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Certains détracteurs du pacte de responsabilité soutiennent que les entreprises françaises n'ont pas besoin de baisses de charges car leurs marges sont les mêmes que pendant les Trente glorieuses.
Certains détracteurs du pacte de responsabilité soutiennent que les entreprises françaises n'ont pas besoin de baisses de charges car leurs marges sont les mêmes que pendant les Trente glorieuses.
©Reuters

Travailleuses, travailleurs

N'en déplaise à leurs éternels détracteurs, les entreprises françaises ont bien un problème de marges et voilà pourquoi

Depuis le début des 30 glorieuses, les taux de marge des entreprises tricolores sont restés stables, mais l’environnement international a bien changé. Les entreprises françaises sont en concurrence avec d’autres qui ont des marges bien meilleures.

Jean-Charles Simon

Jean-Charles Simon

Jean-Charles Simon est économiste et entrepreneur. Chef économiste et directeur des affaires publiques et de la communication de Scor de 2010 à 2013, il a auparavent été successivement trader de produits dérivés, directeur des études du RPR, directeur de l'Afep et directeur général délégué du Medef. Actuellement, il est candidat à la présidence du Medef. 

Il a fondé et dirige depuis 2013 la société de statistiques et d'études économiques Stacian, dont le site de données en ligne stacian.com.

Il tient un blog : simonjeancharles.com et est présent sur Twitter : @smnjc

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Atlantico : Certains détracteurs du pacte de responsabilité soutiennent que les entreprises françaises n'ont pas besoin de baisses de charges car leurs marges sont les mêmes que pendant les Trente glorieuses. Comment le taux de marge des entreprises a-t-il évolué depuis 1949 ?


Jean-Charles Simon : Il faut être prudent quand on analyse l’évolution des taux de marge sur très longue période. Cela pose des problèmes méthodologiques mis en avant par les instituts statistiques. Surtout, cette évolution intègre les déformations de la structure de l’économie, en termes de types et de tailles d’entreprises, et peut-être plus encore de  composition sectorielle.

On peut néanmoins distinguer trois ou quatre périodes depuis 1949 : des taux de marge assez stables jusqu’au début des années 70, entre 26 et 31% pour le champ de référence, les sociétés non financières (SNF). Puis une chute assez forte entre 1974 et 1982 sous l’effet des chocs pétroliers, avec une forte inflation qui entraîne les salaires, dont la hausse est plus rapide que celle de la valeur ajoutée. Le mouvement de balancier inverse (moindre indexation des salaires, contre-choc pétrolier) fait remonter ce taux de marge d’environ 23 à 32 % entre 1982 et 1989, toujours pour les SNF. Depuis le début des années 90, il était assez stable, mais il s’affaiblit depuis le début de la crise. Au point d’avoir atteint au troisième trimestre 2013 son plus bas niveau depuis 1985.

Comment le taux de marges des entreprises étrangères a-t-il évolué dans le même temps ?

Il y a à peu près autant de situations que de pays. Depuis 2008, les taux de marge ont en général souffert de la crise, à l’exception notable, parmi les grands pays européens, de l’Espagne, où les taux de marge ont bondi car l’ajustement de la masse salariale a été encore plus fort que la chute du PIB.

En Italie, la tendance à la baisse du niveau de marge, par ailleurs très élevé, a été assez régulière depuis 20 ans. Tandis qu’au Royaume-Uni, il avait diminué à la fin des années 90 avant de se redresser jusqu’au début de la crise. Mais l’évolution la plus notable est bien sûr le taux de marge des entreprises allemandes, qui s’est redressé d’environ 9 points entre 1995 et 2007, avant de "corriger" avec la crise et de se stabiliser à son niveau du milieu des années 2000.


L'actuel taux de marge des entreprises française leur permet-il d'être suffisamment compétitives dans un contexte mondialisé qui n'a plus rien à voir avec celui des Trente glorieuses ?

En niveau, il apparaît très faible par rapport aux taux de marge de nos voisins. C’est bien sûr une comparaison fragile et à la signification limitée à l’échelle macroéconomique. Mais elle correspond à une réalité microéconomique avérée de faiblesse relative des marges des entreprises françaises dans beaucoup de secteurs. Ce qui est décisif dans une économie très mondialisée, pour l’exportation comme pour la capacité du tissu économique à résister aux importations.

Cette situation n’est hélas pas surprenante : la France se singularise par un double record de prélèvements en amont de la marge brute, avec les cotisations patronales et les impôts dits de production, c’est-à-dire tous ceux qui frappent les facteurs de production et non les profits. On a concentré le financement d’une protection sociale, déjà plus développée que la moyenne, sur les salaires. Et on a accumulé les taxes qui, comme les résidus de l’ancienne taxe professionnelle, frappent les entreprises en haut du compte d’exploitation. 


La situation des entreprises françaises se distingue d'abord par sa situation d'avant crise où son taux de marge est demeuré relativement peu dynamique (+ 1 point entre 2000 et 2007) alors qu'il était en forte augmentation en Allemagne (+7,3 points). Ce résultat ne révèle-t-il qu’il s’agirait d’un problème structurel et non conjoncturel ? Que faire pour remédier à cette faiblesse des entreprises françaises ?

Ce constat fait le parallèle entre d’un côté notre incapacité à changer de logiciel – protection sociale hypertrophiée et financée en quasi-totalité sur le coût du travail, autres prélèvements obligatoires très élevés, marché du travail rigide et 35 heures en prime –, et de l’autre le choc majeur mis en œuvre en Allemagne au tournant des années 2000, par exemple avec les lois Hartz mais aussi la remontée du temps de travail non compensée en salaire dans de très nombreuses entreprises. Celles, notamment, qui avaient fait le chemin inverse au début des années 90, au moment de la réunification. L'Allemagne a donc infléchi sensiblement le partage de sa valeur ajoutée au profit des marges et au détriment des salaires. Ce qui a vraiment porté ses fruits à compter du milieu des années 2000 en matière de croissance et d’emploi, avec une dynamique à l’exportation particulièrement forte.

Pour engager un tel mouvement en France, il faudrait sérieusement remettre en cause notre modèle social. Même un retour aux 39 heures toujours payées 35 ne suffirait pas si nous ne sommes pas en mesure de reporter vers les ménages la charge d’une part significative de la protection sociale aujourd’hui financée par des prélèvements obligatoires. Or, depuis 20 ans, la seule réponse récurrente à nos maux semble être toujours plus d'allégements de cotisations sur les seuls bas salaires, pour limiter la casse sur l'emploi. Mais à force de n’appliquer des « patchs » que sur les rémunérations les plus faibles, on tend à spécialiser notre économie sur les activités les plus concernées...

Agir sur le taux de marge des entreprises françaises les aiderait-il à être plus innovantes ?

Bien sûr. Hors impôt sur les sociétés, la marge brute a deux emplois majeurs, l’investissement et la rémunération du capital, avec les dividendes et les intérêts. Contrairement à ce qui est parfois prétendu, malgré une conjoncture très difficile, l’investissement souffre en termes absolus, mais la part de la valeur ajoutée ou de l’excédent brut d’exploitation qui y est consacrée augmente. Ce qui n’est possible que par un accroissement du besoin de financement, et qui témoigne d’une exigence à investir. Des marges plus fortes permettraient donc aux entreprises de faire davantage et avec une plus grande solidité financière.

Les taux de marge des PME françaises sont globalement plus faibles que ceux des entreprises de taille intermédiaire et des grandes entreprises. Quelles conclusions en tirer ?

Ce n'est pas anormal, car la population des PME est structurellement plus fragile, avec notamment beaucoup de très jeunes entreprises. Mais il est certain que les spécificités françaises déjà décrites ne leur sont pas favorables, car elles prennent de plein fouet ce système de coûts fixes élevés liés aux prélèvements sur les facteurs de production. Tandis qu’elles n’ont généralement pas la capacité de tirer profit de l’international comme peuvent le faire les entreprises plus grandes, à la fois pour ajuster leurs coûts de production et bénéficier de marges élevées sur des marchés plus dynamiques. Et parce que l’ensemble de nos rigidités, y compris les régulations et le fonctionnement du marché du travail, créent autant de barrières à l’entrée qui rendent le quotidien plus difficile pour une TPE/PME que pour un grand groupe, mieux à même d'absorber ces coûts de gestion. Finalement, la France est un peu semblable à une activité économique où le "point mort" est plus élevé qu’ailleurs et où la taille est donc d’autant plus un atout.

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