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Ni cliché, ni jeune femme en détresse : la femme, cet élément fondamental des westerns
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Bonnes feuilles

Ni cliché, ni jeune femme en détresse : la femme, cet élément fondamental des westerns

Conquête de territoires sauvages et inviolés, lutte sans merci avec les premiers habitants du continent, prestige de la force et de la réussite individuelle, déchaînement récurrent de la violence, mais aussi intransigeance de la loi et glorification des valeurs collectives... Autant de motifs qui façonnent la culture de l'Amérique, cristallisée autour de ce moment fondateur de son histoire que fut la découverte de l'Ouest : une épopée cruelle qui a imprégné notre imaginaire jusqu'à devenir un véritable mythe, dont le cinéma s'empara dès ses débuts. Extrait de "Dictionnaire du western", de Claude Aziza et Jean-Marie Tixier, publié chez Vendémiaire (1/2).

Claude Aziza

Claude Aziza

Claude Aziza est agrégé de Lettres classiques et maître de conférences honoraire de langue et littérature latines à la Sorbonne Nouvelle

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Jean-Marie Tixier

Jean-Marie Tixier

Jean-Marie Tixier est professeur à l'université Montesquieu (Bordeaux 3). Il est spécialiste du western, sur lequel portait sa thèse.

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« On ajoute toujours une femme dans un western parce que, sans femme, un western ne marcherait pas. » Cette phrase d’Anthony Mann – un réalisateur qui s’y connaissait en westerns (et en femmes ?) – devrait ôter définitivement tout doute : le western, cet univers d’hommes, accorde à la femme une place considérable. Loin des archétypes propres à d’autres genres (la vamp du polar, la reine cruelle du péplum), il donne de la femme les portraits les plus forts et les plus variés. De la mère à l’épouse, de la femme libre à la douce fiancée, de l’amazone à la joueuse professionnelle, de l’artiste à la chanteuse. Et s’il est une espèce qui a fait battre les cœurs, c’est bien celle qui, pour des raisons souvent différentes, hante les tavernes.

On pourrait – sans trop d’arbitraire – distinguer plusieurs catégories. Il y aurait, souvent fugitive, l’actrice, passant d’un saloon à l’autre, transformée pour la circonstance en théâtre. Elle a eu des modèles historiques illustres. Celui, entre autres, de Lola Montès, qu’incarna Martine Carol dans un film de Max Ophuls (Lola Montès, 1955), et qui finit sa vie comme trapéziste et artiste de cirque dans l’Ouest. Deux films la font revivre : Une Nation en marche (Frank Lloyd, 1937, où elle était interprétée par Rebecca Waren) et Bandits de grand chemin (George Sherman, 1948, où Yvonne de Carlo lui prêtait ses traits).

L’imagerie de l’artiste oscille entre deux pôles, celui du rêve inaccessible, qu’incarne divinement Lilly Langtry/Ava Gardner (John Huston, Juge et hors-la-loi, 1972), et celui de la fantaisie voluptueuse d’une Ange/Sophia Loren, dans le seul western d’un homme qui ne parla que des femmes dans ses films, George Cukor (La Diablesse en collant rose, 1959).

L’actrice se fait souvent entraîneuse, par nécessité. Elle descend de la scène pour onduler nonchalamment entre les clients dont les yeux brillent. Femme-objet, femmejouet, elle est pourtant capable d’amour, de jalousie, d’abnégation. C’est Kate Fisher/Jo van Fleet, puis Faye Dunaway, la compagne de Doc Holliday (John Sturges, Réglement de comptes à OK Corral, 1957 ; Frank Perry, Doc Holliday, 1971). C’est Dallas/Claire Trevor que la bonne société rejette (John Ford, La Chevauchée fantastique, 1939). C’est Idonée/Claire Trevor, encore, qui console L’Homme qui n’a pas d’étoile (King Vidor, 1955). C’est Lily Dolar/Dorothy Malone dans L’Homme aux colts d’or (Edward Dmytryk, 1959). C’est enfin Chihuahua/Linda Darnell qui perdra la vie dans La Poursuite infernale (John Ford, 1946) et c’est surtout Callie/Lee Remick, le plus beau personnage d’entraîneuse que nous ait donné le western, fait de courage et de dévouement, dans Duel dans la boue (Richard Fleisher, 1958).

L’entraîneuse gagne parfois ses galons de tenancière, de maîtresse de saloon, le type même de l’amazone dont le western abonde et dont on ne pourra citer ici, comme figure emblématique, que la Vienna/Joan Crawford de Johnny Guitare (Nicolas Ray, 1954) ou l’Altar Kean/Marlène Dietrich de L’Ange des maudits (Fritz Lang, 1952). Et, peut- être, dans le registre cynique, Constance Miller/Julie Christie du John McCabe de Robert Altman (1971). Maîtresse-femme, la joueuse professionnelle l’est tout autant.

Si elle gagne parfois aux jeux de l’amour comme Feathers/Angie Dickinson dans Rio Bravo (Howard Hawks, 1959), elle doit souvent quitter la partie comme Laura Denbow/ Rondha Fleming dans Réglement de compte à OK Corral (John Sturges, 1957).
Reste le personnage peut-être le plus pathétique et le plus romanesque à la fois, celui de ces chanteuses-danseuses, dont le statut est mal défini. Obligées d’exciter la convoitise des hommes et de subir, parfois violemment, leurs désirs, comme Billie Ellis/Julie London dans L’Homme de l’Ouest (Anthony Mann, 1958). Excitant parfois ce désir avec une perversité qu’incarne, dans la caricature, Lily Von Shtup/Madeleine Kahn dans Le Shérif est en prison (Mel Brooks, 1974) et, dans le registre de l’érotisme flamboyant, la sublime Marlène de Femme ou démon? (George Marshall, 1939).

Reste, pour l’innocence provocante, pour la pureté abîmée, pour la générosité et la franchise, Kay Weston/Marilyn Monroe de Rivière sans retour (Otto Preminger, 1954). Jamais, sans doute, grâce aux vertus du cinémascope et à la sensibilité – peut- être européenne ? – du cinéaste, on n’avait si bien montré la lente et difficile marche d’un homme vers une femme. Et la scène primitive finale montre bien qu’il faut, à cette femme des tavernes, trouver, dans sa force élémentaire, un homme des cavernes.

Extrait de "Dictionnaire du western", de Claude Aziza et Jean-Marie Tixier, publié chez Vendémaire. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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