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Néo-féministes et droit à l'avortement : régression intellectuelle et art d'esquiver les questions;
Néo-féministes et droit à l'avortement : régression intellectuelle et art d'esquiver les questions;
©BERTRAND LANGLOIS / AFP

IVG

Néo-féministes et droit à l'avortement : régression intellectuelle et art d'esquiver les questions

Cinquante ans après le manifeste des 343 sur le droit à l'avortement, 343 femmes réclament, dans une tribune parue dans le JDD ce week-end, l'allongement des délais légaux d'accès à l'IVG en France.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Cinquante ans après l’appel de 1971, qui a vu 343 femmes réclamer le droit à l’avortement (accordé par la loi Veil en 1975), voilà que 343 femmes signent une tribune pour exiger l’extension du délai légal de l’IVG de 12 à 14 semaines. Se calquant sur leurs ainées, elles reprennent l’argument de la désobéissance civile : alors que les signataires de 1971 déclaraient avoir enfreint la loi en ayant pratiqué un avortement illégal, les signataires de 2021 disent avoir avorté en dehors des délais légaux.

1971-2021 : la société n’a-t-elle pas changé ?

Ce rapprochement laisse cependant un certain malaise. Les signataires de 1971 avaient une vraie cause à défendre, mais est-ce bien le cas aujourd’hui ? Nos signataires font comme si la situation des femmes n’avait pas évolué depuis 50 ans, donc comme si le recours à la désobéissance civile était aussi légitime qu’en 1971. La désobéissance civile est pourtant un mode d’action aussi lourd que dangereux : elle ne peut pas être utilisée pour tout et n’importe quoi. A tout le moins, il faut qu’un droit fondamental soit violé, ce qui pouvait se plaider en 1971 lorsque seul l’avortement thérapeutique était admis (depuis 1955).

La situation actuelle est très différente. Les 343 dramatisent en affirmant que rien n’a changé : « de 1971 à 2021, d'un manifeste à l'autre, le droit à l'avortement est un droit toujours à conquérir ». A qui fera-t-on croire que le droit à l’avortement n’est pas reconnu ou, pire, que la limitation à 12 semaines vient bafouer ce droit, ce qu’elles laissent entendre ? Les signataires le reconnaissent pourtant : la cause de l’avortement a largement triomphé. L’avortement est aujourd’hui reconnu par la loi et protégé par la jurisprudence ; il est remboursé par la sécurité sociale ; le législateur a supprimé la condition de « détresse psychologique » (souhaitée par Simone Veil) ainsi que le délai de réflexion obligatoire d’une semaine ; quant au délai légal pour recourir à une IVG, il a déjà été étendu de 10 à 12 semaines.

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Faut-il aller plus loin et allonger encore ce délai ? On peut en discuter puisque d’autres pays ont fait des choix différents. Mais ces aménagements relèvent d’un débat politique, du jeu des élections et de l’alternance ; ils ne relèvent pas d’un simulacre de désobéissance civile. Faire passer le délai de 12 à 14 semaines, ce n’est jamais que faire bouger le curseur : ce n’est qu’un aménagement secondaire par rapport à l’obtention d’un droit.

Le droit à l’avortement contre le patriarcat, vraiment ?

Au-delà de ce débat, c’est tout l’argumentaire de ces 343 femmes qui s’avère problématique. Et d’abord, pourquoi avoir choisi ce délai de 14 semaines ? Pourquoi pas 11 semaines ou 15, ou même 20 ? Quelle est la bonne limite ? Faut-il d’ailleurs une limite ? Après tout, qu’est-ce qui interdit d’étendre l’IVG jusqu’à la veille de l’accouchement ?

Les signataires se gardent bien d’entrer dans ce débat, et on comprend pourquoi. S’interroger sur les limites reviendrait à admettre que le droit à l’avortement vient se heurter à un autre droit tout aussi fondamental et tout aussi légitime : le droit à la vie. Nos signataires préfèrent donc écarter cette question d’un revers de main : « l’avortement n’est pas un problème », assènent-elles. Pour elles, l’avortement entre en conflit non pas avec le droit à la vie, mais avec un ennemi identifié : le patriarcat. Elles l’affirment sans nuance : « nous n’avons pas encore acquis la propriété pleine et entière de nos corps. Le patriarcat freine nos choix, nos possibilités de disposer librement de nos corps ». Pourtant, quoiqu’en disent ces 343 femmes, c’est moins le patriarcat qui est ici en jeu, que le respect d’un être humain en formation. L’avortement n’est pas une simple opération technique qui peut être laissée à la seule appréciation des personnes. Une conciliation doit être réalisée entre le droit à l’avortement et le droit à la vie.

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Le vrai défi : 200.000 avortements par an

Mais il y a un autre problème, plus important encore, et que nos signataires refusent d’aborder, ce qui n’est pas très étonnant : c’est la réalité de l’avortement aujourd’hui. Comment se fait-il que, 50 ans après la loi Veil, il se pratique toujours plus de 200.000 avortements par an, chiffre qui reste stable depuis de nombreuses années ? Non seulement une telle situation est en soi intolérable (car tout avortement est une souffrance) mais elle n’est pas cohérente avec les transformations de la société puisque, désormais, les femmes ont largement gagné en autonomie et ont accès à un vaste spectre d’informations sur la sexualité et les méthodes contraceptives. Rien ne les empêche donc, en principe, de chercher des informations, de choisir leurs partenaires, de formuler leurs conditions avant d’entamer une relation sexuelle.

Le problème est évidemment plus complexe. De nombreuses femmes souffrent de sérieuses difficultés qu’il serait absurde de nier : il existe évidemment des viols, des abus en tout genre, des mensonges, des trahisons, ou tout simplement des erreurs.

La question est alors de savoir quelle est la bonne stratégie pour empêcher ces abus. Pour les signataires, la solution passe par de nouvelles dispositions qui vont faciliter l’avortement. Mais cette solution n’a de sens que si l’on conçoit l’avortement comme un moyen par lequel les femmes parviennent à échapper au patriarcat. Or, est-ce vraiment le cas ? Le remède ne risque-t-il pas de fragiliser encore plus les femmes ? C’est tout le problème de l’avortement : celui-ci ne permet l’émancipation des femmes qu’à partir du moment où il existe une stricte égalité entre les sexes. Si ce n’est pas le cas, alors le droit à l’avortement risque au contraire de devenir un instrument de pression sur les femmes.

En partant du principe que le patriarcat est toujours aussi fort, les 343 signataires aboutissent alors à une contradiction : plaider en faveur d’un droit qui peut se retourner contre les femmes. Car qui pensent-elles convaincre en soutenant que l’augmentation des avortements sera le signe d’une meilleure émancipation des femmes ? Les femmes peuvent-elles gagner en liberté dès lors qu’elles risquent d’être encore plus soumises aux injonctions de leur compagnon ?

Cette contradiction n’est pas perçue par les féministes. Il est vrai que cette question amène à s’interroger sur des réalités dérangeantes, notamment une certaine fragilisation des femmes dans une société qui s’est pourtant amplement libéralisée et féminisée,

La radicalisation du néo-féminisme

Telle est du reste la dernière leçon que l’on peut tirer de ce manifeste des 343. La tonalité dramatisante de cet appel peut en effet être vue comme le signe d’un certain épuisement des questions sociétales. En lisant ce manifeste, on se dit en effet que l’ère des grandes réformes est révolue. Que peut-on demander qui n’a pas déjà été obtenu ? Une limite semble atteinte, de sorte que les débats ont tendance à se porter sur des aménagements marginaux.

Pourtant, les crispations féministes sont toujours aussi intenses. Le néo-féminisme semble même plus vindicatif que le féminisme traditionnel, et c’est tout le paradoxe : alors que la société patriarcale a été fortement remise en cause, la colère apparaît plus vive qu’autrefois.

De deux choses l’une : soit la situation des femmes s’est effectivement dégradée malgré toutes les réformes sociétales, et il faudra alors s’atteler à en comprendre les raisons, soit la frustration s’accroît à cause d’une insatisfaction grandissante par rapport à une promesse d’égalité qui peine à se réaliser, dévoilant encore plus crûment à quel point les femmes demeurent dans une position de faiblesse par rapport aux hommes. Ces deux explications ne sont pas incompatibles. En tout état de cause, elles ont en commun de mettre en avant la responsabilité des hommes à l’égard des femmes. N’en déplaise aux féministes intransigeantes, l’égalité ne peut se réaliser sans la contribution active des hommes. Les hommes sont à la fois le problème et la solution.

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