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©Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP

Omerta

#MeTooInceste : ces traumatismes psychologiques auxquels sont trop souvent abandonnées les victimes d'abus sexuels

Briser le silence ou poser la question de la prescription des abus sexuels sur les enfants est un combat majeur. Mais qui ne suffit pas.

Jean-Luc Plavis

Jean-Luc Plavis

Jean-Luc Plavis est coordinateur régional Ile-de-France de France Assos Santé. Il coordonne un groupe de réflexion sur les violences sexuelles sur mineurs, en particulier l’inceste.

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Atlantico.fr : Parler ouvertement de l'inceste, comme ça a pu être le cas avec le #Metooinceste aide-t-il les victimes à surmonter leur traumatisme ? Est-ce suffisant ?

Jean-Luc Plavis : Les questions de violences sexuelles ne datent pas d’aujourd’hui même si on en prend la mesure avec la libération de la parole. C’est une chose tout à fait positive parce que ça permet à ces victimes de mettre des mots sur leurs maux. Il y a une volonté de témoigner qui s’exprime à travers #MeTooinceste ou des groupes sur les réseaux sociaux comme Stress post-traumatique, etc. Les réseaux sociaux ont joué un rôle. Il a fallu attendre le livre de Vanessa Springora ou de Camille Kouchner pour qu’il y ait des réactions plus importantes.  Le fait que des personnalités politiques, par exemple, sortent elles-mêmes du silence et posent les choses sur la place publique, cela permet de faire avancer les choses. Pour autant, la prise de parole c’est bien. Adrien Taquet a dit qu’il fallait libérer la parole des victimes mais derrière que fait-on ? Une fois la parole libérée, comment on prend en charge ces personnes, comment on les écoute et comment on les accompagne face à toutes ces problématiques qui surviennent une fois que la parole s’est libérée ? Les associations de victimes sont aujourd’hui beaucoup axées sur la question du consentement, du seuil d’âge, sur l’imprescribilité des faits. Nous avons des positions sur le sujet mais notre plaidoyer est axé sur le parcours de santé et le parcours de vie de ces personnes. Or c’est quelque chose qui est un peu oublié et qui n’est pas anodin quand on regarde les différents symptômes et cette absence de prise en charge ainsi que la répercussion que ça peut avoir au quotidien. Même dans le domaine judiciaire, 80 % des plaintes ne sont pas instruites. On avance un manque de preuves en raison de faits anciens. Il faut que la société française sorte du déni qu’elle a sur ces sujets-là. Elle a trop longtemps minimisé ou excusé ces actes du fait des années 1968, de la libération sexuelle et de positions controversées de certains psychanalystes comme Françoise Dolto. Ils étaient dans une approche très Freudienne de la sexualité de l’enfant qui a permis à certains pervers de sortir du bois.

Quelles peuvent être les conséquences psychologiques et sur la santé mentale de l'inceste ? Dispose-t-on de chiffres sur les séquelles mentales de l'inceste à long terme ?

Plusieurs études scientifiques en France et à l’international pointent ces conséquences psychiques, somatiques, relationnelles, sociales et nous avons rajouté le coût économique que peut engendrer le fait de ne pas les diagnostiquer, les repérer et les prendre en charge. Quand on regarde les conséquences psychiques, elles sont très larges. La consommation d’alcool excessive ne laisse pas forcément penser qu’il y a des troubles liés à des violences sexuelles derrière. Idem pour une personne ayant des comportements sexuels à risques ou déviants. On découvre aussi cela chez certains schizophrènes. Donc il y a beaucoup de signaux qui existent et qui ne sont pas forcément repérés. On s’est aussi rendu compte dernièrement que certaines pathologies pulmonaires inflammatoires chez les nourrissons peuvent survenir après des violences sexuelles. Récemment, un enfant est décédé suite à un viol de la part de son père. Donc il y a des conséquences difficiles à déceler et elles s’installent dans le temps car il y a un problème de dissociation traumatique ou d’amnésie traumatique. Les personnes sont dans un mal-être, peuvent présenter une forme de dépression, sans qu’on sache pourquoi. Et à un moment donné, lors d’un évènement potentiellement traumatique réapparait ce trouble. Cela peut être des années plus tard. Et cela explique certaines problématiques somatiques. Et certaines personnes vont présenter un stress post-traumatique mais derrière il faut pouvoir le considérer, le prendre en compte et réussir à le mettre en relation avec ces problématiques. Les symptômes sont tellement divers que ça n’est pas évident. Mais quand on a du mal à expliquer certains phénomènes il faut se pencher sur la question car ce n’est pas négligeable. L’inceste, c’est une personne sur dix en France, donc deux à trois élèves par classe. Et cela touche tous les milieux. Parfois ce sont des réseaux.

Tant qu’on n’aura pas compris ce que cela entraine pour les victimes et qu’on ne mettra pas l’accent là-dessus, on ne peut pas s’imaginer l’impact que ça peut avoir sur la vie familiale de ces personnes. Souvent, elles n’ont plus de vie de famille, de vie sexuelle, elles sont obligées de vivre continuellement sous anti-dépresseurs ou somnifères. On ne sort pas d’un attouchement sexuel ou d’un viol du jour au lendemain, même avec une prise en charge. Il est difficile de maintenir une activité professionnelle en continu car l’employeur ne comprend pas forcément tout ce qui peut se jouer.

« Ces traumatismes peuvent avoir un impact immédiat dans l’enfance et à l’adolescence ou se manifester plus tard à l’âge adulte, dans la santé et sur l’environnement social :

Conséquences psychiques * :

 Symptômes de stress post traumatique

 Symptôme de dissociation

 Symptômes dépressifs et anxiété

 Tentatives de suicide et idées suicidaires

 Troubles du développement psychomoteur

 Troubles addictifs (drogues, alcool, somnifères, antidépresseurs...)

 Troubles du comportement alimentaire (anorexie, boulimie)

 Comportement sexuel à risque (multiples partenaires sexuels, rapports sexuels non protégés, prostitution)

 Faible estime de soi

 Schizophrénie

 Troubles de la personnalité borderline

Conséquences somatiques* :

 Pathologies pulmonaires inflammatoires chez le nourrisson

 Pathologies génito-urinaires (infections urinaires, incontinences, cancers de l’utérus)

 Automutilation

 Endométriose

 Pathologies gastro-intestinales (Recto-Colite Hémorragique...)

 Douleurs chroniques (fibromyalgie, migraines...)

 Pathologies Cardio Pulmonaire

Conséquences relationnelles et sociales * :

 Impact sur la vie affective, sentimentale, conjugale (frigidité)

 Impact sur la périnatalité et parentalité (déni de grossesse, dépression post-partum...)

 Repli sur soi et isolement social

 Problèmes relationnels avec la famille

 Impact sur la vie professionnelle (mauvaises performances, absentéisme)

 Problème d’adaptation en milieu scolaire

 Reproduction des violences à l’encontre d’autres personnes

 Perte financière et précarité

Coût économique sur la société * :

Au-delà des conséquences de santé, les violences sexuelles sur mineurs représentent également un coût socio-économique pour les personnes et la société. Ces derniers peuvent non seulement concerner les frais liés à la défense des victimes, à leur santé et à la prise en charge sociale souvent importante dans le temps long, mais aussi aux conséquences professionnelles (arrêts de travail...). »

Extrait du Plaidoyer de France Assos Santé : Stop au silence ! Inceste et pédocriminalité : Les conséquences en matière de santé publique sur les victimes mineures

Quelles sont les accompagnements et les thérapies qui existent actuellement pour prendre en charge les victimes d'inceste ? Sont-elles suffisamment développées en France ?

La cour des comptes a souligné en 2019 que l’Ordre des médecins n’était pas très vigilant sur ces problèmes-là. Peu de professionnels de santé sont formés à ces problématiques. C’est aussi valable pour les acteurs de première ligne : maîtresses d’école, éducateurs, entraîneurs. Ils sont au contact des enfants et ne repèrent pas les signaux faibles ou les attribuent à autre chose parce qu’ils n’auront pas la culture du doute. Les psychologues ne sont pas tous formés non plus. Certains établissements sont spécialisés mais sont très insuffisants. Il y a aujourd’hui 15 ou 16 centres d’expertises dans le psycho-traumatisme qui sont complètement débordés par la situation. Donc il faut réfléchir en termes de parcours de vie. Et tout ne relève pas du médical. Il y a aussi la question de la prévention et de l’accompagnement au quotidien. Et là-dessus il n’y a rien, ça n’existe pas. On peut accueillir les gens en consultation en urgence, mais comment font-ils le soir ? Comment répondre à leurs attentes ? Il faut aussi leur montrer comment avoir une allocation adultes handicapés parce qu’ils peuvent y avoir droit mais ne le savent pas.

La France fait-elle moins bien que d’autres pays sur le sujet ? Y a-t-il des thérapies utilisées à l’étranger dont il serait possible de s’inspirer ?

Les professionnels s’inspirent un peu de ce qui se fait aux Etats-Unis et au Canada qui ont une méthode un peu différente de la notre sur le sujet. Mais les professionnels échangent beaucoup. Les thérapies comportementales et cognitives (TCC), la thérapie ACT, le MDR – qui est une forme d’hypnose -, la méditation de pleine conscience, tout cela ce sont des choses que l’on connait, que l’on pratique donc nous ne sommes pas forcément en retard. Mais il y a une question sur les pratiques qui ne sont pas des pratiques de soins conventionnelles comme la méditation, le MDR, la sophrologie ou l’art thérapie et qui ne sont pas prises en charge. Et il y a des précautions à prendre sur les formations à ces pratiques.

Quelles sont les préconisations que vous faites dans votre plaidoyer pour améliorer le suivi des victimes dans leur parcours de vie ?

Nous parlons surtout dans le cas de l’Ile-de-France. Ce que nous souhaiterions faire avec les participants de notre comité de rédaction c’est mettre en place des groupes de travail, à partir du mois de février, pour formaliser ces préconisations que l’on fait et les mettre en place à titre expérimental. Il s’agit de la formation des personnels de première ligne, les accompagnants, la formation sur les aspects judiciaires, le repérage des comportements suspects, la manière de signaler ces faits, etc. Il faut changer les mentalités, cela passe par de la précaution primaire auprès du grand public, des parents, de la fratrie, à travers des outils, des formations, etc.  Il faut travailler sur l’écoute mais aussi sur le processus de réparation. Souvent on cache les choses, soit ça explose : on dit à l’enfant qu’il est menteur, les proches sont dans le déni. L’accompagnement sur le temps long est important.

Jean-Luc Plavis est coordinateur régional Ile-de-France de France Assos Santé. Il coordonne un groupe de réflexion sur les violences sexuelles sur mineurs, en particulier l’inceste.

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