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Municipales : les Français aux abonnés absents de la politique post pandémie ?

Le second tour des municipales aura lieu, dans les 5000 communes où c'est nécessaire, le 28 juin. Une annonce qui n'a pas passionné les Français, toujours préoccupés par l'épidémie de Covid-19 et ses conséquences.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Atlantico : La date des prochaines élections municipales a été arrêtée au 28 juin prochain, suscitant une remarquable indifférence de l'opinion. Comment expliquer cette absence de réaction ?

Jean Petaux : La véritable indifférence de la population on la mesurera par le fait que les électeurs voteront « avec leurs pieds » dans les 5.000 communes où il faut organiser un second tour. L’expression « voter avec ses pieds » ne veut pas dire que l’on va en marchant exercer son droit de vote mais que l’on n’y va pas justement, préférant la pêche à la ligne ou la plage. L’indifférence que vous évoquez elle tient tout simplement à ce que les Français ont d’autres soucis en tête.  Il faut rappeler quelques chiffres pour bien comprendre. Il y a en France un petit peu moins de 35.000 communes désormais. Un peu plus de 30.000 d’entre elles ont vu leur conseil municipal pourvu dès le premier tour, le 15 mars dernier. Pour les presque 5.000 restantes il faut donc organiser un second tour. Comme il s’agit principalement de grandes villes ou de villes moyennes c’est plus de 20 millions d’électeurs (sur 48 millions d’électeurs inscrits) qui va être appelé aux urnes le dimanche 28 juin prochain. Trois constats peuvent, dès lors, être établis.

1- C’est la première fois, dans une démocratie moderne et répondant aux standards électoraux les plus fondamentalement établis qu’un second tour électoral va être organisé 14 semaines après le premier (15 mars – 28 juin). Cela ne s’est jamais vu. Même dans la plus caricaturale des « républiques bananières » parodiant les pratiques démocratiques « occidentales ». C’est contraire à toutes les règles en usage en matière d’honnêteté de la consultation. En France, pour les élections qui comportent deux tours (toutes sauf les Européennes) le constituant ou le juge de l’élection ont prévu une seule semaine entre les deux tours. Pas 14 ! Une seule. L’exception à cette règle est celle de la Présidentielle où, lors du référendum d’octobre 1962 décidant l’élection présidentielle au suffrage universel, le Général de Gaulle a prévu deux semaines entre les deux tours. L’importance de la fonction présidentielle sous la Cinquième République, le rôle de clef de voute des institutions assuré par le locataire de l’Elysée, ont justifié le fait qu’un délai de deux semaines séparent les deux tours et que, autre « exception », seuls les deux « premiers » du premier tour peuvent se présenter au second tour.  Dispositions « originales » que toute la classe politique et le peuple français approuvent encore d’ailleurs très largement. Le délai d’une semaine communément observé entre les deux tours (Municipales, Départementales, Régionales, Législatives) tient au fait que l’on considère qu’il faut que le second tour se déroule dans les mêmes conditions que le premier : pas d’événements extraordinaires localement ou nationalement à même de modifier radicalement le choix des électeurs ; pas de long délai entre les deux tours susceptibles de permettre des pressions sur des candidats ou sur des groupes d’électeurs, etc. Faut-il épiloguer sur le fait qu’il s’est passé un certain nombre d’événements depuis le 15 mars susceptibles de changer la perception des électeurs ?

2 - Le premier tour a vu un taux d’abstention national passer de 36,5% en 2014 à 55,25% en 2020. Dans plus de 100 communes (en fait souvent des villes), ce taux a été supérieur à 75%. Pour ces élections municipales on recensait plus de 25.500 communes en France dont la population est inférieure à 1000 habitants (73% du total des communes) et un peu moins de 9.500 (9.420 précisément) dont la population dépasse 1000 habitants. Dans la première catégorie le vote aux municipales est uninominal, les « listes groupées » peuvent exister mais elles peuvent aussi être raturées, griffonnées et la parité femme/homme n’est pas obligatoire. Mais si un candidat obtient moins de 25% des électeurs inscrits, même si son score dépasse 50% des suffrages exprimés (et qu’il est donc formellement « majoritaire » donc « élu ») il faut refaire un second tour. On appelle cela la règle du « quorum électoral ». Bizarrement, cette règle ne s’applique pas pour les 9.420 communes de plus de 1000 habitants où, là, les listes sont obligatoirement paritaires entre femmes et hommes, bloquées donc non-raturables, non-panachables et non-modifiables. Sur les 9.420 communes de plus de 1000 habitants, 8.547  ont vu une liste l’emporter dès le soir du 15 mars, donc obtenir plus de 50% des suffrages exprimés. Mais personne n’a dit que sur ces 8.547 communes on en trouve 1.250 où la liste vainqueur a été élue avec moins de 25% des inscrits. Autrement dit, si le mécanisme du « quorum électoral » s’appliquait, comme c’est le cas quand les communes de moins de 1.000 habitants, il faudrait organiser un second tour pour ces 1.250 villes. Compte tenu du très fort taux d’abstention constaté au soir du premier tour, ce phénomène n’a pas eu de précédent lors des Municipales passées. Le « record » de la plus faible « légitimité électorale » appartient à Annemasse (74) où le maire sortant Christian Dupessey, (Div Gauche) élu en 2008, réélu en 2014, a obtenu un score égal à 13,44% des inscrits. Le maire de Troyes, François Baroin (LR), par ailleurs président de la très puissante Association des Maires de France, que l’on a fort peu entendu dans cette séquence, a été réélu dans sa ville avec 20,01% des inscrits : 1 électeur sur 5 ! A Issoudun, la ville du socialiste André Laignel, inamovible maire depuis le 23 mars 1977… (43 ans), autre grande figure de l’AMF dont il est le premier vice-président tout aussi inamovible, toujours prompt à donner des leçons de « morale politique » à la terre entière, son score par rapport aux suffrages exprimés est « quasi-soviétique » : 74,60%. Mais il n’y a pas de quoi faire le fier quand on rapporte ce résultat aux inscrits : 28,18%. Rien de surprenant quand on sait que l’abstention à Issoudun a dépassé les 60% des inscrits. 2.476 Issoldunois ont voté pour Monsieur Laignel sur… 8.786 inscrits sur les listes électorales de cette sous-préfecture de l’Indre. Les maires d’Evry-Courcouronnes (91), de Cenon (33), de Tourcoing (59) (Gérald Darmanin, ministre des Comptes publics), d’Angoulême (16) ont ainsi tous été élus dès le soir du premier tour avec moins de 15,5% des inscrits. Encore n’en citons-nous ici que quelques-uns. Ils sont 225 sur 1.250 dans le même cas que leur « Président » Baroin, à avoir été ainsi élus avec 20% ou moins des inscrits. Osera-t-on dire que ce premier tour ne fut pas une mascarade ? Est-ce la raison pour laquelle le second doit forcément en être la répétition, en « un petit peu pire » pour parler comme Michel Houellebecq ?

3 - Quelques jours avant le rendu de l’avis du Conseil scientifique sur l’opportunité ou pas d’organiser un second tour avant l’été on a lu dans la presse « une étude très intéressante » selon laquelle l’organisation du premier tour le 15 mars n’a pas eu de conséquences sur la propagation de la maladie. Outre que l’on aimerait bien connaître les modalités précises d’une telle étude dont on saluera la publication bien… opportune, on s’autorisera à faire le commentaire suivant : « ce n’était pas le problème ». Bien sûr qu’il n’y a sans doute pas plus de risque d’aller voter que d’aller faire ses courses au supermarché ou de prendre (hélas) le RER. Si on ne parle que des électeurs (et pas des présidents et assesseurs des bureaux de vote obligés de « stationner » toute la journée en voyant « passer » les électeurs – c’est une toute autre affaire-là) ce qui a été marquant lors du premier tour ce n’est pas que ces électeurs ont été contaminés mais qu’ils ont eu peur de l’être et qu’ils n’ont pas voté tout simplement. Si on répartit les 1.250 villes précédemment citées par départements, on constate que 401 d’entre elles (un tiers) sont situées dans 10 départements : Haut-Rhin, Bas-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Moselle, Oise, Seine-et-Marne, Nord, Isère et Haute-Savoie. Est-ce un hasard où n’est-ce pas dans ces départements, à la date du 15 mars, que le virus était présenté comme se répandant à toute vitesse ? Et cette présentation était, hélas, totalement fondée. Ce sont ces mêmes départements où la première victime du Coronavirus a été la participation électorale, tout simplement. Pourtant loin des foyers chauds de la pandémie, en Gironde, un maire d’une ville importante de la métropole bordelaise me disait que dans certains bureaux de vote de sa commune, là où réside la population la plus âgée de la ville et où, traditionnellement, la participation électorale est élevée (appelons cela le « civisme générationnel »), l’abstention a dépassé les 70%. Peut-on dire que les électeurs ont été ainsi respectés ? Dans un pays où par ailleurs pour voter par correspondance il faut pratiquement attester que l’on est mourant et que l’on ne peut pas se déplacer…

On pourrait ainsi multiplier les arguments. Les élections municipales de 2020 resteront dans les mémoires comme uniques en leur genre. Depuis 1945, ce sont justement celles de 1945 (celles de 2020 sont les quatorzièmes) qui ont été en quelque sorte « historiques ». D’abord parce que grâce au Général de Gaulle les femmes ont pu voter pour la première fois en France. Ensuite parce que justement, cette seule fois, il s’écoula 15 jours entre le premier et le second tour. Il faut dire que le premier tour eut lieu quand la France était encore en guerre avec les Allemands (le 29 avril 1945) et le second alors que la guerre (sur le théâtre européen au moins) était finie (le 13 mai 1945). Enfin parce que ce fut la dernière fois où les militaires (dont le Général de Gaulle d’ailleurs…) n’eurent pas le droit de voter… Voilà des élections qui ont droit au statut d’historiques. Elles étaient aussi censées inaugurer « des jours heureux »… Celles de 2020 resteront dans l’histoire peut-être comme « pathétiques ». Malheureux qualificatif, plutôt triste pour la démocratie locale.

Face à une défiance durement installée entre les Français et leurs représentants politiques, quelle que soit leur étiquette, la crise sanitaire a-t-elle définitivement rompu le lien entre les Français et la politique ?

C’est un paradoxe : je ne crois pas du tout que les Français ont rompus avec « la » et « les » politique(s). La catégorie «  représentants politiques » est très imprécise et, pour le coup, quelque peu « fourre-tout » puisqu’elle concerne aussi bien le président de la République, le chef du Gouvernement, les Parlementaires mais également tous les élus territoriaux qui « représentent » d’une manière ou d’une autre les Français là où s’exercent leurs mandats. Jusqu’à aujourd’hui les maires et les conseillers municipaux étaient largement premiers dans les enquêtes mesurant la confiance des Français envers, justement, leurs « représentants ». Même si ces dernières années la grande enquête de suivi longitudinal de cet indice de confiance conduite par le CEVIPOF de Sciences Po montrait une érosion assez constante, pour les maires. L’indice obtenu par les maires demeurait quand même le plus élevé par rapport aux autres catégories d’élus. Là où il y a de quoi montrer une certaine inquiétude pour ne pas dire une irritation certaine c’est réellement dans les conséquences à venir du jeu avec les principes de la démocratie locale auquel on assiste en ce moment. On peut craindre en effet que la faible légitimité politique dont vont bénéficier les maires à partir de l’automne 2020, qu’ils aient été « mal élus » au premier tour ou encore plus « mal désignés » au second avec une abstention qui dépassera tout ce que l’on aura connu jusqu’à maintenant, ne facilitera pas leur capacité à gouverner l’échelon local et intercommunal. Il ne s’agit pas d’incriminer tel ou tel dans cette affaire, ni ne chercher des responsables. On a le sentiment que là où il aurait fallu se montrer ferme : annuler le premier tour le 15 mars, après qu’il ait eu lieu en constatant le déni de démocratie qu’il s’est révélé être ; repousser les élections municipales au printemps 2021 ; maintenir toutes les équipes municipales en place puisqu’on aurait purement et simplement considéré le premier tour du 15 mars comme non-advenu ; ne pas pénaliser ainsi le fonctionnement des intercommunalités comme il l’est en ce moment ; repousser les sénatoriales à septembre 2021 : on a eu plutôt une sorte de valse-hésitation où chaque acteur, toute tendance politique confondue, a surtout cherché à « refiler la patate chaude » à l’autre… Pour ne pas être accusé de quoi que ce soit.

À quels dangers notre démocratie pourrait-elle s'exposer si cette perte de foi généralisée dans l'exercice démocratique devait perdurer ?

La démocratie représentative, y compris locale, était l’objet de critiques de plus en plus nombreuses ces dernières années, au profit d’une démocratie dite participative dont on ne mesure ni les inconvénients ni surtout les biais. Affaiblir la démocratie représentative en lui sapant les bases de sa légitimité politico-électorale c’est vraiment lui rendre un très mauvais service. Remettre en cause les règles de fonctionnement des pouvoirs locaux, dans un Etat de plus en plus recentralisé et prisonnier de ses dogmes technocratiques c’est tout simplement passer par pertes et profits de potentiels contre-pouvoirs dont la France a le plus grand besoin. Les élus territoriaux (communaux, départementaux, régionaux), n’ont pas du tout failli dans la crise actuelle. Certainement moins que des dizaines de « crâne d’œufs » dans les ARS, dans les bureaux de toutes les administrations centrales, parmi les membres de toutes les « Inspections générales » diverses et variées, peuplées d’inutiles prétentieux et de pistonnés sentencieux,  qui ont pondu rapports sur rapports depuis des décennies pour exiger des économies, de la rationalité, de l’évaluation, des matrices SWOT et autres billevesées qui faisaient dire au grand juriste Jean Rivero à  propos de la quasi-totalité des travaux des « magistrats de la rue Cambon » (la Cour des Comptes pour ceux qui ne connaitraient pas l’adresse) : « Filtrer le moustique et laisser passer le chameau ». Le principal danger pour notre démocratie se serait que les citoyens ne (se) reconnaissent plus (dans) les élus locaux. Les technocrates les ont déjà écœurés de presque tout. Faisons en sorte que la confiance qu’ils ont envers ceux qui les représentent et qu’ils croisent au jour le jour sur le terrain ne se s’évapore pas. Elle est la garante ultime d’un fonctionnement régulé de nos sociétés devenues si complexes à gouverner.

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