prise d'otages en Nouvelle-Calédonie d'une trentaine de gendarmes enlevés par les militants indépendantistes Kanaks, en 1988, entre les deux tours de l'élection présidentielle. 

Autant le dire tout de suite, ce film est un véritable scandale ! Le réalisateur a d'ailleurs probablement tout fait pour aboutir à ce résultat puisqu'à l'ère de la communication moderne, les débats politiques qui vont avoir lieu ces prochaines semaines autour du film, vont inévitablement lui assurer la meilleure publicité possible. Mathieu Kassovitz en avait probablement besoin : devant la qualité médiocre de l'interprétation et le scénario historiquement discutable, le jury de Cannes n'a pas tenu à retenir le film pour sa sélection officielle.  

Une adaptation filmique historiquement contestable...

Ce film retient une version pour le moins très contestable de l'échec des négociations menées par le GIGN sur l'ile d'Ouvéa. Si l'on s'en tient à la version du film, l'Opération Victor s'est conclue par la mort de 19 Kanaks et de deux militaires à cause d'un commandement opérationnel aveugle, en manque d'interventions d'envergure depuis la guerre d'Algérie. Sans oublier la mise sous pression par un gouvernement de droite qui a cherché, par cet épisode, à récupérer les voix du Front National entre les deux tours ; en montrant d'une part que toute manifestation politique séparatiste était inconcevable, et d'autre part, que s'attaquer aux forces de l'ordre (trois personnes avaient été tuées par les kanaks pendant l'assaut de la gendarmerie) se payait cher.

Le film va plus loin en essayant de montrer que ce carnage aurait pu être évité si les autorités politiques et militaires avaient suivi les conseils du négociateur en chef, Philippe Legorjus, le commandant du GIGN de l'époque envoyé sur place avec ses hommes.

Matthieu Kassovitz joue justement le rôle principal du chef du GIGN, et Philippe Legorjus, aujourd'hui reconverti dans la sécurité privée, a trouvé ce film "très beau" et très réaliste. Ce film lui rend en effet hommage, en quelque sorte, lui qui est présenté à contre-pieds de son entourage hiérarchique, comme le seul homme à l'écoute des Kanaks, et toujours mobilisé pour éviter une nouvelle effusion de sang.

... et intellectuellement malhonnête !

Première malhonnêteté intellectuelle : les crédits oublient de préciser que le film s'inspire d'un livre de Philippe Legorjus, justement, et que ce dernier fut le conseiller historique du réalisateur au moment de l'écriture du scénario. Ou comment se redonner une place au soleil après tant d'années, alors que tous les rapports et témoins de l'époque affirment clairement qu'aucun assaut n'aurait pu avoir lieu sans l'accord préalable du GIGN. Eux, les spécialistes des prises d'otages, d'ailleurs dépêchés sur place pour cette raison ! 

On a le sentiment que derrière l'excuse du point de vue retenu, on nous cache un film totalement impartial, complètement biaisé et politiquement instrumentalisé. Ce sentiment est d'ailleurs renforcé par un excipit en lettres blanches sur fond noir, musique lancinante, et sous-entendu explicite que l'armée française s'est livrée à des exactions. Notamment en tuant de dos des Kanaks innocents, naïfs et désarmés, qui auraient été ensuite déposés dans un charnier à ciel ouvert. Image poignante et évocatrice des génocides nazis (ou rwandais ?).

Un film aussi (et surtout) caricatural

C'est tout juste si on aura le temps de s'apercevoir que les images du film mettent en scène un nombre inimaginable de caricatures. Ainsi, on s'indignera que le ministre des Départements et des Territoires d'Outre-mer, Bernard Pons, sur place pendant la crise, soit constamment représenté comme un ministre bling-bling, recevant dans sa luxueuse maison en robe de chambre et cigare à la bouche. Et ce, alors que les Kanaks sont, quant à eux, constamment représentés comme des "joueurs de football sans chaussures ni maison".

L'armée, qui a refusé d'aider le tournage en ne prêtant aucun matériel militaire pour les reconstitutions, est ridiculisée
. Alors qu'il s'agit de libérer 30 otages et de se battre contre autant de Kanaks pauvrement armés, on assiste à une surenchère peu crédible : les généraux proposent d'en finir au Napalm (sic) ou d'envoyer les lances-flammes (re-sic). Et vas-y que le soldat moyen donne du "sale nègre" aux habitants locaux, et ne s'en prennent exclusivement qu'aux vieux, aux femmes et aux enfants...

L'une des thèses gaguesques du film veut aussi démontrer que les Kanaks n'ont "pas fait exprès" de tuer quatre gendarmes au moment de la capture des otages. Un mort, à la limite... On aurait pu comprendre que dans un moment de panique, des hommes armés n'aient pas su se contrôler, mais quatre morts "sans faire exprès", c'est un peu gros quand même, non ? En réalité, il faut rappeler que les Kanaks ont bien mené une opération de nature militaire visant à s'emparer de la caserne de gendarmerie, qu'il y a eu plusieurs morts et blessés, qu'ils ont gardé en otage 27 gendarmes, et qu'au lieu de se rendre à l'arrivée des militaires, ils ont tiré avec des mitrailleuses et fusils d'assaut militaires de type FA-MAS. Bref, ce n'était pas des enfants de cœur !  

Un film sans but...

Au final, on ne sait pas bien quel était le but du film de Mathieu Kassovitz : voulait-il nous faire croire qu'on s'est mieux comporté en Algérie qu'en Nouvelle-Calédonie, ou souhaitait-il œuvrer à la réconciliation de la France avec cette île du bout du monde ? A priori, les Calédoniens n'ont pas voulu entendre sa version, puisque les associations mémorielles ont refusé qu'il tourne sur l'Ile, l'obligeant à se retrancher   en Polynésie française.

Mais c'est certain, les Germanopratins vont rouvrir le chapitre de l'affreuse France, celle qui assassine et qui spolie... Pas de quoi faire du bien à l'image de notre armée, de nos soldats et de nos relations avec les territoires d'Outre-mer. C'est bien dommage, c'est gratuit, c'est faible, et cela résume L'Ordre et la Morale à un film bruyant sans qualité intrinsèque.

La sortie de L'Ordre et la Morale de Mathieu Kassovitz est prévue pour le 16 novembre

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