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Grand méchant loup

Marche mondiale contre Monsanto : comment séparer le bon grain de l’ivraie entre accusations fantasmagoriques et vrais griefs

Ce samedi 24 mai, des millions de citoyens se sont rassemblés dans le monde entier à l'occasion d'une manifestation anti-Monsanto. Le géant de l'agro-alimentaire alimente les fantasmes à son égard, pourtant il a à son crédit des avancées majeures qui permettent aujourd'hui de subvenir aux besoins d'une population croissante.

  1. Atlantico : La troisième marche annuelle contre Monsanto a été organisé le 24 mai dernier, réunissant plusieurs millions de personnes à travers 52 pays. Les dérives d'ingérence de la firme dans la gestion des agriculteurs, et plus globalement le manque d'indépendance alimentaire de pays entiers sont dénoncés par les manifestants. Sur le plan politique, Monsanto se voit accuser de corruption. En marge de ces accusations, un de ses cadres a été récemment récompensé par le Prix mondial de l'alimentation pour "sa contribution à  améliorer la qualité, la quantité et la disponibilité de nourriture présente dans le monde". Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Marcel Kuntz : Monsanto a un problème d’image de marque. Ils n’ont pas réalisé à temps que leur communication n’était pas adaptée à l’Europe, et même contreproductive, offrant le flanc aux attaques teintées d’anti-américanisme et d’anti-capitalisme. Qui ont fait tache d’huile, car les habiles anti-OGM ont vu le talon d’Achille. Cela étant dit, les "millions" de manifestants se réduisent dans les faits à quelques dizaines de milliers. Les marches anti-Monsanto existent plus sur internet que dans la rue ! Qu’un célèbre docu-menteur anti-Monsanto (que j’analyse point par point dans mon dernier ouvrage) puisse devenir une référence nous en apprend plus sur les dérives de la course à l’audimat que sur cette société.

La conversion de Monsanto aux biotechnologies est une aventure technique similaire à celle d’Apple ou de Microsoft dans un autre domaine, mais avec deux différences de taille : un passé de chimie lourde qui pèse sur son image et des produits qui ne bénéficient pas directement au grand public. Si un Prix est remis pour l’invention de la transgénèse, il est normal d’associer tous les artisans, dont le chercheur de Monsanto, car il a été parmi les pionniers. Ses publications scientifiques en témoignent.

  1. Outre des ratés dans sa communication, l'entreprise laisse au regard de son histoire une succession de découvertes et d'applications à l'origine de multiples scandales, qu'il s'agisse du "Round-Up", responsable de nombreux cancers, de communication mensongère sur les caractéristiques de ses produits et qui ont notamment conduit à  une sur-utilisation néaste pour l’environnement (voir ici). Peut-on douter de l'élaboration de ces argumentaires à des fins commerciales ?

Il n’y a aucune donnée scientifique digne de ce nom qui lie le Roundup à des cancers, ni autre pathologie, en condition normale d’utilisation. Evidemment dans des expériences qui ne veulent rien dire, comme des cellules en culture qui baignent directement dans le produit, on peut voir ce que l’on a envie de voir. Beaucoup de produits ménagers donneraient le même résultat ! Cela étant dit, la dose faisant le poison, je recommande de réduire les contacts avec tous les produits, y compris ménagers.

Le glyphosate, principe actif du Roundup, est d’un point de vue biologique "biodégradable", c’est-à-dire qu’il est digéré par certains microorganismes. Vous pouvez ainsi désherber un terrain et replanter quelques semaines plus tard, c’est même une des raisons de son succès. En revanche, il ne peut se prévaloir du terme d’un point de vue réglementaire, car sa vitesse de dégradation n’est pas assez rapide dans tous les environnements. C’est là la cause du litige.

  1. Le mouvement Anti-Monsanto évoque les graines stériles, c'est-à-dire non réutilisables les années suivantes comme la pratique ancestrale de l'agriculture l'enseigne, pour démontrer la violence de Monsanto dans ses rapports avec les fermiers. Comment l'entreprise a-t-elle pu à ce point se rendre indispensable aux agriculteurs, voir à certaines zones et populations entière avec des modalités aussi inégales ? Monsanto n'a-t-il pas voulu profiter de l’intérêt de ses produits pour prendre en otage fermiers et populations sous-alimentées ?

Le mouvement anti-OGM a l’immense avantage de ne pas être tenu d’être cohérent dans ses allégations : il affirme à la fois que les OGM sont stériles et qu’ils vont tout envahir. Les deux ne sont pas possibles à la fois, et en fait les deux sont faux. Cela étant dit, Monsanto a lancé une autre conception du métier de semencier, qui n’est que l’application des règles d’une économie de marché, mais cela a tranché avec les pratiques plus paternalistes des semenciers historiques. Concrètement cela signifie que l’agriculteur achète au prix du marché des produits et des semences qui lui donnent la possibilité d’améliorer sa condition. A condition que ne s’exercent pas des pouvoirs de marché exorbitants. C’est aux pouvoirs publics d’y veiller.

En Argentine par exemple, Monsanto n’y est pour rien (il ne touche pas de royalties sur le soja qui y fait la fortune de certains) : c’est un choix politique et économique de favoriser les exportations via de grandes exploitations au détriment des petites.

Si Monsanto a des torts, qu’il soit condamné en justice comme chacun dans le même cas, mais n’en faisons pas la cause de tous les malheurs du monde.

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