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Le président Jacques Chirac attend le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Junker à l'Elysée présidentielle, le 12 mars 2007 à Paris
Le président Jacques Chirac attend le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Junker à l'Elysée présidentielle, le 12 mars 2007 à Paris
©PATRICK KOVARIK / AFP

Bonnes feuilles

Les souvenirs de Jacques Chirac au Royal Palm

Pierrick Geais publie "L'Élysée à la plage : Dans l'intimité de nos présidents en vacances" aux éditions du Rocher. De Brégançon à l'île Maurice, de la Bretagne au Congo, en passant par Hossegor ou le cap Nègre, Pierrick Geais nous fait revivre les étés des présidents de la Ve République. Si leurs vacances s'apparentent à une mise en scène de leur vie privée, elles exposent aussi leur vision du pouvoir. Extrait 2/2.

Pierrick Geais

Pierrick Geais

Pierrick Geais est journaliste. Il a publié "L'Élysée à la plage : Dans l'intimité de nos présidents en vacances" aux éditions du Rocher en 2021.

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Chaque midi, ils s’installent à la même table, la numéro dix. Celle qui est placée sous un badamier, amandier sauvage que l’on retrouve dans les pays chauds et qui peut parfois atteindre une vingtaine de mètres. Un abri idéal pour les oiseaux tropicaux que Jacques Chirac ne se lasse pas d’écouter chanter. Parfois, une petite crotte atterrit dans l’assiette de Bernadette. La Première dame grimace, mais oublie vite cette contrariété. On oublie tout sous le soleil de l’île Maurice! Habitué aux grands restaurants parisiens, le président n’en préfère pourtant aucun autre à celui de la plage du Royal Palm. Il faut dire que le chef est un grand nom de la cuisine, reconnu par ses pairs. Richard Ekkebus a fait ses gammes avec les meilleurs – Alain Passard, Guy Savoy et Pierre Gagnaire – et a travaillé pour toutes les célébrités, de Beyoncé à Michael Jordan, en passant par Tiger Woods. Le menu est donc raffiné, composé de produits locaux et de poissons délicieux. « Ah! Si nous avions un chef comme cela à l’Élysée ! », a l’habitude de glisser Jacques à Bernadette, en donnant un dernier coup de cuillère à son dessert.

Pour le président, le Royal Palm était assurément la définition même du paradis terrestre. Certes trop loin de Paris – 9 500 kilomètres tout de même – pour s’y rendre tous les week-ends, mais dès qu’il le pouvait, été comme hiver, il s’y échappait. Il profitait notamment de déplacements officiels sur l’île de La Réunion (il est certainement le chef de l’État à l’avoir le plus visitée) pour y faire un crochet. En quarante-cinq minutes d’aéroplane seulement, il retrouvait cette île Maurice qu’il aime tant. On a raconté qu’il y était même venu parfois avec quelques maîtresses. Notamment avec Elisabeth Friederich, une journaliste de l’Agence France Presse, qui avait été accréditée pour le suivre à l’époque où il était maire de Paris. Comme souvent avec Jacques Chirac, l’idylle avait été passionnée. Pour retrouver sa maîtresse en toute discrétion, il usait de tous les stratagèmes possibles, allant jusqu’à changer de nom et déguiser sa voix quand il l’appelait à son bureau. Cette dernière avait donc eu les honneurs du Royal Palm. En juillet 2001, Libération faisait paraître un cliché montrant les deux tourtereaux s’enivrer d’amour sous le soleil de Maurice.

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Mais c’est surtout avec l’irremplaçable Bernadette, la légitime, que Jacques venait se ressourcer sur ces plages de sable blanc, durant certains congés d’été. Ils avaient d’ailleurs leur préférée, la bien-nommée plage de la Cuvette, assurément la plus belle de l’île, à en croire tous les guides touristiques. Chaque fois qu’ils s’y rendaient, le président et la Première dame retrouvaient leurs chaises longues attitrées et leur parasol de palmes, réservés d’une année sur l’autre. Jacques Chirac n’aime rien de plus que bronzer. Il peut passer des journées entières à se dorer la pilule en maillot de bain sur un transat. Une heure sur le ventre, une heure sur le dos, et ainsi de suite, jusqu’à griller comme un steak. Le président bulle, somnole, un livre glissant de ses mains. Il se plonge parfois dans un ouvrage sur l’art asiatique, sa passion longtemps inavouée, ou dans quelques polars et romans d’espionnage. Inconditionnel des SAS – la fameuse série littéraire de Gérard de Villiers mettant en scène un prince autrichien également agent de la CIA –, il en possédait toute la collection, soit pas moins de deux cents ouvrages. De son côté, la Première dame préfère barboter. Bernadette Chirac peut nager durant des heures, dans cette eau dont la température ne descend jamais en dessous des vingt-huit degrés. Parfois, elle s’éloigne tellement du rivage, que Jacques ne la distingue plus que comme un petit point à l’horizon. Sur la plage, le couple présidentiel est régulièrement importuné par des marchands aux pieds nus, qui vendent babioles et colifichets. Mais jamais Jacques et Bernadette ne les enverraient balader. Au contraire, ils prennent toujours le temps de discuter. « Ils sont gentils, pas snobs et parlent avec tout le monde. Le président est riche. Il a plein de gros billets de banque dans sa pocket et sa femme ne marchande jamais. Alors pour toi, je te fais ce collier de perles baroques à 3000 roupies. Pour Bernadette, ce sera 7 000 », racontait l’un de ces vendeurs à la criée à une journaliste, à l’occasion d’un reportage pour Paris Match. La Première dame achète donc ces breloques au prix fort sans broncher. Par son statut, qu’ici personne n’ignore, elle ne peut pas se permettre de négocier. Car si les Chirac veulent parfois passer incognito, à l’île Maurice, tout le monde les reconnaît. En vacances, Madame ne porte pourtant pas son traditionnel tailleur Chanel mais un paréo, et Monsieur a troqué son costume-cravate contre un bermuda- polo. Parfois, ils se mêlent à la foule de Grand-Baie, le village animé le plus proche, pour faire quelques emplettes, mais les touristes les arrêtent pour leur faire signer des autographes. Même chose le dimanche matin, pour l’immanquable messe de 10 heures dans l’église de Notre-Dame-de-La-Salette, petit édifice en pierres grises perdu au milieu des champs de cannes à sucre, où la foule se presse quand vient le président. L’office ne ressemble en rien à ceux célébrés à Paris ou en Corrèze. La prière est accompagnée de rythmes gais et enlevés. Les fidèles chantent, dansent, frappent dans leurs mains. Jacques Chirac savoure le spectacle. Un jour, raconte la journaliste de Paris Match, Claudine Vernier-Palliez, le président va féliciter le père Goupille, curé de cette paroisse, pour son sermon. « On devrait vous nommer évêque », le congratule-t-il. « Vous voyez, mon père, mon mari se prend pour le pape », réplique Bernadette Chirac. Le prêtre de Grand-Baie sera tout de même mandaté à Paris, pour une occasion particulière : le baptême de Martin Rey-Chirac, l’unique petit-fils du chef de l’État.

Si, sur l’île Maurice, Jacques Chirac était autant apprécié, c’est justement parce qu’il savait se montrer humain et proche des gens. Un chauffeur du coin, qui avait eu la chance de le transporter dans sa voiture, s’est longtemps souvenu de cette rencontre. Il avait raconté au président qu’il allait bientôt se marier, histoire de faire la conversation. Une fois rentré à Paris, celui-ci lui avait fait envoyer, en guise de cadeau de noces, un agenda avec le sceau de la République française. Un présent que le chauffeur n’a jamais oublié, et qui avait fait de lui la star de Grand-Baie pendant plusieurs jours.

Au Royal Palm, le quotidien des Chirac est certes tranquille, mais tellement réglé comme du papier à musique qu’il en devient routinier. Le président commence sa journée avec un massage, de la plante des pieds au visage, en passant par les fesses. Il n’est pas pudique au moment d’enlever sa serviette. Ensuite, il va irrémédiablement se faire coiffer : un petit shampooing, un petit brushing et un peu de laque. Même en congés, même pour lézarder à la plage, il tient à rester impeccable. De son côté, Mme Chirac passe par le salon de coiffure de l’hôtel deux fois par semaine, afin que sa blondeur ne perde jamais de son éclat. Après le déjeuner, vient l’heure sacrée de la sieste. Dans l’après-midi, le chef de l’État consacre du temps à régler quelques dossiers et à passer de nombreux coups de téléphone. Ce n’est pas parce qu’il est à l’autre bout du globe qu’il n’est pas au fait de l’actualité parisienne. Un fax et plusieurs lignes de téléphone installés dans sa chambre lui permettent de relier rapidement Paris et les ministères. La journée se termine souvent au bar, autour d’une piña colada. « Votre président, il aime goûter tous les cocktails », confiait l’un des barmans.

Ici, le service est cinq étoiles. Il faut dire que le Royal Palm est connu pour être une adresse mythique, refuge privilégié de la vieille jet set et des célébrités. Alain Delon, Catherine Deneuve, Mireille Darc, Patrick Bruel, Johnny Hallyday, Chantal Goya, Jean Dujardin, Pierre Perret et quelques autres encore y ont posé leurs valises. Le lieu est également prisé par les têtes couronnées. Le roi Carl XVI Gustaf de Suède et la reine Silvia y ont leurs habitudes. Une photo du couple souverain est d’ailleurs soigneusement encadrée sur un mur de l’établissement, sorte de walk of fame mauricien, où sont accrochés des clichés de toutes les personnalités qui sont de fidèles résidentes. À chaque fois, le directeur pose fièrement à leurs côtés. Jean-Pierre Chaumard est reconnu comme un expert de l’hôtellerie de luxe. Adolescent, il a été formé au Ritz, le fameux palace parisien, certainement la meilleure école. Tout au long de sa carrière, il a pris la tête de lieux mythiques, tels que le Byblos à Saint-Tropez, ou le Royal Mansour à Marrakech, et bien évidemment le Royal Palm, construit sous l’impulsion du patron de Beachcomber, Albert Couacaud, en 1985, mais dont il s’est occupé de faire la renommée. À l’époque, cela avait tout l’air d’un pari fou, tant l’île Maurice n’était pas ouverte au tourisme. Y implanter un hôtel cinq étoiles pouvait donc être risqué. Mais le succès a rapidement été au rendez-vous et ne s’est jamais démenti. De soixante-cinq chambres, coquettes mais banales, à son inauguration, le Royal Palm a ensuite gagné dix-neuf suites, et en compte aujourd’hui environ soixante-dix, après un grand lifting effectué en 2014. L’établissement a toujours cultivé un certain art de vivre à la mauricienne, voulant mêler luxe et tradition. Tout y est certes raffiné, mais rien ne semble trop sophistiqué.

À l’intérieur, pas de contreplaqué, de plastique ou de simili, on ne trouve que des marbres gris veinés de fil d’or, du laiton, du chêne, du noyer, du lin, et même de la pierre volcanique, qui rappelle l’histoire de la région. La suite présidentielle dans laquelle séjournent les Chirac est d’ailleurs particulièrement somptueuse : deux chambres, deux salles de bain et un salon meublés de bois précieux importés d’Inde. Au pied du lit du président trône une statue de Ganesh, le dieu de la sagesse et de l’intelligence pour les hindous, reconnaissable à sa tête d’éléphant richement décorée de diamants. Sur les draps de soie, un valet de chambre vient déposer, chaque matin, un panier de fruits frais. Des « vacances au paradis ou plutôt dans l’antichambre du paradis, car le vrai paradis a la réputation de n’être pas très folichon », commente la journaliste de Paris Match.

Ce reportage, paru dans l’hebdomadaire le 10 août 2000, avait d’ailleurs été à l’origine d’un petit scandale politico[1]médiatique. « L’idée de ce papier nous était venue pendant une conférence de rédaction au début de l’été. On était en pleine période de cohabitation. Le président et le Premier ministre passaient chacun leurs congés dans une île : Jacques Chirac à Maurice, Lionel Jospin sur l’île de Ré. On avait donc décidé de faire un “pré-papier” pour raconter leur lieu de vacances avant qu’ils y aillent », se souvient Alain Genestar, directeur de la rédaction à l’époque. « Cette semaine, Jacques Chirac arrive à l’île Maurice, où il s’installera comme d’habitude au Royal Palm. Paris Match a vérifié que tout est prêt », lit-on en introduction de l’article. En plus de nombreux détails sur le quotidien du couple présidentiel et sur ses habitudes, le sujet est richement illustré de photographies prises par Pascal Rostain, connu pour avoir collaboré avec tous les plus grands titres de presse internationaux. De la table du petit déjeuner des Chirac à leur suite présidentielle, tout est dévoilé aux nombreux lecteurs du magazine. « La journaliste s’était rendue sur place, et avait demandé des anecdotes aux gens qui travaillaient dans l’hôtel. Et étrangement, ils avaient accepté de parler, ce qui est plutôt rare. » Marie-Michelle, par exemple, qui avait eu le trac quand sa patronne lui avait demandé de coiffer Jacques Chirac. « Le président du Gabon, j’aurais accepté, il ne me fait pas peur. Mais le président de France, je n’osais pas. Il m’impressionnait trop », racontait cette dernière. Il y avait aussi Maureen, « la femme qui a vu le président tout nu » : « Le président n’est pas un angoissé. On voit qu’il a l’habitude de se faire masser », confiait-elle.

Mais Jacques Chirac n’aime pas que l’on raconte ses vacances, surtout quand elles ont tout l’air de celles d’un milliardaire. À 21972 francs la nuit pour la suite présidentielle, multipliés par trois semaines, la note monte rapidement à 460000 francs.

Extrait du livre de Pierrick Geais, "L'Élysée à la plage : Dans l'intimité de nos présidents en vacances", aux éditions du Rocher.

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