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Marine Le Pen peut compter sur de jeunes loups pour faire grimper le Front national
Marine Le Pen peut compter sur de jeunes loups pour faire grimper le Front national
©Reuters

Bonnes feuilles

Montée du Front national : ces apprentis sorciers à qui Marine Le Pen peut dire merci

Sous prétexte de faire barrage au Front national, notre classe politique ne cesse de faire son jeu et de le nourrir. De Fillon et Copé à Mélenchon en passant par BHL et Moscovici, on nous sert le même discours culpabilisant. Comment mieux pousser les classes moyennes dans les bras de Marine Le Pen ? Extrait de "Marine Le Pen vous dit merci !", de Jean-François Kahn, publié chez Plon (1/2).

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn est un journaliste et essayiste.

Il a été le créateur et directeur de l'hebdomadaire Marianne.

Il a apporté son soutien à François Bayrou pour la présidentielle de 2007 et 2012.

Il est l'auteur de La catastrophe du 6 mai 2012.

 

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Pour le national-lepénisme, le sarkozysme fut un tremplin. Le hollandisme, qui a pris le relais, est devenu sa seconde rampe de lancement.

Alors, qu’est-ce qu’on dit, Madame l’héritière ? On dit merci.

Vous vous y attendiez, qu’on vous servirait, non seulement la soupe, mais également l’entrée, le plat, les fromages, le dessert, le couvert et les serveuses ? Vous l’auriez espéré, que succéderait au type qui exacerbait toutes les tensions françaises le gus qui déprimerait à ce point les Français ? Qu’après avoir hystérisé les antagonismes, on maximiserait les désespérances ? Ça ne vaut pas des remerciements ?

Jusqu’ici, vous surfiez sur les promesses non tenues. Cette fois, on y a ajouté les engagements trahis. Après la tête haute, trop haute, le cul par-dessus tête.

On dit des bêtises pour être élu ; puis, pour ne pas avoir à le payer au centuple, on commet les bêtises inverses. Après le somnifère qui endort, la saignée qui vous vide. On ment, puis on renie : d’où reniement. Le changement, c’est maintenant. Le changement du changement, c’est après.

Avant-hier, la Prusse, c’était l’ennemie. Hier, c’était la finance. En fonction de quoi Bazaine livra Metz aux Prussiens et Hollande la gauche aux financiers.

Franchement, Madame l’héritière, à votre place, on se confondrait en remerciements.

Pour confondre vos adversaires, vous dites n’importe quoi. Eux, ils le font. Pour avancer, rien ne vous arrête. Eux non plus. Mais pour reculer.

Une présidence normale ? Parole de Normand. C’est normal, c’est normand. Un président, celui d’après comme celui d’avant, qui usurpe la fonction de son Premier ministre quitte à sadiser le pauvre homme : c’est normal ! On engage des guerres comme on allume une cigarette sans consulter la représentation nationale : c’est normal ! On menace d’exclusion tout député socialiste qui refuserait de voter le contraire de ce pour quoi il a été élu : c’est normal !

Après le côté scout, le côté scooter : c’est normal ! La République sautant de Montespan en Maintenon : c’est normal !

Et vous faites la gueule ? Mais, au moins, remerciez…

On vous a laissé monopoliser l’expression des rancœurs publiques tout en vous privant, grâce à un mode de scrutin inique, de représentation parlementaire, ce qui vous épargnait toute responsabilité. Et on s’en félicitait. Vous pourriez dire merci.

On vous a abandonné le label de l’euroscepticisme, tout en rejetant sur l’Europe tous les reculs que l’on a soi-même consentis, les démissions que l’on s’est imposées, les erreurs que l’on a commises.

Au moins remerciez.

On a bradé – on vous a, donc, livré – les acquis que la France devait au Général pour mener la politique étrangère la plus résolument alignée et atlantiste depuis Guy Mollet : à cette exception près que, à l’allégeance à l’Oncle Sam, on a ajouté les révérences à l’égard de l’Arabie Saoudite et du Qatar.

Et vous ne criez pas merci ?

Après avoir laissé, par pusillanimité politicienne, se creuser les déficits publics dont l’accumulation a gonflé notre dette à l’hélium, on a décidé, en catastrophe, non de se donner les moyens de doper les recettes en transformant vigoureusement l’empilement des dépenses passives en relais d’investissements actifs, mais de livrer des millions de chômeurs et de précaires au minotaure de l’orthodoxie néolibéralo-financière. Vous n’avez aucune raison de mégoter vos remerciements !

On a, utilisant, puis détournant en cela un système institutionnel obsolète, placé artificiellement un électorat de plus en plus désabusé devant un choix répétitivement binaire – fuite en avant ou marche arrière, illusionnisme ou renoncement, soupe à la grimace ou huile de foie de morue –, choix truqué et fallacieux que les Français n’ont pu, en fin de compte, faire voler en éclats qu’en vous vendant leur âme. Il conviendrait, non pas de le murmurer, mais de le hurler, votre merci !

Merci Jean-François Copé, merci Christian Jacob. Le Pacs de la bêtise avec l’arrogance, c’était cadeau, non ?

Un pays bas, si bas moralement que même les polders y coulent : merci Hollande, merci Harlem, merci Amsterdam. Un Brice Hortefeux pour rallumer la flamme, un Bruno Le Roux pour promouvoir le parlementarisme rose : vous en espériez tant ? Un peuple à cran et à crocs, merci Sarko, merci Mosco. On ne vous aura rien refusé.

Et ces médias qui vous ont servi deux fois : d’abord on vous harcèle, ce qui vous victimise, ensuite on vous promeut, parce que ça fait vendre. Les uns vous ont conforté à force de dénégation idéologique de la réalité, les autres à coups d’instrumentalisation politicienne et partisane de cette même réalité. Ivan Rioufol à ma droite, Laurent Mucchielli à ma gauche.

Et tous ces petits vautours, rouges et noirs, qui accouraient à chacune de vos apparitions, mais qui, loin de dévorer ou de déchiqueter votre éventuelle dépouille, vous nourrissait, au contraire, pour vous vivifier !

Merci pour les discours de Grenoble et de Dakar. Ici, la réhabilitation de l’ilote et l’instauration d’un Français de seconde souche ; là, l’Africain expulsé de l’Histoire.

Merci à Dominique Strauss-Kahn, le champion de l’asocial-sexocratie, et aux camarades du Pas-de-Calais, gardiens sourcilleux du temple et de ses prébendes.

Merci pour l’adoption en catimini, sans aucune consultation préalable, du traité constitutionnel européen que les Français avaient auparavant rejeté par référendum. Ce qui fut le bouquet.

Merci à la gauche inquisitoriale qui vous a livré tout crus les innombrables éclopés rescapés de son terrorisme idéologique.

Merci au gourou de secours, Patrick Buisson, qui, bien que sous contrat élyséen, fut presque au lepénisme ce que le marquis de Sade serait à la comtesse de Ségur.

Merci à Alain Minc, le visiteur du soir qui se trompe tous les matins, pour avoir expliqué à longueur d’antennes que, pour barrer la route au pire, il fallait ouvrir la voie au pire. Comme dirait Coluche, quelle différence entre un pigeon ?

Merci à Bernard-Henri Lévy qui, à la grande satisfaction de l’héritière, n’eut même pas besoin d’alibi pour lui offrir sur un plateau le coulage de la Libye.

Merci à l’excellent Finkielkraut, réac non de service mais qui rend service, lequel, par ses excès, parvint à rejeter l’islamophobie frontiste au centre.Merci à Libération et au Figaro qui ont largement alimenté, les uns en produits dopants, les autres en Valium, soit ceux dont le FN capta les rages, soit ceux dont il endormit les méfiances.

Merci aux normalisateurs radiophoniques de la démagogie limite xénophobe. Eric, rac. Merci à un certain antiracisme, non plus de conviction, mais de métier. Merci au MRAP, ancré à un magnifique combat, mais qui en vint à exiger le retour au délit de blasphème.

Merci aux animateurs sarko-copéistes de la « droite forte » qui ont eu cette idée formidable : pour décycler les Le Pen recycler Pétain.

Merci à tous ceux qui démontrèrent, tel ce « Bernard » Kouchner dit l’ermite s’installant dans toutes les coquilles disponibles, qu’entre le sarkozysme et le socialisme il n’y avait qu’une différence d’opportunité.

O ministres intègres et conseillers vertueux… supplétifs inconscients ou complices malgré vous.A la veille d’un scrutin qui se solda par une apothéose marinesque, qu’a-t-on appris ?

• Qu’un grand parti républicain, l’UMP, s’escroquait lui-même, c’est-à-dire détournait frauduleusement de sa propre poche l’argent nécessaire au financement illégal de la campagne présidentielle de son champion.

• Que le gouvernement, malgré ses velléités « austéritaires » renonçait à réduire les dépenses militaires à la suite d’une menace de grève des quatre chefs d’état-major.

• Qu’avait été livré à la SNCF des trains qui ne rentraient pas dans les quais, parce qu’on avait séparé le réseau ferroviaire de la gestion du trafic qu’il est censé supporter.

• Qu’un réseau islamiste radical s’était confectionné une niche clandestine au sein d’un IUT de Seine-Saint-Denis.

• Que la désormais célèbre Leonarda demandait un passeport croate pour pouvoir se réinstaller en France avec sa famille au titre de la libre circulation au sein de l’Union européenne.

• Que selon l’Unedic, la France comptera, à la fin 2015, 160 000 chômeurs à plein-temps et autant de chômeurs partiels de plus malgré le pacte de productivité censé échanger une réduction de 40 milliards du coût du travail contre des embauches.

• Que les amis libyens de BHL trahissaient leur mentor en démontrant, par leurs agissements, à quel point il avait été insensé de leur confier les clés de la boutique.

• Qu’une demi-douzaine de catho-tradi avaient réussi à faire exploser en vol un timide projet socialo-écolo de réforme de l’autorité parentale.

• Que la grandiose révolution démocratique ukrainienne encensée par nos médias débouchait sur une prise de pouvoir par les oligarques.

• Que Nicolas Sarkozy publiait une tribune qui revenait à délégitimer les orientations européennes de son propre parti.

• Que, pour tenter de juguler l’hémorragie de l’électorat de gauche, le gouvernement aggravait la non-universalité de l’impôt, ce qui revenait à le faire plus lourdement reposer sur le socle des classes moyennes.

Merci, merci, merci.

Extrait de "Marine Le Pen vous dit merci !", de Jean-François Kahn, publié chez Plon, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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