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Amélie de Montchalin et Olivier Dussopt s’expriment lors d’une conférence de presse sur l'utilisation par le gouvernement de cabinets de conseil.
Amélie de Montchalin et Olivier Dussopt s’expriment lors d’une conférence de presse sur l'utilisation par le gouvernement de cabinets de conseil.
©Eric PIERMONT / AFP

Cabinets de conseil

McKinsey : la brindille qui masque la forêt des (toutes autres) défaillances de l’État

Selon une commission d’enquête sénatoriale dont les conclusions ont été rendues le 17 mars dernier, le gouvernement aurait dépensé un milliard d’euros auprès des cabinets de conseil en cinq ans.

Nathalie MP Meyer

Nathalie MP Meyer

Nathalie MP Meyer est née en 1962. Elle est diplômée de l’ESSEC et a travaillé dans le secteur de la banque et l’assurance. Depuis 2015, elle tient Le Blog de Nathalie MP avec l’objectif de faire connaître le libéralisme et d’expliquer en quoi il constituerait une réponse adaptée aux problèmes actuels de la France aussi bien sur le plan des libertés individuelles que sur celui de la prospérité économique générale.
 
https://leblogdenathaliemp.com/

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Le 16 mars dernier, la Commission d’enquête sénatoriale sur l’influence des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques rendait un rapport passablement explosif puisqu’elle nous informait que les dépenses en prestations de conseil de l’État, qualifiées de « pognon de dingue », « avaient plus que doublé » entre 2018 et 2021 (d’environ 500 millions à 1 milliard d’euros) et concluait à l’existence d’un « phénomène tentaculaire ».

Le graphe ci-dessous, tiré du rapport en question, illustre cette évolution. À noter que les chiffres indiqués – 379 millions en 2018 et 894 millions en 2021 – ne concernent que les ministères, à l’exclusion des opérateurs de l’État style Pôle emploi et autres, d’où la différence avec les montants annoncés plus haut :

C’est la crise sanitaire de 2020-2021 qui a mis en lumière de façon inédite la place importante accordée par l’État aux conseils extérieurs. La commission sénatoriale souligne à quel point ces derniers ont pu se construire un nid douillet dans l’impréparation totale de l’État face à la pandémie. Pendant cette période, le cabinet McKinsey recruté pour organiser la campagne vaccinale a clairement tiré le gros lot, suivi par le cabinet Citwell chargé de l’approvisionnement en masques : 

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À la lecture du document du Sénat, il s’avère cependant que le « scandale McKinsey » qui agite en conséquence la campagne présidentielle depuis deux semaines est assez mal nommé au sens où ce cabinet est loin d’être le plus actif parmi les grands cabinets privés travaillant pour les pouvoirs publics. Le schéma ci-dessous à gauche donne la part des différents consultants dans le marché du conseil aux ministères, mais comme le précise le rapport, il laisse de côté les prestations informatiques, ce qui revient à minorer l’importance réelle d’entreprises spécialisées dans ce domaine comme Accenture ou Capgemini.  Pour sa part, McKinsey est à 1 %.

De même, vouloir absolument transformer ladite affaire McKinsey en « MacronGate » tombe assez mal dans la mesure où toutes les entités publiques, peu importe leur couleur politique, ont recours aux services de consultants extérieurs et où le niveau de dépenses observé actuellement en ce domaine était déjà celui des années 2009 et 2010 – sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy à l’époque de la fameuse Révision générale des politiques publiques ou RGPP si je ne m’abuse (schéma de droite) :

On pourrait aussi se dire que le niveau de recours de l’État français à des cabinets extérieurs est des plus raisonnables comparé à ce qui se pratique au Royaume-Uni et en Allemagne, comme on peut le voir également sur le schéma ci-dessus à droite.

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Il n’en demeure pas moins que cette situation pose quelques graves problèmes économiques et éthiques. Moins du fait des caractéristiques des cabinets de conseil eux-mêmes que parce que le terme « tentaculaire » utilisé par la Commission d’enquête à leur encontre s’applique en réalité prioritairement à notre État français. 

Or un État tentaculaire, par ses dépenses élevées (1 423 milliards d’euros ou 61,6 % du PIB en France en 2020, mais déjà 55,4 % auparavant) et par son intrusion normative permanente dans une masse croissante d’activités humaines, sans oublier ses monopoles sur l’éducation, la santé et le système de protection sociale, est un État qui tend d’une part à devenir gaspilleur et inefficace et auquel, d’autre part, il est de plus en plus difficile de se soustraire complètement dans ses activités quotidiennes.

Il en résulte automatiquement des formes de connivence, c’est-à-dire cette idée que face à un État dévorant partout répandu, il est préférable de caresser la bête dans le sens du poil, voire de l’influencer gentiment afin d’obtenir des marchés et/ou des législations favorables. Les services entre amis consentants et autres renvois d’ascenseur entre élus, puissance publique et acteurs privés, tous obligés les uns des autres, sont au coin de la rue. Distorsions typiques qui, en affectant à la fois le libre jeu du marché économique et le système démocratique, lèsent chacun de nous comme consommateurs, contribuables et électeurs.

Concrètement, sur le sujet qui nous occupe ici, Il faut savoir que les effectifs de la fonction publique tels que tenus à jour par l’Insee ne forment en réalité que la partie visible de l’iceberg étatique (tableau ci-dessous).

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Outre les fonctionnaires recrutés via les concours de la fonction publique, outre les contractuels qui, comme leur nom l’indique, ont un contrat de travail (de droit public, transformable par concours interne en statut de fonctionnaire) et outre les « autres statuts » tels que les médecins hospitaliers ou les enseignants du privé sous contrat par exemple, les bureaux des ministères et des collectivités locales abritent aussi des individus d’un quatrième type : les consultants.

Ceux-ci sont rémunérés par leur employeur, lequel est un cabinet de conseil qui se fait payer par l’État sous forme d’honoraires en échange d’une prestation intellectuelle portant généralement sur des questions de stratégie, d’organisation ou de développement informatique – ce dernier domaine étant célèbre pour donner des cauchemars aux fonctionnaires.

Ces consultants n’apparaissent donc ni dans les effectifs de la fonction publique ni dans la masse salariale. Leur « recrutement » se fait via la Direction des achats de l’État (ou DAE – Bercy) pour les ministères, leurs agences et les établissements publics, et via d’autres directions des achats pour les collectivités territoriales, exactement comme pour les voitures de fonction, le carburant, les équipements de défense nationale, les gommes et les ramettes de papier. Il s’agit en effet « d’acheter » une prestation de service afin d’obtenir les compétences ou les renforts introuvables en interne. 

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Or la sphère publique est très mauvaise « acheteuse ». À partir du moment où ses agents dépensent de l’argent qui ne leur appartient pas (les recettes fiscales ou de la dette nouvelle) pour des bénéficiaires autres qu’eux-mêmes, on peut être certain que les négligences seront nombreuses et le rapport qualité-prix médiocre. Le même consultant recruté par une entreprise privée sera soumis à une obligation de résultat (ou la porte) autrement plus sévère. D’où le risque de voir pléthore de cabinets s’incruster avec délice dans des services publics peu regardants sur l’efficience que le contribuable serait en droit d’attendre. 

Quelques exemples :

Certaines missions sont ponctuelles, par exemple l’intervention de l’institut de sondage OpinionWay pour analyser les contributions du Grand débat. Mais il existe aussi des missions beaucoup plus récurrentes pour lesquelles les consultants travaillent « en régie » à temps plein directement chez le « client », c’est-à-dire dans les ministères ou les collectivités locales. Pour le dire sans fard, ils « font les fonctionnaires » et assument le travail que les fonctionnaires patentés ne font pas, soit par manque de productivité soit par manque de compétence.

Parlez avec l’un de ces consultants et très rapidement, il vous dira :

« Je suis encore sorti tard alors que mes ‘collègues’ ont quitté le bureau à 17 heures. Je suis là pour faire leur boulot, en fait ! De ce que je vois, 20 % des fonctionnaires se défoncent vraiment, et ça peut très bien être des catégories C, (les moins gradés) mais 80 % ne foutent littéralement rien, et ça peut très bien être des catégories A (les plus gradés). »

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On se rappellera par exemple que l’un des enjeux récents dans la fonction publique, à Paris notamment, consistait à trouver toutes les martingales possibles pour remonter facialement le temps de travail hebdomadaire des agents à 35 heures sans altérer les petites habitudes laxistes en vigueur un peu partout.

De plus, au moment où les dépenses de consulting en informatique ou autre passaient du simple au double, il n’est pas inutile de souligner que de leur côté les effectifs des fonctionnaires augmentaient de 31 200 personnes entre 2017 et 2020 – et de 134 700 si l’on raisonne hors emplois aidés. Ces derniers avaient considérablement augmenté à l’époque de Sarkozy et Hollande et furent dégonflés à partir de 2017, donnant lieu dans le même temps à un recrutement plus que compensatoire de fonctionnaires classiques :

Effectifs de la fonction publique depuis 2017 (Source : INSEE – EA = Emplois aidés)

Autrement dit, la sphère étatique ne cesse de s’accroître, en effectifs comme en dépenses. Et s’accroissant, elle entraîne avec elle tout ce qu’elle touche dans une connivence perverse et inefficace, recours aux cabinets privés inclus.

Il est maintenant question d’ajouter moult régulations et encadrements au recrutement de ces derniers. Mais qu’on le veuille ou non, un État aussi follement dépensier que le nôtre imprime sa marque partout, pousse tous les acteurs de la société à se positionner par rapport à lui et finit par étouffer toute velléité d’autonomie et d’efficience. 

La première correction, la plus efficace et la seule véritablement garante des intérêts des citoyens, serait que l’État lui-même subisse une réduction de sa zone d’intervention. Les occasions de conflits d’intérêt et de connivence en seraient diminuées ; la liberté et la transparence démocratique y gagneraient.

Cet article a été initialement publié sur le site de Nathalie MP : cliquez ICI

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