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Les données de l’Insee indiquent que le pouvoir d’achat a légèrement augmenté durant le quinquennat Macron.
Les données de l’Insee indiquent que le pouvoir d’achat a légèrement augmenté durant le quinquennat Macron.
©INA FASSBENDER / AFP

Equilibres macroéconomiques

Mais au fait, quand leur pouvoir d’achat augmente, à quoi les Français le consacrent-ils ?

Alors que les données de l’Insee indiquent que le pouvoir d’achat a légèrement augmenté pendant le quinquennat Macron, une étude universitaire américaine montre que les hausses de salaires minimum ont tendance à être absorbées par des… hausses de loyers. Qu’en est-il en France alors que ce jeudi était une journée de mobilisation pour le pouvoir d’achat ?

Pascale Hebel

Pascale Hebel

Pascale Hebel est directrice du pôle Consommation et Entreprise au Crédoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie).

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Philippe Moati

Philippe Moati

Philippe Moati est économiste, professeur à l'Université Paris 7 et cofondateur de l'Observatoire Société et Consommation (ObSoCo), une société d'études et de conseil en stratégie.

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Atlantico : Les données de l’Insee indiquent que le pouvoir d’achat a légèrement augmenté pendant le quinquennat Macron. Que savons-nous de la manière dont les Français gèrent une hausse de leur pouvoir d’achat ? Est-elle épargnée ? Dépensée ? Quels sont les équilibres macroéconomiques qui régissent le pouvoir d’achat ?

Philippe Moati : La réponse à cette question est évidemment très perturbée par la crise sanitaire. On va effectivement probablement finir le quinquennat avec une croissance nette du pouvoir d’achat sur la période mais c’est un chiffre moyen. Il y a un lien habituel, mais complexe, entre le pouvoir d’achat et l’épargne. Mais avec le Covid, la dynamique d’épargne n’a pas tant été influencée par le pouvoir d’achat que par la crise sanitaire qui a empêché de consommer. On a fait de l’épargne forcée, y compris en dehors des confinements, et ça aurait sans doute été vrai même si le pouvoir d’achat avait baissé. La banque de France estime qu’il y a 170 milliards d’épargne supplémentaire. Celle-ci est très concentrée sur les plus riches. Pourquoi parce que ceux qui ont le plus épargné sont ceux dont la structure de consommation a été particulièrement affectée par la crise sanitaire : ceux qui partent au ski, en voyage, ceux qui vont souvent au théâtre, au restaurant, etc. Les petits revenus, avec des consommations plus domestiques et « basiques » ont moins économisé. Dans nos enquêtes, 30% des Français déclarent avoir subi une dégradation de leur situation financière en raison de la crise sanitaire (et beaucoup plus chez les revenus modestes). C’est un sentiment qui se base sur leurs revenus et leur consommation, bien sûr cela reste déclaratif. Néanmoins, selon l’INSEE, l’année 2020, cœur de la crise sanitaire, s’est conclue par une stabilité absolue, 0, sur le pouvoir d’achat par unité de consommation, ce qui est en soi remarquable vu la chute du PIB. 

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Hors contexte de crise, quel est le comportement type, théoriquement ?

Philippe Moati : En théorie, cela dépend comme a été interprétée l’augmentation du revenu. Le pouvoir d’achat, c’est la variation du revenu divisée par l’indice des prix. Le gain de pouvoir d’achat est surtout sensible quand il vient de l’augmentation du revenu. On le comprend bien à l’échelle individuelle, si vous recevez une prime de fin d’année, ce n’est pas la même chose que si votre salaire augmente. Le premier est perçu comme transitoire, le second comme permanent. Quand c’est permanent, on adopte un nouveau mode de consommation, quand c’est transitoire, selon la psychologie des ménages, on épargne ou on le dépense dans des choses que l’on n’aurait pas achetés sans.

Vers quels produits se dirigent les consommateurs ? 

Pascale Hébel : Hormis la période de crise sanitaire (2020-2021) qui est très particulière, les hausses de pouvoir d’achat consécutives à une période de crise économique phénoménale entre 2008 et 2013 ont conduit en premier lieu à un rattrapage en équipement des ménages en bien durables. Les consommateurs avaient reporté leurs achats de biens tels que la voiture, les lave-linges et lave-vaisselles. Sur les appareils électroménagers, la hausse est de 5% entre 2018 et 2019. Ensuite, ce sont les dépenses en loisirs et restauration-hôtellerie qui progressent. La restauration hors domicile a progressé de plus de 5% en volume en 2019 par rapport à 2018. Dans un contexte, depuis dix ans, de hausse de la sensibilité écologique les hausses sont aussi importantes sur les réparations (par exemple les cordonniers) ou les ventes de vélos (+55% entre 2016 et 2020 en volume). L’épargne n’augmente pas tant que la confiance des ménages vis-à-vis de l’avenir est acquise. Ce n’est pas le cas depuis la crise sanitaire, les incertitudes sur l’avenir étant importantes, les consommateurs épargnent fortement en 2020 et 2021.

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Une nouvelle étude publiée dans le Journal of Urban Economics montre que dans les États des Etats-Unis qui ont augmenté leur salaire minimum, les défauts de paiement des loyers ont diminué de 10,6 % mais que très rapidement les propriétaires ont commencé à augmenter les loyers.  Dans quelle mesure les hausses du pouvoir d’achat sont-elles absorbées par des hausses de prix et notamment des achats contraints selon cette étude ?

Philippe Moati : Aux Etats-Unis, les revenus des ménages ont explosé, ce qui n’est pas du tout le cas chez nous. En France, les prix du logement ne peuvent augmenter qu’à la vitesse de leur indice des prix à la consommation, il est indexé sur l’inflation donc on ne pourrait pas observer le même phénomène. Est-ce que sur les marchés alimentaires, sur les marchés d’équipement de la personne, quand le pouvoir d’achat augmente, cela suscite une hausse des prix en face ? On pourrait le penser si on raisonne simplement sur une logique de l’offre et de la demande. Mais d’une part, les variations de pouvoir d’achat sont très modestes, on est loin de Biden donnant 1400 dollars à chaque personne de la famille. Les sommes sont trop faibles en France pour provoquer un choc de demandes. Et de plus, il y a de la concurrence sur la plupart des marchés qui prémunit, en principe, contre cela.

Dans quelle mesure les hausses du pouvoir d’achat sont-elles absorbées par des des dépenses contraintes ? 

Pascale Hébel : Depuis plus de vingt ans, les dépenses de logement augmentent fortement. Elles ne représentaient que 23% des dépenses de consommation en 2000 et atteignent 28,5% en 2020. Cette dépense contrainte absorbe chaque année les surplus de pouvoir d’achat en raison des hausses des prix des loyers, des prix de l’eau et des prix de l’énergie. C’est en France et au Royaume-Uni que cette dépense pèse le plus et qu’elle augmente le plus. Ces dépenses contraintes touchent nettement plus les jeunes et les plus modestes qui ont de fait un pouvoir d’achat effectif (hors dépenses contraintes) en baisse chaque année.

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Comment expliquer que dans les enquêtes d’opinion les Français n’aient pas l’impression que leur pouvoir d’achat augmente alors même que cela est démenti par les chiffres de l’INSEE ?

Philippe Moati : C’est un vrai sujet. D’abord, il y a un biais psychologique et ce qu’on appelle une aversion pour les pertes : on est plus sensible à ce qui nous arrive de mal que ce qui nous arrive de bien. Par ailleurs, les gens sont pessimistes. Ils surestiment beaucoup l’inflation et ont toujours l’impression que les prix augmentent plus vite que leurs revenus. Ensuite, lorsqu’on parle de l’augmentation du pouvoir d’achat, c’est une donnée agrégée, une moyenne. Plus on se rapproche de zéro, plus une population peut se retrouver du mauvais côté du zéro. Donc il y a bien une partie des gens pour qui il n’y a pas de hausse du pouvoir d’achat. Toutefois, cela représente bien moins de gens que ceux qui déclarent que leur situation s’est détériorée. Enfin, les ménages généralement se font une idée de leur pouvoir d’achat non sur la base de leur revenu total, mais de leur revenu arbitrable. C’est la part qui leur reste une fois qu’ils ont payé les dépenses contraintes. Jusqu’à 2020, le poids des dépenses contraintes définies par l’INSEE déclinait. C’est reparti très fortement à la hausse depuis en raison de l’augmentation des prix de l’énergie (essence, chauffage), et plus récemment de l'alimentation, même si l’INSEE ne le considère pas comme une dépense contrainte. Donc sur la période très récente, cela explique ce décalage. De manière plus structurelle, c’est la manière de construire l’indice des prix qui pose un problème. Ce dernier n’a pas été fait pour mesurer le coût de la vie. Il calcule l’inflation, c’est-à-dire la dépréciation de la valeur de la monnaie, pas l’évolution du coût de la vie. Donc quand l’INSEE constate qu’un prix augmente parce que la qualité de ce produit augmente, il ne considère pas ça comme une hausse de prix et ne comptabilise que les « pures » augmentations de prix, à qualité constante. Sur le plan théorique, cela a du sens, mais en réalité le prix nominal du produit a bel et bien augmenté, même si le consommateur en a plus pour son argent. Donc on a un problème de considération du coût de la vie et l’INSEE ne veut pas le prendre en compte. Par ailleurs, les normes de consommations évoluent : manger sain est devenu une norme, on veut manger bio et cela est souvent plus cher mais cela n’est pas intégré dans la mesure de l’évolution du pouvoir d’achat. Si je passe d’un produit conventionnel à un produit bio, mon budget augmente alimentaire mais si le prix des deux catégories de produits diminue.

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En France, quelle est la part du pouvoir d’achat contraint ? Avons-nous un problème d’identification des dépenses contraintes ?

Philippe Moati : J’utilise le terme de dépenses contraintes mais l’INSEE, lui, parle de dépenses pré engagées car leur identification est très difficile. Comment définir une dépense contrainte ? L’essence est-elle une dépense contrainte ? Oui à la campagne, non en ville. Pour l’alimentation, quelle est la part contrainte ? Si je mange du caviar à tous les repas, est-ce contraint ? Donc l’INSEE travaille sur les dépenses pré-engagées, souvent celles associées à un contrat. On y trouve, d’abord et avant tout, le logement et tous les charges qui vont avec. Ensuite ce sont la cantine des enfants, les cartes de transport publics, les abonnements à la télévision payante (et aux services type Netflix)...  

Ce jeudi était une journée de mobilisation pour le pouvoir d’achat qui dans les enquêtes d’opinion reste une priorité des Français. Comment les politiques peuvent-ils se saisir de l’enjeu pour faire augmenter réellement le pouvoir d’achat ? 

Philippe Moati : Pour agir sur le pouvoir d’achat, comme je l’ai dit, il n’y a que deux leviers : les revenus et l'indice des prix. Actuellement, on ne contrôle plus l’indice des prix. Sauf dans quelques rares secteurs, l’Etat n’a pas de prise sur les prix, sauf à jouer sur le niveau des taxes. Pour augmenter les revenus, l’Etat peut mettre la main à la poche. Il l’a fait via le chèque énergie, le chèque inflation, etc. On peut aussi augmenter les salaires. Néanmoins l’Etat n’a la main que sur les salaires des fonctionnaires, et il n’est pas très généreux avec eux. Pour le reste, il ne peut faire qu’encourage le dialogue entre les partenaires sociaux. Et en période d’inflation, augmenter les salaires risque de susciter une spirale inflationniste. On peut enfin aussi agir sur les prestations sociales. RNous sommes en période électorale donc évidemment le sujet de la sauvegarde du pouvoir d’achat est sur la table. Il faut accompagner les catégories les plus fragiles qui subissent une hausse des dépenses contraintes qui peut les mettre sous l’eau. Mais, les revendications générales sur le pouvoir d’achat posent un problème. Car derrière le pouvoir d’achat, il y a le pouvoir de consommer et face à l’enjeu environnemental qui se présente, il serait bon qu’on aspire à autre chose qu’à de la consommation effrénée.  

Pascale Hébel : Les hausses des prix de l’énergie et les futures hausses des prix de l’alimentation ne touchent pas de la même façon toutes les catégories de population. L’INSEE a montré qu’en octobre 2020, la hausse de l’énergie a fait augmenter de 30 euros le budget mensuel des ménages français, en zone rurale cette hausse est de 45 euros contre seulement 25 euros en agglomération parisienne. Si on veut éviter les mouvements comme les Gilets jaunes, il est nécessaire de mettre en place des mesures ciblées sur les populations qui subissent le plus les hausses de prix. Les chèques énergies ciblent les foyers modestes qui ont un poids de l’énergie qui dépasse 10% de leur budget. Il faudrait que les entreprises versent des primes transport pour ceux qui parmi les actifs sont obligés de se déplacer en voiture. La sécurité sociale alimentaire ou le chèque alimentaire doivent aussi se mettre en place pour aider la moitié des consommateurs qui déclarent ne pas pouvoir manger ce qu’ils veulent. Les enjeux de sécurité alimentaire deviennent cruciaux pour les étudiants, les familles monoparentales et les plus modestes.

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