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Les Égyptiens bientôt rattrapés 
par la nostalgie de Moubarak ?
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Mort d'un pharaon

Les Égyptiens bientôt rattrapés par la nostalgie de Moubarak ?

Alors que la tension se fait de plus en plus vive entre les Frères musulmans et l'armée autour de la succession de l'ancien Raïs, Hosni Moubarak se trouve actuellement entre la vie et la mort. Dans ce contexte compliqué, quelle postérité pourrait se dessiner autour de l'image de l'ancien président.

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Hosni Moubarak a été victime d’une attaque cérébrale ce mardi soir. Dans le coma, il serait proche de la mort. Que pourrait-il rester de sa figure en Egypte ?

Frédéric Encel : Je pense que cela va se jouer sur la capacité du nouveau pouvoir à gérer le pays. Si sa mort était confirmée, le nouveau parti en place (qui serait les Frères musulmans) n’arrive pas à améliorer les affaires socio-économiques de manière substantielle, il est bien évident que nous allons assister à une modification de l’image de l’ancien président. C’est un phénomène classique de déformation de la mémoire et sans doute beaucoup d’Egyptiens regretteront ce qu’on risque d’appeler un « âge d’or ». Pourtant, cela n’a pas du tout été un âge d’or. Néanmoins, si la situation politique, économique vient à se dégrader, il est certain qu’une telle image pourrait naître. Je fais référence notamment aux populations qui ne supporteront pas la mainmise des islamiques : les coptes et peut-être les femmes.

Si on se pose d’un point de vue de la société égyptienne on peut facilement faire un bilan de trente années de pouvoir politique. Celui-ci est positif en ce qui concerne la paix : Hosni Moubarak a toujours tenu à respecter le traité de paix de Camp David signé avec Israël en 1978-1979 et le pays a conservé une grande stabilité de l’Egypte dans un Moyen-Orient qui a connu depuis 1981 plusieurs bouleversements. Sa position et son ancrage du côté occidental a permis à l’armée égyptienne de rester performante. Mais négatif par certains aspects : l’Egypte a perdu son statut de leader. Du fait de sa position centrale au sein du monde arabe, le pays bénéficie d’une aura culturelle cons"quente ainsi que d'une population importante. Reste que le chef de l’Etat égyptien n’a pas réussi à concrétiser le leadership du monde arabe. Dans les dernières années de Hosni Moubarak, tout le monde considérait l’Egypte comme un poids lourd.

Pensez-vous qu’on puisse assister à un devoir de mémoire de la part du peuple egyptien ?

C’est une bonne question. Le problème est de savoir si les Egyptiens considèrent Hosni Moubarak comme quelqu’un de digne ou comme un tyran dont on s’est enfin débarrassé.  Si le cas de figure du tyran est préservé, pourquoi conserver la Constitution ? Pourquoi l’armée se maintient-elle sur tous les niveaux (politique, économique) ? Pourquoi Hosni Moubarak a été condamné uniquement pour les 800 personnes victimes de la répression ? L’Egypte connait des répressions depuis 1981. La répression, la torture était quotidienne. Il y avait déjà là une ambiguïté fondamentale. En outre, les hautes juridictions qui jugeaient Hosni Moubarak lui obéissaient au doigt et à l’œil un an auparavant.

Je pense que cela dépend des gens. Au regard des personnes qui considéraient comme un moindre mal d’avoir un ancien militaire au pouvoir, au regard de ce qui se passe au Moyen-Orient, au regard des jeunes femmes, des jeunes révolutionnaires (j’entends par là, la population ayant participé à la révolution arabe), au regard des coptes, l’avenir apparaît bien sombre. Je ne vais pas dire qu’ils iront à la regretter mais l’instabilité actuelle menace le pays. 

L’annonce de la mort de Moubarak ne va-t-elle pas jeter de l’huile sur le feu dans un contexte politique tendu ?

Je ne m’attends pas à une effusion de sang parce que cela ne correspond pas au sens de l’histoire égyptienne. Symboliquement, cette action serait forte. D’ailleurs, je pense que les militaires ne vont pas annoncer sa mort. Du moins pas en même temps que la proclamation des résultats. Il est certain qui ne vont pas offrir ce symbole aux Frères musulmans.

Toutefois, si Ahmed Chafiq l’emporte, peut être que la pilule sera plus facile à faire passer. Beaucoup de gens qui ont voté Chafiq (ancien Premier ministre) regrettent l’ancien président. Ils ont aussi peur des Frères musulmans. Néanmoins, il faut aussi noter que si les Frères Musulmans perdent, Ahmed Chafiq aura été élu par tricherie, il est certain que l’armée aura réalisé une énorme manipulation en confisquant le pouvoir aux Frères musulmans. La figure de Moubarak pourra alors permettre de contourner la situation. Un autre problème verra le jour, celui du mécontentement des Frères musulmans qui tiendront la rue. La situation risque donc de se compliquer.

Propos recueillis par Charles Rassaert

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