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Les Ukrainiens perdent leurs frontières ? Ce à quoi pourrait ressembler une solution raisonnable avec les Russes sans passer par la case militaire
©Reuters

Le sens du compromis

Les Ukrainiens perdent leurs frontières ? Ce à quoi pourrait ressembler une solution raisonnable avec les Russes sans passer par la case militaire

Après la perte de la Crimée et la mort de plus de 2 000 de ses citoyens, il est plus que temps pour l'Ukraine de trouver une porte de sortie, et ce avant que la Russie ne profite d'un nouveau prétexte pour intervenir pour de bon dans l'est du pays.

Béatrice Giblin

Béatrice Giblin

Béatrice Giblin est géographe et membre fondatrice, avec Yves Lacoste, de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote, dont elle est actuellement codirectrice. Elle a fondé, en 2002, l’Institut français de géopolitique, université Paris-VIII.

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Pierre Lorrain

Pierre Lorrain

Pierre Lorrain est chercheur indépendant spécialiste de l’URSS et de la Russie. Il est également journaliste et écrivain.

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Philippe Moreau Defarges

Philippe Moreau Defarges

Philippe Moreau Defarges est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris. Spécialiste des questions internationales et de géopolitique, il est l'auteur de très nombreux livres dont Introduction à la géopolitique (Points, 2009) ou 25 Questions décisives : la guerre et la paix (Armand Colin, 2009).

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Atlantico : Alors que Vladimir Poutine devait présider mercredi 13 août un conseil de sécurité en Crimée, un convoi humanitaire russe était en route pour l'est du pays. Néanmoins, les pouvoirs ukrainiens tout comme l'Occident le soupçonnent de servir de Cheval de Troie pour apporter du renfort aux séparatistes prorusses en difficulté. Plusieurs mois après le début du conflit, quel serait à l’heure actuelle un compromis capable de satisfaire l'ensemble des parties prenantes au conflit ?

Pierre Lorrain : Il y a des choses difficiles à comprendre : Kiev et les Occidentaux prétendent que la Russie fournit déjà depuis des mois des armes et de la logistique aux rebelles de l’est de l’Ukraine. Dans ces conditions, on ne voit pas l’utilité d’un prétendu "Cheval de Troie", d’autant qu’un convoi de 280 camions blancs ne passe pas inaperçu, ne risque pas de s’évanouir dans la nature et qu’il est facile d’examiner leur contenu par l’intermédiaire de la Croix-Rouge à qui les chargements doivent être remis.

En fait, il ne s’agit là que d’une manœuvre cynique de la part des autorités de Kiev : alors qu’elles comptent sur une chute prochaine de Donetsk, une ville de plus d’un million d’habitants, elles ne veulent pas que quiconque approvisionne la population en vivres et médicaments car cela pourrait prolonger la résistance. Il semble bien que le gouvernement de Kiev n’accorde que peu d’importance à la vie de ses compatriotes de l’est qu’il prétend vouloir "libérer" des rebelles. Le bilan des bombardements qui touchent indifféremment des immeubles d’habitation, écoles et établissements de santé est épouvantable : au moins deux mille morts civiles depuis le début de l’offensive, dont la moitié au cours des deux dernières semaines.

Quant à un compromis, Kiev ne semble pas vouloir en entendre parler. Le gouvernement compte sur la reddition des rebelles, même si cela peut prendre des mois, et pour lui, à part cela, rien n’est négociable. La seule chose qui pourrait les dissuader de poursuivre, c’est une catastrophe humanitaire telle que les Occidentaux ne pourraient faire autrement que d’exiger l’arrêt de l’offensive et le retour à la table des négociations.

Quant au contenu des négociations, il faudrait sans doute recommencer à partir des accords du 17 avril, à Genève, qui prévoyaient l’arrêt de l’offensive, le désarmement de toutes les milices (y compris celles de Kiev) et l’amorce d’une table ronde sur l’avenir de l’Ukraine et l’autonomie des régions de l’Est.

Béatrice Giblin :Je ne crois pas que l’on aille rapidement du moins vers un compromis capable de satisfaire le gouvernement ukrainien et Vladimir Poutine. Il est logique que le gouvernement ukrainien ait quelque doute sur le contenu du convoi humanitaire russe. Il ne faut pas négliger la fonction médiatique de ce convoi dont les images sont retransmises sur les chaînes de télévision russes, les véhicules blancs flambants neufs font de  belles images qui confortent l’opinion publique russe sur le bien-fondé de "l’aide" russe à la population russophone de l’est ukrainien. Vladimir Poutine est au sommet de sa popularité à plus de 80%, le renouveau du nationalisme russe est en plein essor même si une majorité de Russes n’est pas favorable à une intervention armée en Ukraine, le président russe n’a pour le moment pas intérêt à changer de politique. La menace d’un isolement international imposé par l’Occident ne l’effraie pas car il pense pouvoir et savoir jouer d’une alliance plus étroite avec la Chine. Les sanctions économiques imposées par l’UE étaient sans doute attendues et la riposte prévue, si l’arrêt des importations alimentaires va toucher la classe moyenne urbaine plutôt aisée des grandes villes, ce ne sera pas le cas pour la majorité de la population russe qui n’y a pas accès.

Quant au gouvernement ukrainien, sa riposte armée lui permet d’engranger de réels succès en isolant Donetsk et en ayant repris le contrôle de villes avoisinantes tenues par les séparatistes. 

Faudrait-il revenir sur le rattachement de la Crimée à la Russie ?

Béatrice Giblin : Je doute que Vladimir Poutine y soit prêt ! Et qui serait prêt à un affrontement avec la Russie pour la Crimée ? Nous ne sommes plus à la fin du XIXème siècle ! La communauté internationale n’a pas entériné ce rattachement mais c’est un état de fait dont je doute qu’il soit remis en question compte tenu du rapport de force actuel entre l’Ukraine et la Russie et entre la Russie et l’Occident.

Pierre Lorrain : La Crimée restera russe. Pour la Russie, c’est une question de principe. Tant pis si les Occidentaux ne reconnaissent pas le rattachement : le temps travaille pour Moscou. Après tout, cela fait quarante ans que la Turquie occupe une partie de Chypre et personne ne semble considérer qu’Ankara n’est pas un partenaire fréquentable. La Turquie est même membre de l’OTAN.

Dans quelle mesure une large autonomie de l'est du pays serait-elle acceptable pour tout le monde ? Cela concerne-t-il l'ensemble de la région ?

Pierre Lorrain : Le véritable problème est qu’après ce qui est en train de se passer, on voit mal comment la population meurtrie de l’Est pourra faire confiance à un gouvernement qui n’a que l’artillerie lourde pour élément de dialogue. Même si le gouvernement de Kiev gagne et que les rebelles sont obligés de se rendre, le ressentiment des habitants du Donbass ne s’effacera pas. Or, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Ce qui se produit aujourd’hui se reproduira. Dans cinq ans, dans dix ans, peut-être plus, mais cela finira par se reproduire. À terme, la seule solution sera la fédéralisation de l’Ukraine. Elle deviendra inévitable. Le gouvernement de Kiev n’a pas retenu une leçon politique suivie par François Mitterrand au moment de la réunification de l’Allemagne : ne jamais dire "non" aujourd’hui lorsque l’on sait que l’on sera obligé de dire "oui" demain.

Béatrice Giblin :Il ne suffit pas de dire large autonomie il faut analyser précisément ce qu’elle pourrait être. Il n’y a guère de tradition fédérale dans cette région ni d’habitudes démocratiques et la crainte que cette autonomie ne conduise au séparatisme pourrait sans doute inquiéter le gouvernement ukrainien. Il faudrait qu’il soit assuré que le gouvernement russe cesse d’intervenir dans cette région.

Néanmoins c’est sans doute dans cette voie d’une autonomie plus ou moins large que  se trouve le règlement de ce conflit. 

Quels sont les intérêts des Occidentaux à trouver un terrain d'entente avec les Russes (chacun et collectivement) ? Quels intérêts entrent en jeu ?

Philippe Moreau Desfarges : La Russie est un colosse, qu'on le veuille ou non. C'est peut-être un colosse difficile, ou un colosse dangereux, mais un colosse tout de même. Dès lors, l'Occident et l'Europe ont immédiatement un énorme intérêt à s'entendre avec. Il y a également toute cette immense région d'Europe centrale et orientale, incluant l'Ukraine, la Biélorussie, mais également la Pologne et consort. Cette région a toujours été très instable et très dangereuse. Un des principaux intérêts, tant des Etats-Unis que de l'Europe occidentale, est donc de stabiliser cette région, pour éviter qu'elle ne devienne une poudrière comme pouvait l'être la Yougoslavie. Il va de soi, néanmoins, que l'Europe est bien plus concernée que ne le sont les Etats-Unis, éloignés des événements par tout l'Océan Atlantique.

Certains pays sont plus liés à la Russie que d'autres, notamment en raison de l'approvisionnement en gaz que représente le Kremlin. Ces nations-là, comme l'Allemagne ou la Pologne, ont un intérêt tout particulier à ce que les approvisionnements ne soient pas interrompus. La Russie contrôle d'importantes livraisons de gaz, mais il ne faut pas oublier qu'elle a également besoin de cet argent. D'autant plus que la Russie a d'avantage intérêt à apparaître comme un fournisseur de gaz fiable que comme un fournisseur qui ne l'est pas. Là aussi, des compromis sont possibles.

Pierre Lorrain : Collectivement, l'Occident a le même intérêt que Vladimir Poutine. L'un comme l'autre n'ont rien à gagner dans l'escalade de la violence, aussi l'un comme l'autre ne chercheront sans doute pas à la continuer. D'autant plus que les intérêts de l'Occident, en sa forme d'entité globale, sont véritablement importants. La Russie est un partenaire de l'Occident, et s'avère indispensable à la résolution d'un certain nombre de problèmes dans le monde, lesquels deviennent de plus en plus angoissants ; à commencer par la Syrie. Il va de soi que la négociation, voie sur laquelle la Syrie s'est engagée en dépit des difficultés que ça représente, est une meilleure issue à la guerre qu'aucune autre ne pourrait l'être. Seulement, il est impossible de traiter sans les Russes. De même qu'en Iran, qui est en train d'évoluer. Pendant des années, aussi bien les Occidentaux que les Russes ont insisté sur cette évolution. En substance, l'Occident jouait le rôle du méchant flic, et la Russie celui du gentil flic. Cela a produit des résultats, et il devient indispensable d'aller plus loin. La Russie est aussi indispensable en Afghanistan : elle récupère le fardeau de l'OTAN, qui quitte le sol Afghan. C'est désormais à la Russie de soutenir le gouvernement Afghan et de lutter contre les talibans.

Il va de soi également, qu'individuellement, l'ensemble des acteurs de l'Occident ont des intérêts plus personnels. L'Europe dépend du gaz russe. Les investissements allemands en Russie sont particulièrement importants, et la France dénombre une pléthore de projets industriels, et militaro-industriels en commun avec la Russie. Il ne s'agit pas seulement de porte-hélicoptères Mistral, mais également de différents blindés, construits de façon commune. L'économie est un point non négligeable dans ce conflit, en cela qu'il est vraiment peu probable que la France refuse des contrats profitables, alors même que son économie chancelle, pour le plaisir des Ukrainiens. Je crois qu'il y a là des intérêts objectifs.

Sur quels points Russes et Occidentaux sont-ils en conséquence susceptibles de s'entendre ? Comment ?

Philippe Moreau Desfarges : Il y a des terrains essentiels, et notamment un intérêt très commun et très fort entre la Russie et l'Occident : que l'Ukraine ne sombre pas dans le chaos. Si l'Ukraine sombre, tout le monde est perdant. Alors, il existe évidemment des questions d'orgueil, de susceptibilité et d'égo, mais d'un point de vue rationnel, l'Europe comme la Russie ont cet intérêt très fort que la région ne devienne pas un miroir de ce qu'étaient les Balkans dans les années 90 : une zone d'anarchie et de violence.

Un mécanisme de dialogue est indispensable. La Russie, l'Union Européenne et l'Ukraine se doivent d'entrer dans une forme de dialogue. Semble-t-il, si elle est rapportée correctement, la conversation entre Vladimir Poutine et Angela Merkel est plutôt positive. Si la Russie est prête à accepter ce mécanisme, énormément de choses sont possibles. A l'inverse, si le Kremlin décide de régler cette affaire en tête à tête avec l'Ukraine, tout deviendra bien plus complexe. La clef, c'est l'établissement d'un système de dialogue liant Occident, Ukraine et Russie. L'initiative doit être commune.

Il ne faut pas non plus oublier les Etats-Unis : même s'ils sont bien plus éloignés, ils sont aujourd'hui la première puissance mondiale et dès lors il faut compter avec eux pour toutes les négociations majeures comme celles-ci. De même, et puisque l'un des principaux problèmes d'Ukraine s'avère être sa dette, le FMI jouera un rôle indéniable. Ce sont deux partenaires incontournables.

Béatrice Giblin : Pour les Russes, il faut qu’ils soient assurés que les Occidentaux tiennent leurs engagements de ne pas étendre l’OTAN, or ils en doutent. Il ne faut pas négliger la représentation qu’ont les Russes d’être encerclés même si on peut en être étonné, compte tenu de l’immensité de son territoire et de son ouverture sur le Pacifique.

Pour les Occidentaux il faut qu’ils soient assurés que les Russes respecteront les volontés qu’exprimera la majorité des Ukrainiens. 
Nous sommes  encore loin d’un accord sur ces deux points. Mais il est important pour l’équilibre du monde que les Russes continuent de se sentir appartenir au monde occidental, comme le prouve leur histoire et leur culture. 

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