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Loi Macron, énième bataille qui n’en  valait pas la peine : 5 contresens économiques qui mènent régulièrement gauche et droite dans l’impasse
©Reuters

Faux !

Loi Macron, énième bataille qui n’en valait pas la peine : 5 contresens économiques qui mènent régulièrement gauche et droite dans l’impasse

Les débats sur la loi Macron cachent une fois de plus le manque de compréhension par les politiques des principes de base de l'économie. Et en ligne de mire une vérité dure à accepter : l'évidence pour un homme politique cache souvent une subtilité plus profonde dans l'économie réelle qui est rarement décrétable.

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I.

Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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  • Ce sont les PME qui sont les réservoirs d’emplois : Faux, ce sont les entreprises de taille intermédiaire et les grandes entreprises

  • Une balance commerciale déficitaire est une très mauvaise nouvelle pour l’économie : faux, tout dépend des causes, les états unis sont en déficit depuis 40 ans parce que les capitaux étrangers abondent dans le pays

  • La dette publique est mauvaise par nature : faux, la dette publique répond également aux besoins d’une épargne mondiale de plus en plus massive

  • Les taux d’intérêts bas sont une bonne nouvelle : faux, les taux d’intérêts sont bas car les marchés anticipent une croissance faible.

  • L'innovation ne peut pas se décréter, et n'est pas une fin en soi : elle sert d'abord à capter de la valeur ajoutée

  • 1 - La dette publique est mauvaise par nature

Nicolas Goetzmann : La rhétorique employée sur les niveaux de dette est en général très anxiogène. Ce qui est assez remarquable, c’est que chaque pays du monde est critiqué pour avoir trop de dette. Chaque état serait donc un irresponsable. Même l’Allemagne est endettée à près de 80% de son PIB. Il y a donc un problème, parce que s’il existe des irresponsables il doit aussi exister des investisseurs pour les financer. La dette de quelqu’un est l’actif de quelqu’un d’autre, il existe donc un équilibre. Et ces acteurs « responsables », ce sont les épargnants, personnes physiques, entreprises ou états.

Ce qui signifie que plus le niveau d’épargne est important, plus les épargnants vont avoir besoin d’actifs pour placer leurs fonds. Et ce que fait un état lorsqu’il émet de la dette, c’est aussi proposer un actif de qualité à des épargnants. L’économiste Antonio Fatas évoquait récemment la situation de Singapour. Le pays produit un budget excédentaire chaque année, mais il continue de s’endetter de façon très large. Pourquoi ? Parce que les épargnants singapouriens ont besoin de pouvoir placer une partie de leur épargne dans des actifs de grande qualité. L’émission de dette est donc également une nécessité pour la population et pour les entreprises.

Tout l’enjeu, pour un Etat, n’est donc pas forcément de s’inquiéter de son niveau de dette, mais plutôt de savoir pourquoi il s’endette, et du niveau d’épargne de sa population. Parce que si cette population dispose d’une très forte épargne et que la dette est utilisée de façon « responsable », la capacité d’endettement est alors très forte. Mais bien évidemment, si un gouvernement rompt le lien de confiance avec ses épargnants, il ne lui restera que la manière forte pour éviter une faillite.

2 - Une balance commerciale déficitaire est une très mauvaise nouvelle pour l’économie

Nicolas Goetzmann : La fascination exercée par le commerce extérieur est assez curieuse, et ne semble pouvoir trouver sa justification que par une sorte de jalousie du grand voisin allemand. La situation, négative ou positive, de la balance commerciale, serait le thermomètre idéal permettant de juger l’économie d’un pays. Le plus curieux dans cette affirmation est la négation de la réalité des Etats Unis par exemple, dont la balance commerciale est déficitaire depuis 40 ans, alors même qu’il s’agit de de la plus grande économie au monde. Mais une balance commerciale négative ne signifie pas seulement que les importations sont supérieures aux exportations, elle signifie également que des capitaux entrent dans le pays. Parce qu’un déficit doit être financé. De la même façon, une balance positive signifie que des capitaux sortent du pays pour financer le déficit d’autres pays. Concernant la France, entre 2000 et 2008, le premier facteur qui est à l’origine du creusement du déficit commercial est la hausse de l’investissement. Entre l’investissement des ménages, c’est-à-dire l’immobilier, et l’investissement des entreprises, cette hausse a atteint 4% du PIB. Cette hausse de l’investissement a dû être financée par des capitaux extérieurs en raison de la stagnation de l’épargne, ce qui a provoqué le passage en territoire négatif de la balance. Ce sont les causes de l’excédent ou du déficit qui peuvent apporter un diagnostic d’une situation, mais un simple état ne répond à rien.

3 - Les taux d’intérêts bas sont une bonne nouvelle

Nicolas Goetzmann : Ce qui est frappant ici, c’est que le seul véritable précédent des taux bas, c’est le Japon des années 90. Puis, l’ensemble des pays « développés » depuis leur entrée en crise. La corrélation entre « crise » et « taux bas » ne semble pourtant pas provoquer de réaction. Alors que les deux éléments sont évidemment liés. Les investisseurs, ou les « marchés » ont la possibilité de faire un choix entre des actifs risqués et des actifs moins risqués. Si « les marchés » ne veulent prendre aucun risque, en situation de crise par exemple, ils vont faire le choix d’acheter des actifs peu risqués. Typiquement, de la dette d’état. Donc, en situation de crise, la dette d’état est très demandée ce qui pousse mécaniquement son prix vers le haut et son taux d’intérêt vers le bas. Ainsi, et concernant des états « sûrs », plus le taux d’intérêt est bas, plus il traduit une situation de frilosité des investisseurs et leur refus de tout investissement dans une économie sans perspective de croissance.  De plus, il existe une composante inflation. Plus les investisseurs vont anticiper une faible croissance et une faible inflation plus ils seront à même d’accepter de prêter à des taux bas. Ce qui signifie, finalement, que les taux bas ne font que refléter les anticipations de croissance et d’inflation sur un horizon de temps défini. Il n’y a donc aucune raison de se réjouir de voir les taux français à 10 ans proches de 0,7%, car ils ne font que marquer une prévision de stagnation « séculaire ». Si les taux remontent en France, la cause sera sans doute plus une révision à la hausse des anticipations de croissance qu’une quelconque alerte sur la dette. Ce serait plutôt une bonne nouvelle.

4 - Ce sont les PME qui créent des emplois

Nicolas Goetzmann : Cette idée-là est tenace, mais elle ne résiste pas longtemps aux faits. Selon l’INSEE, en France en 2010, 136 000 PME employaient 4 millions de personnes. Au même moment, 5000 entreprises employaient 7.6 millions de personnes. Soit respectivement 27% et 52% des salariés du pays. Et cette deuxième catégorie est composée d’une part des entreprises de taille intermédiaire, les ETI, et d’autre part des grandes entreprises. Si l’on ne tient pas compte des microentreprises (qui sont près de 3 millions) cela signifie que 52% des salariés français sont employés par 5% des entreprises : c’est-à-dire par les ETI et les grandes entreprises. De la même façon, et toujours selon l’INSEE, ces mêmes 5000 entreprises réalisent 55% de la valeur ajoutée et 83% des exportations. Elles payent également mieux leurs salariés, et ce à tous les échelons, qu’ils soient cadres ou ouvriers.

Gilles Saint-Paul : Si les PME créaient structurellement plus d’emplois que les grandes entreprises, en proportion de leur part relative dans l’emploi total, la répartition de ce dernier entre PME et grandes entreprises se déformerait au cours du temps au profit des premières. Un tel processus ne pourrait pas durer indéfiniment, car si c’était le cas on convergerait vers une situation où 100 % des employés travailleraient dans des PME. Cela n’est bien évidemment pas le cas ; l’idée que les PME créent le plus d’emplois est donc un sophisme statistique. Cependant, cette idée a conduit à des propositions discutables, par exemple celles qui visent à spécifiquement subventionner les PME. Par exemple, on entend parfois que les PME françaises sont relativement peu rentables parce qu’elles ont des difficultés à se financer, ce qui justifierait qu’on les subventionne ; en réalité, une entreprise qui a du mal à se financer est une entreprise plus rentable que les autres – ses difficultés de financement l’empêchent d’accroître la taille de ses opérations, ce que justifierait sa rentabilité supérieure.

La vraie question n’est pas de savoir si les PME sont plus « vertueuses » et donc plus dignes d’être subventionnées que les grandes entreprises. La vraie question est celle des seuils sociaux qui empêchent ces PME de croître et de devenir des entreprises de taille intermédiaire, puis des grandes entreprises, perpétuant ainsi une répartition par taille de nos firmes inefficace.

5 - Innovation : elle se décrète par le volontarisme politique

Jean-Yves Archer : L'innovation est un terme très fréquemment utilisé, une sorte de mot-valise dont la rigueur appelle pourtant des définitions strictes. Deux méritent d'être retenues : celle de l'OCDE via le " Manuel d'Oslo " qui est reprise par l'INSEE. 

Il existerait 4 catégories d'innovations : 

 - de produit ou de prestation

 - de procédé :

 - d'organisation

- de marketing  "

A côté de cette définition classique, il faut adjoindre la très pertinente explication issue de l'Université Deloitte :  Michael E. Raynor,  12 mars 2013. 

" L'innovation n'est pas un talisman mais un outil afin de créer et de capturer une nouvelle valeur ajoutée sur des marchés de plus en plus concurrentiels et aux évolutions rapides.  Ainsi, qu'est-ce que l'innovation ?

Une innovation est n'importe quelle combinaison d'activités ou de technologies qui permet de dépasser les performances actuelles de l'échange dans la perspective d'un résultat et d'une manière qui accroît le champ des possibles ".

Globalement, l'innovation vient effectivement des départements R & D, étant entendu que toutes les entreprises ont besoin d'innover.

Toutefois, deux remarques s'imposent : d'une part, il faut distinguer les innovations incrémentales ( nouveau packaging alimentaire, etc ) des innovations de rupture comme l'a été la carte à puces issue des travaux de Roland Moreno.

D'autre part, il y a des pertes en ligne : "Les laboratoires de R&D des grands groupes mettent au point nombre d'innovations potentielles qui, si elles ne trouvent pas leur place au sein du groupe, sont tuées en interne pour des raisons  d'allocation des ressources, de marché potentiel marginal par rapport à l'activité du groupe, ou tout simplement de non-alignement avec la stratégie du groupe"  Recommandation 3 du Rapport Beylat – Tambourin d'Avril 2013 sur l'innovation.  ( Promotion de l'Essaimage ).

Ce que rapporte l'innovation à l'économie est délicat à chiffrer mais il est clair, conformément à la théorie de Schumpeter, que la croissance vient souvent de l'innovation. Globalement, les grandes entreprises consacrent environ 2 à 3% de leur CA à l'innovation. Cela représente 1,82% chez Nestlé soit 1,35 md d'euros sur 74,2 de CA.

Il faut souligner que les entreprises européennes n'ont pas réussi à atteindre l'Objectif du sommet de Barcelone de mars 2002 qui prévoyait de passer de 1,6% à 3% en 2010.

Les 1750 filiales du CEA et les 34 Instituts Carnot démontrent avec succès qu'après un choc innovant primaire, on détecte l'apparition fructueuse de grappes connexes d'innovation.

La France est bien équipée avec un Crédit d'impôt recherche performant et ajusté. En revanche, il faut hélas souligner que notre système cartésien dominant ne se conjugue guère avec le " wandering thinking " ( la pensée errante ). Or, la notion de découverte inopinée est une réalité dans bien des secteurs. C'est ainsi, par exemple, que chez Google sont organisés et stimulés des ateliers de sérendipité.

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