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Arnaud Montebourg, ministre de l'Économie, du Redressement productif et du Numérique.
Arnaud Montebourg, ministre de l'Économie, du Redressement productif et du Numérique.
©Reuters

Dr Arnaud... Mister Montebourg

Mais à quoi Arnaud Montebourg peut-il donc concrètement penser quand il dit vouloir (et pouvoir) "réformer les mécanismes profonds de l’économie" ?

Arnaud Montebourg s'est récemment engagé à réfléchir sur plusieurs grandes orientations politiques en rupture avec le modèle Hollande, le locataire de Bercy souhaitant notamment "réformer les mécanismes profonds de l'économie" alors que la situation continue d'empirer au niveau de la dette comme de l'emploi.

Bertrand  Rothé

Bertrand Rothé

Bertrand Rothé est agrégé d’économie, il enseigne à l’université de Cergy-Pontoise et collabore régulièrement à Marianne. Il est déjà l’auteur de Lebrac, trois mois de prison (2009) et co-auteur de Il n’y a pas d’alternative. (Trente ans de propagande économique).

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Erwan Le Noan

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

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Atlantico : Qu'entend concrètement l'ex-ministre du Redressement Productif lorsqu'il évoque une "réforme des mécanismes profonds de l’économie française" ? Quelle lecture peut-il concrètement donner des maux actuels de l’Hexagone ?

Bertrand Rothé : Je ne suis pas dans les petits papiers des ministres de François Hollande, Dieu m’en garde. Mais, au débotté, j’ai l’intuition que les trois « mécanismes profonds » de notre économie sont la dérégulation des marchés gage de dynamisme. La concurrence libre et non faussée pour reprendre la terminologie européenne. La deuxième est la mondialisation dont on attend la paix. « Le doux commerce » chère à Montesquieu. Pour finir la croissance que le président de la République attend avec impatience pour résoudre les problèmes du chômage et de la dette.

Si l’on accepte que la dérégulation et la mondialisation procède des mêmes phénomènes, avec un peu de recul pour les pays développés ces fondamentaux sont incompatibles. La mondialisation va accélérer la déflation. Elle l’a déjà fait en Allemagne. Des baisses de salaires, et sept ans de quasi stagnation du PNB ! Beau programme, mais nous n’allons pas y échapper.  Pour redevenir compétitifs par rapport aux nouveaux pays développés, nous allons devoir rapidement réduire les revenus du travail et notre protection sociale. La pente risque d’être rapide. Les récentes injonctions de Lamy pour supprimer le smic ne sont qu’un coup d’essai des partisans de la mondialisation. Il y en aura d’autres. Arnaud Montebourg en a l’intuition comme de plus en plus d’économistes.

Pour le reste nous tombons dans la politique politicienne, nous intégrons les contraintes du gouvernement, les stratégies de carrière. Je pense que comme le ministre bis de l’économie ne peut plus utiliser le terme de démondialisation, il dit qu’il souhaite  "réformer les mécanismes profonds de l'économie". Cela ne mange pas de pain et Valls ne lui tape pas sur les doigts. En revanche les lecteurs ont bien compris.

Erwan le Noan : Le contenu du texte d’Arnaud Montebourg est encore inconnu à ce jour mais, au regard de ses déclarations, il pourrait proposer une grande réforme visant à libérer l’économie française de ses rentes.

L’économie française est sclérosée et bloquée par un nombre de réglementations excessives, qui ont permis à des professions ou des organisations de constituer des monopoles qui les protègent et ne sont économiquement pas optimaux car ils coûtent très chers à la collectivité et aux consommateurs. Il n’y a rien là de très nouveau, ce sont des propositions qui sont dans le débat public depuis des années : les rapports et analyses s’accumulent sur les réglementations abusives et le besoin de réformes « pro-market », c’est-à-dire tournées vers la concurrence, l’efficacité du marché, la flexibilité de l’offre et la compétitivité. Ce qui est neuf, c’est que ce soit Monsieur Montebourg qui les porte.

Voir aussi : "Et maintenant une loi pour la croissance... et bientôt une contre la pluie ?"

M. Montebourg semble militer d'un côté pour une politique plus "sociale" mais aussi pour un meilleur contrôle des "phénomènes de rentes, de monopoles" dont bénéficient certaines professions. Que révèle en creux ce grand écart entre défense de la consommation et libéralisation de l'économie ?

Bertrand Rothé : Je ne connais pas suffisamment Arnaud Montebourg  pour répondre à votre question. Je ne peux que faire des hypothèses.

Montebourg a peut être une stratégie à la Marx ? On l’ignore mais Marx était favorable au libre échange parce qu’il espérait que sa violence, les crises qu’il entrainait, la misère qu’il générait allaient accélérer la chute du capitalisme et la révolution du prolétariat. Peut-être qu’Arnaud Montebourg souhaite accélérer les révoltes et la chute du gouvernement Valls en s’attaquant aux derniers petits rentiers, aux chauffeurs de taxis et autres. Ce n’est pas glorieux, mais c’est une explication… 

En revanche votre question pose un vrai problème, depuis trente cinq ans le consommateur a été favorisé sur le producteur. C’est pour cela que l’on a délocalisé à tour de bras. Tous les consommateurs en ont profité, la classe ouvrière a « douillé ». Aujourd’hui ce sont les services que l’on délocalise. Il va falloir un moment favoriser le travail pendant qu’il en reste encore un peu avant de se transformer en esclave de cette mondialisation et de mettre nos enfants au travail à seize ans, voire plus jeune.

Erwan le Noan : Monsieur Montebourg n’est certainement pas à une contradiction près. Ce qui est certain, c’est qu’il a repris à son compte un discours qui fait de la concurrence une politique de gauche. Il défend l’idée que le marché est un bon instrument de redistribution, qui transfère la richesse des rentiers vers les consommateurs (ce en quoi il a raison). La gauche a un message à saisir là, comme Jean-Marc Daniel l’avait montré dans l'ouvrage "Le socialisme de l’excellence". Monsieur Hamon, lorsqu’il était ministre de la consommation, l’avait d’ailleurs adopté pour réformer le secteur de l’optique.

Il n’en reste pas moins que cette approche favorable à la concurrence trouve un équilibre délicat – voire impossible – avec les autres discours de Monsieur Montebourg qui consistent à conspuer l’économie de marché et son fonctionnement libre et concurrentiel…

Montebourg n'est pas le premier à vouloir défendre une ligne aussi engagée sur la question des monopoles. On se souvient notamment du sort réservé au rapport Attali. Pourquoi obtiendrait-il des résultats là où d'autres ont échoué ?

Erwan le Noan : Pour réussir une réforme, il faut une volonté politique déterminée et un mandat, pour donner un cap et pouvoir résister aux blocages. La commission présidée par Jacques Attali avait produit un rapport : il revenait au pouvoir politique de l’appliquer, ce qui a été fait en partie.

On ne peut pas dénier à Monsieur Montebourg d’avoir une volonté affirmée (au moins dans ses déclarations). Son problème, est qu’il n’a pas vraiment de mandat. Le gouvernement est dans une situation paradoxale : il n’a plus rien à perdre, puisqu’il n’est pas soutenu dans l’opinion ; mais c’est aussi sa faiblesse, car la plupart de ses électeurs de 2012 semblent considérer qu’ils ont été trahis par les politiques mises en œuvre.

Peut-on dire que ces propositions visent juste en ce qui concerne les blocages fondamentaux de l'économie française actuelle ?

Bertrand Rothé : Vous me faite sourire. Les blocages de l’économie française ne viennent pas des chauffeurs de taxis. Sinon le problème aurait été résolu depuis longtemps. Il faudrait plutôt aller regarder du côté des élites économiques et financières qui ne participent plus à la croissance. C’est assez surprenant que la thèse de Piketty soit l’occasion de discussion partout dans le monde sauf en France or cet économiste insiste bien sur ce problème.

Erwan le Noan : Ce discours vise juste s’il consiste à défendre le marché contre les rentes. La question est de savoir si Monsieur Montebourg ira suffisamment loin dans sa réforme. Il y a deux types de limites probables à ses propositions.

La première, c’est qu’il ne faut pas s’attaquer qu’aux rentes du secteur privé, il faut aussi voir celles plus importantes qui viennent du public. Le principal « mécanisme profond » qui bloque l’économie française, c’est le poids de l’Etat : c’est son interventionnisme constant qui crée les rentes. C’est également le poids de syndicats qui ne représentent personne, les administrations sociales qui pèsent sur les entreprises pour bénéficier trop généreusement à une minorité (comme les intermittents, etc.).

La seconde limite, c’est que si le ministre veut aller au bout de sa logique qui consiste à défendre l’efficacité plutôt que la protection obtenue par connivence, il devra remettre en cause toute sa politique de défense de l’industrie de grand-papa, qui consiste à distribuer des subventions aux grandes entreprises qui refusent d’affronter la réalité du marché – meilleur révélateur d’efficacité.

Il est intéressant de noter que M. Montebourg n’évoque pas la question de la monnaie bien qu’il ait un temps dénoncé "l’euro fort". Comment expliquer que l’outil monétaire ne soit pas pris en compte dans ces "mécanismes profonds" ?

Bertrand Rothé : Cet oubli est tellement gros que je mets ce discours dans une stratégie de carrière propre à Arnaud Montebourg. Le jour où il critiquera l’euro il devra quitter le gouvernement. Ce n’est pas encore son moment.

Mais cela manque évidemment cruellement, les fondamentaux de notre économie nous sont imposés par les élites économiques et financières via l’Europe. Je renverrais nos lecteurs vers un petit chef d’œuvre : « L’Europe sociale n’aura pas lieu ». Ce petit fascicule écrit par Denord et Schwartz devrait être dans la bibliothèque de tout citoyen.

Erwan le Noan : La capacité d’influence de Monsieur Montebourg sur la politique monétaire et la valeur de l’euro sur les marchés est, du fait des institutions, marginale si ce n’est nulle. Il y a donc un certain réalisme à ne pas s’attaquer à cette question. Plus structurellement, l’euro n’est pas un problème « profond » de la France (c’est plutôt la France qui devient un problème pour la zone euro) : les difficultés structurelles de la France (absence de concurrence, chômage, etc.) tiennent à ses propres faiblesses (qui nous permet d’ailleurs d’importer pour pas cher). C’est certainement plus cruel à affronter, mais plus facile à résoudre : nous ne devons notre rebond qu’à nous mêmes.

Faut-il voir finalement dans cette posture très élargie une prise de position politique plutôt qu'économique alors que l’ancien 3e homme des primaires socialistes semble prêt à se démarquer du gouvernement Hollande ?

Bertrand Rothé : Je le pense. On sent une énorme tension dans notre pays. Le chômage est au plus haut, la croissance fait du sous l’eau, Marine est à 25 %. Il n’y a plus de boussoles. Rien ne va plus. Les intellectuels et les éditorialistes déraillent ou ânonnent c’est selon. Leurs discours deviennent inaudibles. Les élites ont peur, la preuve elles y vont à la hache ou au burin. Il faut à tout prix nous empêcher de rêver à un autre monde. Finies les finesses, oubliée la pédagogie. Pour le bac, ils forcent nos enfants à réciter leur catéchisme.

« Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage ? », « À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ? ».  A France Inter, c’est l’émission de Daniel Mermet que l’on ferme. Il faudra aller écouter les archives de Là bas si j’y suis sur le net.  Ca sent la fin de l’histoire, Arnaud Montebourg essaie de poser des jalons pour l’avenir et cela tout en restant au gouvernement. Le pourra-t-il longtemps ? C’est toute la question.

Erwan le Noan : Les motivations de Monsieur Montebourg ne sont pas tellement un sujet : l’important est qu’il réforme effectivement l’économie française. Au demeurant, il est certain que son action est dictée au moins pour partie par une stratégie personnelle (ce serait l’inverse qui serait étonnant de la part d’un responsable national) : le Président de la République étant inaudible, le Premier Ministre catalogué autoritaire et sans sensibilité sociale, Arnaud Montebourg trouve ici un discours qui permet d’allier la réforme, l’ambition nationale et la justice sociale (par le marché). C’est plutôt habile.

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