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Marine le Pen charge l'Allemagne dans le Spiegel : est-elle la seule à dire leurs quatre vérités aux Allemands ?
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Marine le Pen charge l'Allemagne dans le Spiegel : est-elle la seule à dire leurs quatre vérités aux Allemands ?

Dans une interview-fleuve accordé au magazine Spiegel, Marine Le Pen a dénoncé vertement la politique menée par Berlin, estimant qu’elle était « nuisible à tous les autres pays » de la zone euro tout en alimentant la germanophobie. Des critiques très commentées outre-Rhin mais qui sont loin d'être inédites de la part d'un responsable politique français.

Cécile Calla

Cécile Calla

Cécile Calla est rédactrice en chef en Allemagne du magazine Paris-Berlin. 

Elle est notamment l'auteure de "Que reste t-il du couple franco-allemand" (La documentation française, janvier 2012)

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Atlantico : Dans une interview-fleuve accordé à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, Marine Le Pen a dénoncé vertement la politique menée par Berlin, estimant qu’elle était « nuisible à tous les autres pays » de la zone euro et soulevant le risque d’une montée de la germanophobie. Quelle a été, au-delà des clichés, la réception de ces propos en Allemagne ?

Cécile Calla : La teneur des propos de Marine Le Pen est fondamentalement déjà bien connue outre-Rhin, et tout particulièrement depuis les résultats du 25 mai dernier puisqu’une percée du Front National, et plus largement des formations eurosceptiques était attendue. Si de telles déclarations ne représentent donc pas une surprise pour les Allemands, elles prennent toutefois une dimension particulière à travers un entretien de 4 pages dans l’un des magazines les plus lus de ce côté du Rhin (près de 900 000 exemplaires tirés chaque semaine, NDLR). Les déclarations d’Angela Merkel au lendemain des élections européennes soulignait justement une réelle inquiétude face à l’avancée « spectaculaire et regrettable » des populismes.

Il est ainsi certain que la Chancellerie et le gouvernement allemand vont se retrouver contraints à certaines concessions, Berlin ayant toujours autant besoin de la France pour faire avancer ses compromis sur la scène parlementaire bruxelloise.  Du point de vu allemand, le problème ne se limite pas toutefois au seul Front National puisque c’est pratiquement l’ensemble du discours politique français vis-à-vis de l’Europe (tant à l’UMP qu’au Parti Socialiste) qui a aujourd’hui tendance à s’appuyer sur le rejet de tous les maux français sur le dos de Bruxelles. C’est en tout cas une perception partagée par de nombreux décideurs allemands à l’heure actuelle.  

La dirigeante du Front National s’attaque logiquement à la gestion de l’euro ainsi qu’aux institutions européennes dépeintes comme « anti-démocratiques » et trop proches des volontés allemandes. Peut-on dire qu’elle soit pour autant la première du monde politique français à faire des déclarations dans ce sens ?

Cécile Calla : Le fait de dire que le niveau de l’euro est trop fort et que le fonctionnement des institutions démocratiques européennes est en panne est loin de représenter quelque chose d’absolument inédit dans le paysage politique français qui a fait de la réforme de la BCE un de ses leitmotivs, ne serait-ce que dans le discours.Des critiques se font par ailleurs aussi entendre sur la scène intérieure allemande. Néanmoins, les dirigeants français ont pris l’habitude de se comporter comme s’ils n’avaient eu aucun mot à dire dans la construction européenne depuis Maastricht. S’il est évident qu’une bonne partie des structures de l’Europe sont d’inspiration allemande (tout particulièrement la BCE qui repose sur un modèle de contrôle de l’inflation directement hérité de la Bundesbank), il s’agit là d’un cadre qui a été entièrement accepté à l’époque par François Mitterrand et plus largement une grande partie du monde politique français.

Cela n’a toutefois pas empêché de voir depuis fleurir les déclarations critiques à l’égard de l’Allemagne, notamment sur les thèmes qu’évoquent Marine Le Pen dans le Spiegel. Jean-Luc Mélenchon a ainsi critiqué l’euro à de nombreuses reprises tandis qu’on se souvient des déclarations d’Arnaud Montebourg en 2011 sur la « politique à la Bismarck » menée par Angela Merkel sur la scène européenne. Ce type de discours est cependant loin de se limiter au seul univers politique et est aussi très présent dans le monde intellectuel. Une personnalité comme Emmanuel Todd a ainsi accordé récemment un entretien à l’hebdomadaire Die Zeit où il tient un discours assez dur à l’égard des entreprises allemandes tout en dénonçant « l’archaïsme » économique du pays, sa position très sceptique à l’égard de la monnaie unique étant par ailleurs bien connue. On ne peut en conséquence pas dire que le discours tenu par  Marine Le Pen, aussi critique soit-il, soit réellement des plus novateurs en la matière.

Son souhait de faire « exploser l’Union Européenne » a été particulièrement commenté. Peut-on parler dans ce cas précis d’une ambition inédite ?

Cécile Calla : Cette déclaration n’est encore une fois pas si surprenante puisqu’elle fait écho à d’autres du même type, Marine le Pen n’ayant jamais caché depuis son arrivée à la tête du FN qu’elle souhaitait sortir de l’euro et de l’Union Européenne telle qu’elle existe actuellement. Les Allemands ne sont pas en train de « découvrir » ces propositions mais il est toutefois évident qu’elles ont désormais un tout autre poids au sortir des dernières élections européennes. Il sera à ce titre intéressant d’observer l’évolution des nouveaux eurodéputés FN au Parlement lors des prochaines semaines face à la complexité et la culture du compromis qui sont inhérentes aux structures communautaires du Vieux Continent.  Reste à savoir s’il y aura une transformation du discours en actes politiques concrets.

Malgré des réticences, Nicolas Sarkozy et François Hollande se sont tous deux engagés dans une coopération ouverte avec Berlin, donnant par-là peu de gages à la « voie française ». N’y’a-t-il pas depuis un décalage entre l’opinion française et son pouvoir qui laisse actuellement un boulevard aux euro-critiques ?

Cécile Calla : Il y a effectivement eu des volontés de négocier d’avantages avec Berlin, que ce soit sur les statuts de la BCE avec Sarkozy ou sur le Traité Européen avec François Hollande. Il s’agit ici de néanmoins de changements institutionnels qui ont été validés par les autorités françaises et que l’on ne peut modifier du jour au lendemain. D’autant plus qu’en Allemagne, il n’existe pratiquement aucun débat sur des sujets que la droite (CDU) comme la gauche (SPD) refusent de reconsidérer pour l’instant. Les problèmes posés par un euro fort qu’il nous est impossible de dévaluer sont toutefois plus vastes et plus subtils que ce que l’on pourrait penser puisqu’une simple réforme des statuts de la BCE n’offrirait pas de facto la souveraineté monétaire tant réclamée par les dirigeants et l’opinion française. La difficulté pour la classe politique française est aujourd’hui d’expliquer que nous vivons dans une économie interdépendante, reposant sur de nouvelles bases et nécessitant des réformes qui ont été engagés tardivement et avec beaucoup de timidité. Si cette vision des problèmes économiques est effectivement assez partagée au sein du pouvoir allemand, il ne s’agit pas d’un point de vue exclusivement « germanique » puisque les pays scandinaves et la Hollande sont eux aussi proches de ce discours actuellement.

Peut-on dire que l’Allemagne soit prête à écouter des critiques de plus en plus récurrentes à l’encontre de sa politique ?

Cécile Calla : Les prochaines semaines démontreront justement jusqu’où les Allemands seront prêts aux concessions face à un euroscepticisme de plus en plus important. On peut en tout cas affirmer qu’il y a une réelle conscience des sacrifices réalisés et de la montée du chômage sur l’ensemble du Continent, et la politique menée sur les prochains mois devraient être l’illustration de cette appréhension. Ce sera particulièrement vrai dans le cas de la France qui est un partenaire incontournable pour Merkel, cette dernière ayant plus que jamais besoin de l’aval de Paris pour légitimer les grandes décisions prises à Strasbourg et à Bruxelles. Ces volontés d’ouverture seront toutefois logiquement modérées par plusieurs principes, le premier d’entre eux portant sur le respect des traités signés jusqu’ici par les différents gouvernements. La fame use mesure des euro-bonds (qui revient à mutualiser l’ensemble des dettes de la zone euro, NDLR) reste ainsi un sujet tabou à l’heure actuelle malgré quelques sympathies minoritaires au sein du SPD allemand.  

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