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Sous couvert de vendre de l’électricité « verte », certaines entreprises se fournissent auprès d’EDF en électricité issue de la production nucléaire.
Sous couvert de vendre de l’électricité « verte », certaines entreprises se fournissent auprès d’EDF en électricité issue de la production nucléaire.
©JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

Energie verte

Marché de l’électricité de l’UE : rien ne va plus

Sous couvert de vendre de l’électricité « verte », certaines entreprises se fournissent auprès d’EDF en électricité issue de la production nucléaire. Une situation commerciale qui est souvent un mensonge pour les consommateurs. Et la conséquence d’un marché ubuesque de l’énergie qu’il est nécessaire de réviser en profondeur.

Samuel Furfari

Samuel Furfari

Samuel Furfari est professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles, docteur en Sciences appliquées (ULB), ingénieur polytechnicien (ULB) et Président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels. Il a été durant trente-six ans haut fonctionnaire à la Direction générale de l'énergie de la Commission européenne.

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L’obligation des énergies renouvelables détruit le marché

En 2009, sous l’impulsion d’Angela Merkel, avec la complicité de la Commission européenne dirigée par José Manuel Barroso, le Parlement européen et le Conseil européen ont rendu la production d’électricité renouvelable contraignante. Il n’était plus question de choix rationnel, mais d’une obligation de produire des énergies renouvelables, et surtout d’imposer leur priorité de distribution dans le réseau.

Or les énergies renouvelables conduisent à une électricité chère pour le client final. Certes, leur production n’est pas très onéreuse. Mais les fortes perturbations qu’elles créent dans le réseau électrique, les mécanismes nécessaires pour compenser leur intermittence conduisent à un prix de l’électricité élevé. En bref, plus on génère de l’électricité éolienne et solaire photovoltaïque, plus le prix de vente est élevé. L’UE force donc en priorité la distribution d’une électricité chère à produire et subventionnée. Ce qui va à l’encontre des lois naturelles du marché.

Rien ne va plus

Cela conduit à des incongruités qui commencent à être dénoncées.Dans La Revue de l’Énergie (juillet-août 2020) Claude Desama, ancien député européen qui fut le rapporteur au Parlement européen de la première directive sur l’ouverture du marché, a eu le courage de dire que le marché européen de l’électricité, dont il a été un des principaux artisans, est « caduc ».Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a été clair bien avant la guerre en Ukraine puisqu’en septembre 2021, il a déclaré que le marché unique de l’électricité est « aberrant » et qu’« il faut revoir de fond en comble » son fonctionnement, car « les Français en paient la facture d’une manière incompréhensible ».

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Même madame Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, le dit. Lors d’un débat avec les députés européens à Strasbourg, ce 8 juin, elle a dû admettre que le fonctionnement actuel du marché de gros de l’électricité de l’UE ne fonctionne pas : « Ce système de marché ne fonctionne plus. Nous devons le réformer. Nous devons l’adapter aux nouvelles réalités des énergies renouvelables dominantes ».

La fausse énergie verte

Mais les énergies renouvelables ne sont pas les seules coupables. C’est le principe même du marché qui est en cause. Pour des raisons historiques ou à cause de la géologie de chaque pays, chaque État membre a une composition différente de sa production d’électricité. La France a misé plus que d’autres sur le nucléaire, la Pologne utilise son charbon, l’Allemagne son lignite, et ceux qui ne disposent pas de ressources propres ont recours au gaz naturel importé. Et tout cela doit produire de l’électricité avec un prix de vente de gros unique pour l'UE. Pour satisfaire la demande, on appelle d’abord les centrales qui produisent au moindre coût, puis, progressivement, celles qui sont de plus en plus chères. 

Or, dans un marché, il ne peut y avoir qu’un seul prix, de sorte que — à l’instar de la loi de Ricardo pour la rente pétrolière — certains qui produisent au moindre coût bénéficieront d’une rente différentielle par rapport à celui qui produit le dernier kilowattheure nécessaire pour satisfaire la demande. En fin de compte, chacun vend au prix du kilowattheure le plus cher. En particulier, la France, qui grâce à ses centrales nucléaires et hydroélectriques dispose d’une électricité décarbonée à très bas coût, doit vendre son électricité au prix de celle produite par le gaz naturel. 

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Le mécanisme peut se résumer ainsi : une forte croissance de l’économie chinoise en sortie de crise Covid entraîne une forte demande d’énergie en Chine et donc un appel au gaz naturel liquéfié (GNL), qui déclenche un prix plus élevé du GNL dans l’UE et donc un prix plus élevé de la production d’électricité à partir de gaz naturel dans le marché unique et donc, en bout de chaine, une augmentation du prix de l’électricité, qui provient pourtant toujours du même mix (essentiellement nucléaire et hydroélectrique). 

La guerre en Ukraine a indirectement révélé l’échec du marché européen de l’électricité qui résulte de la non prise en compte du caractère évanescent de l’électricité et de l’énorme difficulté pour son stockage. La faute originelle en revient aux juges de l’UE qui en 2001 dans l’Arrêt PreussenElektra AG contre Schleswag AG, ont ignoré les lois de la physique en décrétant que l’électricité est une marchandise comme le sucre ou le yaourt. La production d’électricité doit à tout moment et constamment être en équilibre avec la demande. Lorsque vous ouvrez votre réfrigérateur instantanément une centrale électrique réagit pour produire l’électricité nécessaire. Les difficultés de cet équilibre avaient été avancées pour s’opposer à l’ouverture du marché. Il faut observer que malgré la complexité technologique, cet approvisionnement a été assuré de manière satisfaisante.

Une aberration supplémentaire française

Rien qu’en France, à cette situation complexe s’ajoute une difficulté supplémentaire due à son niveau élevé d’investissement nucléaire dans le passé. Ce qui devait être un avantage devient un handicap. Pour briser le monopole d’EDF, il a fallu inventer un système qui garantisse aux vendeurs d’électricité renouvelable un prix compétitif avec le producteur historique. L’Accès Réglementé à l’Électricité Nucléaire Historique (ARENH) permet à tous les fournisseurs alternatifs d’acheter de l’électricité à EDF dans des conditions fixées par les pouvoirs publics, à un prix réglementé de 42 euros par mégawattheure (MWh), alors que la valeur marchande oscille actuellement autour de 200 euros par MWh. La flambée des prix de l’électricité a conduit les producteurs à augmenter le prix de vente de l’électricité verte, ce qui ne permet plus aux vendeurs d’électricité dite « verte » de rester sur le marché. 

En conséquence, certains fournisseurs d’électricité s’approvisionnent auprès d’EDF, qui est obligée de leur vendre de l’électricité d’origine nucléaire. Le quotidien Les Echos a rapporté le cas d’Ilek, dont le cofondateur a déclaré sans ambages qu’« il n’est pas possible d’être compétitif sans l’Arenh ». Alors qu’il dénonçait l’achat d’électricité nucléaire par ses concurrents et qu’il se vantait d’être le seul à fournir une énergie « verte », Ilek a dû, comme les autres, se convertir au nucléaire et acheter de l’électricité issue de centrale auprès d’EDF. Le tout en continuant à faire de la publicité vantant les mérites de son électricité « renouvelable ». Enercoop, dont le principal argument marketing est son positionnement sur une « électricité vraiment verte, locale et citoyenne », souscrit aussi désormais à l’atome d’EDF. Le consommateur n’étant pas au fait des subtilités du marché énergétique se retrouve ainsi floué dans les promesses qui lui sont vendues.

Samuel Furfari

Professeur en géopolitique de l’énergie

Président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels

Docteur en Sciences appliquées, ingénieur polytechnicien

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