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Le mensonge en politique : 
une culture française
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Le mensonge en politique : une culture française

"En politique, les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent". La phrase dont la paternité relèverait d'Henri Queuille a fait florès. A croire que les hommes politiques français entretiennent un rapport particulier avec la vérité. Pas sûr que la présidentielle 2012 change la donne.

Christophe Prochasson

Christophe Prochasson

Christophe Prochasson est historien et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Derniers ouvrages parus : L’empire des émotions. Les historiens dans la mêlée (Demopolis, 2008), 14-18. Retours d’ expérience  (Tallandier, 2008) et La gauche est-elle morale ? (Flammarion, 2010).

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La classe politique est-elle condamnée au mensonge ? Oui, répondent ceux qui partagent une conception tout à la fois cynique et désabusée de la démocratie. A l’appui d’une telle thèse, les exemples historiques ne manquent pas. Et tout se passe comme si en France élus et électeurs cultivaient la même désinvolture pour la vérité.

En vieille terre catholique, conçoit-on plus d’indulgence pour ceux qui mentent qu’en territoire protestante où le terrible face-à-face de l’homme avec Dieu n’autorise pas la moindre incartade ? On se souvient que Bill Clinton faillit périr moins d’une infidélité conjugale que d’un mensonge public.

Mensonge nécessaire

Toutes les contrevérités ne sont cependant pas de la même fibre. Il n’est pas certain qu’elles soient toutes à placer sur le même rang. Dans Le Président, le si passionnant documentaire qu’Yves Jeuland a consacré en 2010 au regretté Georges Frêche, celui-ci est pris en flagrant délit de mensonge. Plein d’une émotion feinte, les larmes aux yeux, le conducator languedocien évoque devant un parterre saisi de compassion des origines familiales parfaitement imaginaires. Telle est la première catégorie du mensonge politique : un propos délibérément faux nécessaire pour accéder au pouvoir ou y demeurer. 

La personnalisation à outrance de la vie politique sous la Ve République a beaucoup encouragé hommes et femmes politiques à mentir sur eux-mêmes ou leurs actions. On se souvient de la dissimulation de la maladie des présidents Pompidou et Mitterrand derrière de faux bulletins de santé attestant le caractère bénin d’un mal pourtant fatal. On pourrait évoquer un Jacques Chirac caricaturé comme « super-menteur » par les « Guignols de l’Info » ou un Bernard Tapie qui n’eut en rien besoin de caricature pour passer pour un grand manipulateur de faits, avérés ou non.

Croire à son mensonge

Il est une autre façon de mentir, plus délicate à décrire. Celle-ci confine à ce que l’historien François Furet appelait l’illusion, terme qu’il appliquait au communisme. Dans ce cas, la falsification de la réalité est d’un ordre qu’on pourrait dire supérieur. Le « menteur » croit à son mensonge. Il n’établit plus de distance entre ce qu’il dit et ce qu’il sait. Il est devenu un croyant qui se moque des démentis que lui infligent les révélations successives de la réalité. Ainsi les plus sincères des militants communistes ont-ils pu croire longtemps au « paradis soviétique » alors même qu’ils étaient en mesure de connaître la nature de l’enfer.

Cette seconde catégorie de mensonge est la plus difficile à combattre. Elle est de celle qui règne d’abord dans les tyrannies. Mais elle n’est pas tout à fait absente de la vie de nos démocraties où elle connaît une forme atténuée sous les espèces de l’idéologie.

L’idéologie est le masque de la réalité, un mensonge, si l’on veut, dont usent les acteurs politiques toujours en quête d’idées simples pour convaincre leurs électeurs. On accuse ainsi parfois les actuels candidats à la présidence de la République de « mentir ». Nicolas Sarkozy s’en prend en ces termes à son adversaire, et inversement. Sans doute, dans les échanges d’arguments politiques, décèle-t-on toujours un peu voire beaucoup d’inexactitude ou d’approximation. Faut-il y reconnaître autant de mensonges dans sa première forme, soit une volonté délibérée de tromperie ?

"Menteur !", ou le refus du débat

C’est ce que l’on ne saurait soutenir sans faire courir quelque péril à la démocratie, forme politique qui se nourrit de l’affrontement de convictions opposées ? Tenir l’adversaire pour un menteur revient à le dégrader moralement et à lui ôter toute légitimité. C’est vouloir faire cesser le débat et donc contrevenir à la démocratie elle-même qui ne peut vivre que d’une conflictualité maîtrisée. 

Dans la tradition politique française, l’insulte « menteurs ! » revient souvent à l’extrême-droite pour laquelle le débat n’a pas lieu d’être. L’illustration en a encore été récemment faite dans une déplorable émission de télévision où deux adversaires politiques, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, affectionnant l’un et l’autre l’invective dans le débat politique, ne purent échanger le moindre propos un tant soit peu consistant. 

Lisons et relisons George Orwell ! Les pires menteurs sont les tyrans parce que nul n’est en mesure de mettre au jour leurs dénis de la réalité. Raison de plus sans doute pour condamner les petits arrangements avec la vérité dont les démocraties sont coutumières. Ne concevons pas cependant le débat démocratique comme une empoignade entre bonimenteurs. Notre avenir collectif y perdrait beaucoup.

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