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Gheorghe Hagi se bat pour le ballon avec Didier Deschamps lors d'un match de football France / Roumanie des championnats d'Europe de football, le 10 juin 1996.
Gheorghe Hagi se bat pour le ballon avec Didier Deschamps lors d'un match de football France / Roumanie des championnats d'Europe de football, le 10 juin 1996.
©VINCENT AMALVY / AFP

Bonnes feuilles

Objectif Lune (1994-1997) : quand Aimé Jacquet permit à Didier Deschamps de devenir capitaine des Bleus

Bernard Pascuito a publié « Didier Deschamps: La victoire et rien d'autre » aux éditions du Rocher. En remportant la Coupe du monde 2018, comme sélectionneur de l'équipe de France de football, vingt ans après l'avoir brandie en capitaine valeureux d'une autre équipe de France, Didier Deschamps a repoussé un peu plus loin les limites que l'on fixe généralement aux gens normaux. La conquête est son oxygène. Extrait 1/2.

Bernard  Pascuito

Bernard Pascuito

Bernard Pascuito est journaliste et éditeur. Il a notamment été reporter, puis rédacteur en chef à France dimanche. En 2004, il a fondé sa propre maison d'édition.

Biographe, il a publié des ouvrages sur des célébrités diverses, parmi lesquels : Gainsbourg, le livre du souvenir (Sand, 1991), Coluche, toujours vivant (Payot, 2006) ou Dalida, une vie brûlée (l'Archipel, 2007).

Voir la bio »

« Dès que je l’ai appris, j’ai téléphoné à mes parents pour le leur dire. Je savais qu’ils seraient tellement fiers. »

La grande nouvelle, c’est qu’Aimé Jacquet, sélectionneur de l’équipe de France depuis 1994, vient de nommer Didier capitaine des Bleus qui se sont qualifiés pour jouer la phase finale de l’Euro 1996, en Angleterre.

« Je veux que tu sois capitaine. Tu sais ce que cela implique… » Aimé Jacquet a toujours été un taiseux. Jamais un mot inutile. Pas de bla-bla.

Mettre Deschamps face à ses responsabilités, c’est lui faire plaisir. Et Jacquet le sait.

Sans forfanterie, simplement parce que c’est la vérité, le jeune homme, qui va sur ses 28 ans, rappelle qu’il a été le capitaine du FC Nantes à 19 ans, celui de l’OM, vainqueur de la Ligue des champions, à 24 ans, et que bien avant ça, il a toujours été le capitaine des équipes de jeunes où il évoluait.

« J’avais ça en moi. Je ne l’ai jamais travaillé, jamais recherché. C’est venu naturellement, au fur et à mesure des sélections. »

Pourtant, quand Jacquet l’appelle à Turin pour l’introniser, il ressent une immense fierté : « Si on m’avait dit, dans ma jeunesse, qu’un jour je serais capitaine de l’équipe de France, je ne l’aurais jamais cru. »

Passé la joie et la surprise, il se tourne vers le devoir qu’implique la fonction. Il sait ce que signifient les mots de Jacquet. Plus qu’un couronnement, c’est une énorme responsabilité qui lui échoit. À la veille d’un Euro 1996, dernière compétition officielle pour les Bleus avant la Coupe du monde 1998, qui sera organisée en France.

L’équipe de France, éliminée des deux derniers mondiaux, en 1990 et 1994, est renaissante, elle veut porter beaucoup d’espoirs à l’approche de sa Coupe du monde. Donner les clés du camion bleu à un jeune capitaine, c’est un défi. Mais pas un challenge fou. Jacquet sait ce qu’il fait.

« Le vrai patron, c’est lui », clame Zidane, son coéquipier de la Juventus de Turin, qui rappelle à chaque occasion que Marcello Lippi, l’entraîneur de la Juve, ne jure que par Deschamps.

Il y a bien longtemps que sa culture tactique, son sens de la stratégie ont épaté ses entraîneurs. À Marseille, Tapie s’en est servi, pas toujours à bon escient. On sait, et Jean-Jacques Eydelie n’est pas le seul à le dire, que Deschamps, plus qu’un relais entre les joueurs et l’entraîneur, était devenu le correspondant privilégié de Tapie, lequel n’ignorait, grâce à lui, rien de ce qui se passait à l’intérieur du vestiaire. Certains lui en veulent encore.

Ça ne se passera pas comme ça en équipe de France. D’abord, Jacquet ne l’aurait pas admis, et surtout pas initié. En acceptant sa nomination, Deschamps choisit de rester avant tout un joueur, proche des autres joueurs, qu’il va galvaniser sur le terrain et représenter sans concessions en dehors.

« J’ai choisi Didier parce qu’au-delà de son talent footballistique il possède une dimension supérieure, disait Jacquet. C’est justement parce qu’il n’avait pas de dons particuliers qu’il a compensé par autre chose. Seulement, il faut en avoir les moyens! Pour moi, il a quelque chose de grand, un rayonnement exceptionnel qui n’a rien à voir avec celui d’un Platini ou d’un Zidane. Un truc en plus qu’aucun d’eux n’a. Le charisme, la force de persuasion, la capacité d’entraîner un groupe derrière lui. Ces qualités ne s’apprennent pas. On les possède ou pas. Didier les a en lui depuis toujours. »

Zidane, Desailly, Lebœuf, Lama, Le Guen et d’autres encore pensent comme Jacquet même s’ils ne l’analysent pas avec autant de sophistication.

Paul Le Guen : « Il n’avait pas besoin d’être capitaine pour commander. Chez lui, c’était une seconde nature, mais comme il ne se forçait pas, ça passait très bien. »

Très vite il s’installe comme un relais de l’entraîneur sur le terrain et en dehors. Exactement ce que Jacquet attendait. Grâce à lui, l’entraîneur sait à quoi s’en tenir sur le moral des joueurs, leurs doutes, éventuellement leurs questionnements. Parfois, il demande conseil à son capitaine : « Crois-tu que je dois parler à Untel? »

Le capitaine idéal a aussi ses défauts.

Il est amusant, avec le recul, de constater qu’il les emporte avec lui, à travers ses différents clubs, ses différentes fonctions, par-delà les années qui passent.

Il n’accepte pas la défaite, et ça remonte à l’enfance. Un simple but encaissé lui fait mal, au point qu’il cherche un coupable, une victime expiatoire. Quelque part, la défaite le rend fou, sur l’instant, et il doit déverser sa furie sur un coéquipier.

Quinze ans après, devenu entraîneur, il fera de même à Monaco, à Marseille, et même en équipe de France. Ce n’est pas se défausser – contrairement à ce que l’on pourrait croire –, c’est chercher désespérément des explications rationnelles là où il n’y en a pas. Ces moments fous sont les seuls où il manque de lucidité. Totalement. Ce pourrait être effrayant, ça ne dérange pas plus que ça un Franck Lebœuf, qui a eu pourtant maintes occasions, après un but encaissé, de voir tomber sur sa tête la colère du capitaine, dont il était proche sur le terrain. « Sur le coup, ça fait un drôle d’effet, comme une gifle, et puis on s’en remet. En plus, ça motive. »

D’autres, au fil du temps, finiront par penser que ça ne motive pas tant que ça. C’est une autre histoire…

Ce qui est intéressant dans ces colères démesurées et souvent injustes, c’est d’y voir le refus que soit bouleversé son ordre établi. S’il y a eu but, c’est qu’il y a eu erreur, et l’erreur est inacceptable parce qu’elle peut engendrer la défaite, elle-même inacceptable. Ou plutôt inenvisageable.

Ce n’est rien de dire que le joueur Deschamps a été obsédé de novembre 1993 jusqu’à la fin de sa carrière par le traumatisme de France-Bulgarie. Il ne s’en est jamais remis, l’a porté en lui comme une blessure honteuse, et tous les titres gagnés après n’y ont pas changé grand-chose. Il avait passé trop de nuits à essayer de recoller son rêve cassé. Il en manquait toujours un morceau. Le sélectionneur qu’il est devenu porte à son tour, quelque part dans sa tête ou dans son cœur, le souvenir de cette flétrissure. Il y a des jours comme ça où le passé vous glace.

« Plus jamais ça », pourrait-il crier, imitant les gros titres de journaux après une catastrophe de type Fukushima.

Contents ou pas, ses coéquipiers doivent s’habituer à cette manière de vivre son sport. Il n’en connaît pas d’autre. Outre la haine de la défaite qu’il trimbale avec lui depuis l’enfance, son mépris de la médiocrité qui l’élève toujours plus haut – et ses partenaires avec lui –, il est hanté par un désir de perfection absolue qui ne lui laisse pas de répit. Ce comportement hors normes, généralement attribué à des « monstres » du sport, aussi détonants dans leur vie civile que sur le terrain, interpelle en ce qui le concerne. Quand le match est fini, il est tellement posé, scandant ses mots avec presque du lymphatisme dans la voix. L’accent du Sud-Ouest amplifie le calme des propos. Il respire la maîtrise de soi. Pas la sérénité – il ne faut pas exagérer – mais en tout cas une inquiétude contenue. On lui reproche souvent de tout vouloir diriger, contrôler, vérifier jusqu’au moindre détail. C’est ainsi, et il ne changera jamais. C’est comme ça qu’il vit son sport.

Quand il ôte sa panoplie de footballeur et redevient le mari de Claude, il n’est plus le même. Prêt à se laisser porter, il sollicite souvent l’avis de sa femme, ne prend pas de décisions unilatérales, donne parfois l’impression de manquer d’assurance. Peu enclin à lire, à écouter de la musique ou à regarder la télévision, il réfléchit. Déjà. Comme il ne parle pas beaucoup et n’est pas du genre à rêver à voix haute, il est difficile de savoir à quoi il réfléchit. Seule Claude, peut-être… Il y a chez lui une forme de mélancolie qui peut faire penser à de la morosité. C’est peut-être trompeur. Sait-on jamais où va Didier Deschamps quand il pense?

En tout cas, rien à voir avec le diable tressautant et vindicatif des pelouses. En cela – et seulement en cela – il est le jumeau d’un John McEnroe, celui qui expliquait ses colères par la volonté de faire monter son taux d’adrénaline pour atteindre l’état de grâce. Nous avons le souvenir d’un McEnroe, battu sur un passing millimétré de Borg se faufilant entre sa raquette et la ligne, qui restait prostré de longues secondes, fixant le point d’impact comme s’il n’en croyait pas ses yeux. Il n’en croyait pas ses yeux. Alors, il n’était plus très loin de dégoupiller.

Un jour, il a expliqué cette attitude qui aurait pu passer pour de la mauvaise foi : « Ce qui me rend fou, c’est de savoir que le match parfait existe, mais que je ne le jouerai jamais. » Mot pour mot, cette phrase pourrait appartenir à Didier Deschamps.

L’air de rien, il est sur le point de donner le ton à une génération qui va tout gagner bientôt, emmenée par un capitaine qui leur aura transmis sa hargne et son goût de l’invincibilité. L’esprit du football français conquérant, qui gagne sans douter et ne faillit pas au pied du mur, ce n’est ni celui de Platini, ni même celui de Zidane. C’est celui de Didier Deschamps, le gamin d’Anglet. Et la planète devra le reconnaître.

Ce monsieur Tout-le-Monde, en apparence, ne ressemble véritablement à personne, au fond de lui.

Il est facile de le commenter aujourd’hui. En 1996, à l’aube de la phase finale de l’Euro, il fallait toute la vista d’Aimé Jacquet pour offrir des galons de chef de bande à sa troupe certes prometteuse, mais loin de pratiquer un football alléchant.

Sans jouer très bien, handicapés par la faillite de Zidane, leur meneur de jeu, les Bleus arrivent tout de même en demi-finale et sont éliminés aux tirs au but par la République tchèque. Certes, ils n’ont pas séduit, ont manqué de qualité offensive, se sont surtout appuyés, déjà, sur une défense de fer. Jacquet a posé sa griffe sur cette équipe, Deschamps lui a servi de haut-parleur.

Le spectacle proposé n’a pas plu à tout le monde et les critiques commencent à fuser. Elles ne cesseront plus pendant les deux ans qui viennent. Même Zidane, future idole du peuple, est remis en question : a-t-il vraiment sa place dans cette équipe? Il y a des questions qui tuent, quelque temps après.

Ce que personne ne semble avoir remarqué, c’est que même dans l’à-peu-près, cette équipe s’est forgée un début de conviction en même temps qu’elle envisageait un objectif, nouveau pour elle : aller au bout, tout au bout de sa Coupe du monde.

On sait ce qui lui manque, mais elle a un maître, Aimé Jacquet, et un supplément d’âme, Didier Deschamps. Dans la course à la Lune, et même si elle est seule à le croire, elle a la vie devant elle.

Extrait du livre de Bernard Pascuito, « Didier Deschamps: La victoire et rien d'autre », publié aux éditions du Rocher

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