Mais au fait, c'est quoi le social-libéralisme ? | Atlantico.fr
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"Le libéralisme social accepte le fonctionnement du marché et le primat des libertés, tout en rétablissant une exigence première de justice qui transcende les droits individuels."
"Le libéralisme social accepte le fonctionnement du marché et le primat des libertés, tout en rétablissant une exigence première de justice qui transcende les droits individuels."
©Reuters

Questions pour un champion

Mais au fait, c'est quoi le social-libéralisme ?

Une partie de la gauche s'est offusquée ce week-end du soit-disant virage social-libéral de François Hollande lors de ses vœux du 31 décembre.

Gaspard Koenig

Gaspard Koenig

Gaspard Koenig a fondé en 2013 le think-tank libéral GenerationLibre. Il enseigne la philosophie à Sciences Po Paris. Il a travaillé précédemment au cabinet de Christine Lagarde à Bercy, et à la BERD à Londres. Il est l’auteur de romans et d’essais, et apparaît régulièrement dans les médias, notamment à travers ses chroniques dans Les Echos et l’Opinion. 

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Atlantico : Une partie de la gauche s'est offusquée ce week-end du soit-disant "coming-out" social-libéral de François Hollande lors de ses vœux du 31 décembre. Mais comment définir le social-libéralisme ?

>>>> A lire sur le même sujet  : Quel avenir pour le virage "social-libéral" de François Hollande avec des soutiens persuadés qu'il suffirait de "mots de gauche" pour venir à bout du chômage et des inégalités ?

Gaspard Koenig  : Je ne sais pas qui est responsable de ce terme, mais il devrait être jeté aux requins ultralibéraux, car il va encore renforcer la fausse perception dont le libéralisme est victime aujourd'hui.

Historiquement, le libéralisme social désigne le "nouveau libéralisme" mis en place dans l'entre-deux-guerres en réaction au dogmatisme du laissez-faire de l'école de Manchester.Keynes s'en revendiquera d'une certaine manière (je rappelle que Keynes se définissait comme libéral!), puis John Rawls lui donnera une deuxième jeunesse avec sa Théorie de la Justice. L'Italien Carlo Rosselli a théorisé un véritable "socialisme libéral" dans le livre du même nom (1).

Mon objet n'est pas de développer ces théories assez complexes : en deux mots, on peut dire que le libéralisme social accepte le fonctionnement du marché et le primat des libertés, tout en rétablissant une exigence première de justice qui transcende les droits individuels. Rien à voir avec cet adjectif improvisé de "social-libéral" qui va achever d'obscurcir le débat.

François Hollande en est-il vraiment la meilleure incarnation ?

Qualifier Hollande de "social-libéral" parce qu'il a parlé de baisse d'impôts et d'abus de la sécu revient à résumer le "socialisme" à la fiscalité et à la gabegie, et le "libéralisme" au réalisme et au sérieux comptable. C'est donc entretenir les caricatures, et ce dans les deux camps.

François Hollande est un vrai socialiste, pas un social-démocrate, comme il l'a dit lui-même à la conférence de presse de l'Elysée l'année dernière, c'est-à-dire qu'il croit au rôle de l'Etat pour organiser la société et à celui des politiques pour en définir le plan. La croissance des entreprises peut faire partie de ce plan ; il leur accorde donc, momentanément et sous condition, la liberté dont elles ont besoin pour se développer. Mais cette liberté n'est pas pour lui une fin en soi, juste un moyen au sein d'un arbitrage politique. Si François Hollande était libéral, il dirait : "je vais m'efforcer de redonner de la liberté aux entrepreneurs", pas : je vous propose un "pacte" avec des "contreparties". Si François Hollande était libéral, il dirait : "nous allons introduire la compétition dans l'assurance-santé", pas : nous allons corriger des anomalies trop visibles sans remettre en cause le système qui les produit. Si François Hollande était libéral, il dirait : "je vais rendre leur argent aux Français", pas : "il y a trop d'impôts". Si François Hollande était libéral, il demanderait à Pierre Moscovici de sortir du coffre-fort le rapport sur l'ouverture à la concurrence des professions réglementées ! Si François Hollande était libéral, il laisserait les prostituées exercer leur métier et les comiques, aussi mauvais soient-ils, donner leurs spectacles.

Pourquoi la gauche française a-t-elle si peur du mot libéralisme ? En quoi est-ce d'ailleurs contradictoire ? S'agit-il d'un travers français ?

Le mot "libéralisme" est sans doute le plus ambigu toute l'histoire de la philosophie politique. Il désigne aujourd'hui des réalités entièrement différentes aux Etats-Unis ("progressisme"), au Royaume-Uni ("marché libre"), en Italie ("Etat de droit"), en Allemagne ("ordolibéralisme"). Cela tourne parfois le tournis.

En France, aucun politique n'ose plus se dire libéral ! Ni la gauche, ni la droite, ni même Denis Payre qui prend soin, sans doute à raison s'il veut éviter les polémiques, d'éviter le mot.

Cela n'a pas toujours été ainsi : rappelons que le libéralisme était la pensée dominante de la classe politique dans l'entre-deux-guerres, et que c'est Pétain, puis le Conseil National de la Résistance, qui ont mis en place l'étatisme français tel que nous le connaissons actuellement. Je ne crois pas au mythe d'une France colbertiste depuis toujours. Or, en politique, les mots comptent. On ne peut pas faire une politique libérale sans le dire. Il faut assumer les concepts pour en irriguer les différentes politiques. Voilà pourquoi l'abandon de l'idée libérale est, selon moi, une des sources principales de notre détresse actuelle.

Le social-libéralisme est-il (devenu) étranger au débat politique français ? Avec quelles conséquences ?

Encore une fois, je pense que ce terme est un jeu de l'esprit. Il y a des socialistes qui ont mené des politiques libérales : non parce qu'ils seraient devenus "social-libéraux", mais parce qu'ils ont cessé d'être socialistes ! On peut penser au travailliste Roger Douglas en Nouvelle-Zélande, qui a libéralisé à tout va dans les années 80, parce qu'il croyait profondément que la Nouvelle-Zélande serait plus prospère et plus heureuse si l'Etat abandonnait un certain nombre de prérogatives. Il avait compris que, pour atteindre son idéal "social", mieux valait passer par le libéralisme que par le socialisme ! L'histoire lui a donné raison.

Aujourd'hui en France, la seule question politique qui vaut d'être posée, c'est : faut-il réduire le poids de l'Etat dans notre économie et dans nos vies ?

Tant qu'un gouvernement n'y aura pas répondu explicitement : oui , on restera dans le domaine de l'anecdote.

1 ) pour une bonne introduction à ces évolutions du libéralisme, je conseille Qu'est-ce que le libéralisme? de Catherine Audard, qui fait justement une bonne place au libéralisme social

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