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L'otage français en Somalie, Marie Dedieu, est décédée.
L'otage français en Somalie, Marie Dedieu, est décédée.
©Reuters

Otage française décédée

Qui se cache derrière l'enlèvement de Marie Dedieu ?

Peu d'informations ont filtré, mais le Quai d’Orsay a annoncé ce mercredi la mort de l’otage français enlevé il y a trois semaines au Kenya. Un enlèvement sans doute lié au contexte local. Tentative d'explications...

Roland  Marchal

Roland Marchal

Roland Marchal est chargé de recherche CNRS et enseigne à Sciences Po Paris. Ses recherches portent sur l’économie et  les conflits dans l’Afrique sub-saharienne. En particulier les conflits armés en Afrique centrale et dans les pays de la Corne.

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Atlantico : Après l'enlèvement de la Française Marie Dedieu, on a rapidement accusé les Shebaab, ces islamistes radicaux somaliens. On les soupçonne de bloquer l’aide alimentaire d’urgence et d’avoir déjà enlevé plusieurs occidentaux... Qu'en pensez-vous ?

Roland Marchal : Il faut être prudent, cela peut être les Shebaab, les pirates tels que nous les connaissons ou des bandits qui peuvent essayer de vendre l’otage à l’un ou l’autre de ces groupes. Ce ne sont pas les mêmes groupes et donc les stratégies pour d’éventuelles négociations sont différentes.

Selon vous, on amalgame à tort, différents groupes ?

Oui. Les Shebbaab sont nés de quatre groupes certes polarisés par l’islamisme, mais très différents dans l'histoire de la crise somalienne. Ces groupes sont restés associés après avoir travaillé ensemble pendant l’année 2006, notamment parce que les événements et les politiques occidentales ne leur ont pas laissé d'autres choix. En particulier, tous se revendiquent d’un nationalisme véhément au-delà de références islamiques en fait relativement diverses. Quant aux pirates, ils relèvent d’un tout autre pan de l’histoire de la crise somalienne et n’ont pas d’affiliation religieuse claire. Ils sont un peu l’expression d’une exaspération de la population face à la pêche illégale dont s’occupe bien peu la communauté internationale et surtout l’émergence d’un nouveau secteur d’accumulation de l’économie somalienne.

Vous étiez à Nairobi au Kenya au moment de l’enlèvement - attribué aux Shebaab - de Marie Dedieu. Quelles sont selon vous les raisons de ce drame ?

On peut retenir deux scénarii qui chacun reflètent une part de vérité. Mais il n’y a qu’une seule vérité, peut-être ailleurs que dans ces deux scénarios.

Scénario n°1. Le plus probable :

Le Kenya est le poumon économique de l'Afrique de l'Est. C'est aussi un pays plus avancé en termes démocratiques même si on peut avoir de nombreuses et importantes réserves sur la vie politique kenyane. Le gouvernement kenyan a pris date avec l'indépendance du Sud-Soudan et il songe aujourd'hui à un ambitieux projet de construction d'infrastructures à partir de la zone de Lamu, qui permettrait de relier un nouveau port avec la capitale du sud-Soudan ainsi que les grandes villes du sud de l’Éthiopie. Le problème étant que les communautés locales du Nord Est kenyan n'ont pas été consultées.

Il y a donc une énorme amertume de la population qui craint que des terres soient confisquées, que l'argent se déverse sans qu’elle n’en profite... D’où un mécontentement vis-à-vis du gouvernement d’autant qu’en sus -sur les conseils des Britanniques et des Américains- des troupes sont envoyées dans le nord du pays. Cette présence militaire est perçue de manière ambivalente : elle peut rassurer mais elle rappelle aussi des épisodes traumatiques des années 1980 comme le massacre de centaines de Somalis en 1984 à Wagalla. Dans un tel contexte avec une Somalie voisine en guerre ouverte, il est aisé de trouver des hommes de main qui commettent des actes criminels (comme l'assassinat du Britannique, l'enlèvement de sa femme, puis trois semaines après celui de la Française Marie Dedieu), afin de créer de l'instabilité. Et ce, même si cela condamne la région et provoque des pertes économiques importantes pour le Kenya.

On parle de Shabaab, mais il y a d'autres groupes aujourd'hui alliés au gouvernement kenyan qui produisent beaucoup de violence. Une fois l'otage entre leurs mains, leur principale préoccupation est de le vendre, soit aux Shabaab, soit aux pirates pour quelques dizaines de milliers de dollars. N'oublions pas, en effet, que ces bandits à la petite semaine n’ont pas la capacité de négocier une rançon pour des captifs étrangers.


Scénario 2 - L'hypothèse Shebaab :

L'hypothèse Shebaab peut également faire sens. Même si le fait que ce bateau se soit retrouvé à Ras Kamboni n'en est pas la preuve ultime -car il y a beaucoup d'autres explications possibles. Le Kenya a pendant longtemps fait preuve d’une assez grande neutralité face au conflit somalien, même si l’armée kenyane avait appuyé les partisans de Mahamed Siyaad Barre en 1991 et 1992. Jusqu’en décembre 2006, le Kenya s'est efforcé de ne jamais aller trop loin. Depuis l’intervention éthiopienne, cette neutralité s’est peu à peu réduite et la ligne rouge a été franchie au mois de mars 2011, quand l'armée kenyane s'est impliquée massivement dans des combats au Jubbaland -la zone frontalière avec le Kenya- pour récupérer des territoires qui ensuite sont allés à certains groupes somaliens alliés ou non du Gouvernement fédéral de transition somalien (TFG). Ces enlèvements seraient un message au Kenya pour dire que s'il ne revient pas au statu quo ante, le coût de sa participation à la guerre en Somalie serait beaucoup plus important que ses dirigeants ne le pensent et ne se mesurerait pas qu'en termes militaires.



Quel a été le calcul des ravisseurs ? Théoriquement, les mouvements djihadistes tuent mais ne ne prennent pas d'otages - et encore moins des femmes ?

Si on est dans ce scénario, c’est un vrai problème pour les Shebaab vis-à-vis de leur idéologie. En effet, selon celle-ci il est parfaitement licite de s’attaquer à des combattants ou même à des gens comme moi qui parlent de leur pays et de leur sale guerre. Mais kidnapper une femme, et surtout handicapée par la maladie, est prohibé par leur idéologie.

C'est là qu'on s'aperçoit qu'il peut y avoir un calcul stratégique. L'otage britannique est dans la région centrale, dans une zone où pirates et Shebaab peuvent coexistent sans heurt. L’explication tient à la nature des recrutements locaux. Pour les Shebaab, il serait couteux de s’attaquer aux pirates qui sont plus nombreux et extrêmement bien armés (car bien plus riches qu’eux) - d’autant plus que les pirates n'ont aucune ambition politique. Toujours en suivant ce scénario, en installant ses otages là-bas, les Shebaab contribuent à une identification entre pirates et mouvement djihadiste. Si les pirates étaient de plus en plus labélisés «Shebaab», pour mieux se défendre, ils devraient à terme rejoindre véritablement les Shebaab. Une vraie prophétie auto-réalisatrice ! Pour les Shebaab, le résultat serait excellent car il aurait ainsi accès à une partie conséquente des rançons et surtout aux armes lourdes et aux munitions des pirates. Encore une fois, il faut être prudent car les faits connus ne permettent pas de choisir un tel scénario.


Les "Shebaab" forment-ils, selon vous, un mouvement de libération ou un groupe terroriste ?

Les Shebaab ont su utiliser la référence nationaliste pour se reconstruire après décembre 2006 et ils l'ont fait avec un énorme talent. Mais ils ne forment pas un mouvement de libération quand bien même on prendrait leur hostilité aux forces étrangères au sérieux. Quand vous étudiez cette crise sur la longue durée, vous comprenez mieux pourquoi les gens se sont retrouvés impliqués dans cette organisation : il faut mesurer ce que le contexte a entraîné sur les choix politiques ou idéologiques, comment les logiques de survie ont abouti à des postures totalement paradoxales.

Quand vous considérez les politiques qui ont été mises en place par les acteurs régionaux et internationaux, vous voyez qu'il n'y a aucun espace politique. On sait que des commandants voudraient faire scission. Mais en même temps, ces gens-là savent que s'ils rejoignent le gouvernement de transition somalien, leur vie politique (et sans doute plus) est finie... Les Occidentaux en conviennent, eux qui critiquent de façon acerbe ce gouvernement officieusement, mais demeurent officiellement cléments avec lui simplement parce qu’ils s’interdisent tout autre interlocuteur.

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