Les témoignages d'anciens anorexiques suscitent-ils plus de vocations qu'ils n'en découragent ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Santé
Une quête d’idéal anime certains jeunes qui démarrent une "carrière d’anorexie".
Une quête d’idéal anime certains jeunes qui démarrent une "carrière d’anorexie".
©Reuters

Contre-effet

Les témoignages d'anciens anorexiques suscitent-ils plus de vocations qu'ils n'en découragent ?

Parce que ce trouble alimentaire implique de la discipline et une quête d'absolu dans l'esprit des malades, les témoignages d'anciens anorexiques pourraient conduire des lecteurs déjà en souffrance à se tourner vers cette pratique.

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard est psychanalyste. Elle est l'auteur du livre Comprendre l'obésité chez Albin Michel, et de Obésité, le poids des mots, les maux du poids chez Calmann-Lévy.

Elle est membre du Think Tank ObésitéS, premier groupe de réflexion français sur la question du surpoids. 

Co-auteur du livre "La femme qui voit de l'autre côté du miroir" chez Eyrolles. 

Voir la bio »

Atlantico : Kelsey Osgood, l'auteur du livre "How to disapear completly, on modern anorexia" a déclaré qu'elle avait basculé dans l'anorexie en lisant des livres de témoignages d'anciennes malades. Dans quelle mesure ces affirmations sont-elles crédibles sur le plan psychologique ? Peut-on véritablement entrer dans l'anorexie comme on entre dans une "religion" pour reprendre ses mots ?

Catherine Grangeard : Ce qu’elle veut dire exactement, ou plutôt ce que j’en comprends, ce que l’on retrouve souvent en écoutant des anorexiques, c’est une quête d’idéal qui anime certains jeunes qui démarrent une « carrière d’anorexie ». La maîtrise exigée satisfait la personne. Il y a une sorte de récompense psychique à réussir certains exploits dans la privation, qui n’est pas agréable en soi. L’extrême maigreur est valorisée chez les mannequins et les jeunes filles qui commencent à maigrir s’identifient à ces gravures de mode. La religion est exigeante avec ses adeptes, il y a des rites à respecter et une certaine transcendance en est attendue. De même que se priver de nourriture ! Un aspect communautaire est présent au travers de ces identifications, des sites relient d’ailleurs désormais une partie de ces personnes. De la souffrance au quotidien ressort une certaine idée de soi, un bénéfice narcissique. L’anorexie n’est pas envisagée comme problème, au moins au début. La personne ne se pense pas malade. Ce sera quand le piège se refermera qu’elle en arrivera à se penser comme telle, pas avant. Cela fait penser aux personnes qui vont dans des sectes. Jamais elles ne le font volontairement. Elles se dirigent vers des groupes qu’elles trouvent accueillants, réconfortants, les comprenant. Ce n’est qu’avancées dans la soumission au groupe, qu’elles se rendent compte qu’il y a un problème. La liberté s’éloigne, place à la dépendance…

Par quel procédé psychologique peut-on en arriver là ? Est-ce propre à l'anorexie ou cela aurait-il pu arriver avec n'importe quel trouble alimentaire ?

Les troubles alimentaires n’ont en commun qu’un rapport dénaturé à la nourriture. Il ne s’agit plus de manger pour se nourrir, pour vivre. D’autres enjeux se manifestent. Cela peut être une maîtrise de ses instincts, par exemple dans l’anorexie, dépasser la faim physique qui rabaisse l’humain. Cela peut être se remplir dans la boulimie, pour combler un vide abyssal et insupportable, trouver un peu de sérénité. Le malaise physique n’arrête pas la personne. Parfois, elle se fait vomir, mais pas toujours. Certaines personnes boulimiques, puisqu’elles se font vomir sont minces et elles se cachent de leur entourage qui peut ignorer ces pratiques. Il y a la quête d’un mieux, il s’agit de dépasser un état insatisfaisant dans toutes ces démarches, et on peut reprendre le parallèle aux personnes prises dans les filets d’une secte. Sans souffrance psychique au démarrage, sans recherche d’une solution, rien de tout cela n’arrive ! Bien sûr, la solution s’avère à la longue pire que le mal. C’est le propre de toutes les fausses solutions que de se transformer en vrais problèmes…

Faut-il en conclure que ces malades ne sont peut-être pas entièrement des victimes de leur maladie mais en sont aussi les "coupables" ?

Ces personnes sont bien plus malades que coupables, on est d’accord. Cela n’empêche en rien de leur laisser la responsabilité de leurs actes. La position de victimes induit une certaine déresponsabilisation et empêche sa propre prise en charge. Pour se battre contre ces comportements (alimentaires ou autres dérives), il vaut mieux se penser comme responsable, capable d’y changer quelque chose, même si c’est difficile, même s’il faut se faire aider, … Et creuser pourquoi on vit de cette façon. Si l’aspect « quête d’idéal » est associé au refus de se nourrir, c’est un pas de fait vers la sortie de crise puisque la personne reconnaît son refus, elle n’est plus dans une position où elle n’arrive pas à manger, sans autre explication. Dès qu’elle se sent malade, une ouverture rend possible des traitements… Si le religieux intervient, c’est une autre possibilité de bouger les lignes. A quelle « religion » est-il fait référence ? En parlant autour de ces cadres, on se décentre de la seule nourriture, objet honni. La personne anorexique s’imagine souvent que le seul souci des gens autour d’elle, c’est de lui faire ingurgiter quelque chose. Elle s’arc-boute. Elle déploie des trésors de résistance. Ce n’est pas une bonne idée d’aller en ce sens. Comme c’est dangereux de se sous-alimenter, une terreur s’empare des protagonistes à certains moments. L’anorexie, c’est violent, c’est mortel !

Mais ça ce sont des messages que la personne ne capte pas lorsqu’elle est en plein dedans. Exactement comme avec des personnes prises par les sectes, le message ne passe pas entre l’entourage et elles. Retrouver langue commune s’impose.

Peut-on imaginer que ce phénomène ait eu une large ampleur et ait contribué à créer de nombreuses victimes ?

Vous parlez de contagion ? Bien sûr qu’une influence sociale existe. Il y a des modes… c’est évident qu’une époque crée ses maux. Pour suivre les canons de beauté, d’un côté mais aussi pour résister à l’hyperconsommation actuellement encouragée. Il y a des mouvements de jeûne par exemple qui attirent des jeunes en quête d’autre chose… On rencontre des personnes qui regardent avec effroi le monde actuel et ses excès et se refusent à emprunter les mêmes chemins, en partant dans un sens opposé, excessivement.  Les témoignages permettent à certains de se retrouver, de se trouver parfois… Ainsi, une communauté semble possible. Pour des personnes en difficulté, on a vu l’effet délétère de certains livres, ou témoignages au sens large. Le livre « suicide mode d’emploi » me vient en tête…

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !