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Etienne Mougeotte Patrick Le Lay télévision TF1
©PIERRE GUILLAUD / AFP

Bonnes feuilles

Les souvenirs d’Etienne Mougeotte lors de son arrivée à TF1 et de sa rencontre avec Patrick Le Lay

Etienne Mougeotte publie "Pouvoirs" aux éditions Calmann-Lévy. Étienne Mougeotte nous raconte l’incroyable évolution des médias à laquelle il a participé, depuis les postes de direction qu’ il a occupés à France Inter, Europe 1, TF1, Radio Classique, Télé 7 Jours et au Figaro. Étienne Mougeotte se livre pour la première fois et nous entraîne dans les coulisses fascinantes des médias et du pouvoir. Extrait 1/2.

Etienne Mougeotte

Etienne Mougeotte

Après avoir été un grand journaliste, Étienne Mougeotte est, depuis la création de TF1 en 1987, une personnalité incontournable des médias français. Fils d’un fonctionnaire de la SNCF, il suit une scolarité brillante qui le mène des bancs du Lycée henry IV à ceux de l’IEP de Paris, en passant par ceux de l’Institut français du Journalisme. C’est sur les ondes de France Inter que cet ex vice-président de l’UNEF commence sa carrière journalistique, en 1965. D’abord grand reporter il devient correspondant à Beyrouth. Après Mai 68, il gagne les rangs de la concurrente Europe 1. Il joint l’image à la parole en 1969 grâce à l’ORTF, où il officie comme rédacteur en chef adjoint du journal télévisé. Après un retour à la radio - RTL de 1972 à 1973, puis Europe 1 jusqu’à 1981 - il intègre le groupe Matra-Hachette de Jean-Luc Lagardère, pour lequel il sera successivement rédacteur en chef du Journal du Dimanche et Télé 7 Jours. En 1987, Lagardère perd l’appel d’offre du CSA pour la création d’une chaîne privée de télévision. Étienne Mougeotte rejoint alors le gagnant Bouygues et sa chaîne TF1 pour y seconder Patrick Le Lay. Il y occupe une position inconstestée de numéro deux pendant 20 années. En novembre 2007 il succède à Nicolas Beytout au poste de directeur des rédactions du groupe Le Figaro, fonction qu'il occupe jusqu'en 2012 et qu'il cède à Alexis Brézet.

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Quand je débarque à TF1 en avril  1987, je n’en mène pas large. Il ne se passe pas un jour sans qu’un journaliste ou un animateur annonce son départ pour la Cinq. Personne ne parie un kopeck sur nos chances de réussite. Pour certains, nous incarnons l’ancien monde. Les nouvelles télévisions représentent l’avenir. La situation est angoissante et le sol semble se dérober sous nos pas. Je dois bâtir une nouvelle grille avec pratiquement aucune star. La rentrée de septembre n’est pas si loin, je me dis que jamais je n’arriverai à avoir un programme fort pour chaque prime time de la semaine. Il faut parer au plus pressé. Dans les premiers temps, nous sommes obligés de proposer trois films par semaine. Heureusement, nous avons du stock. Ensuite, nous lançons beaucoup d’émissions de variétés, car ce sont les seuls programmes que l’on peut fabriquer en moins de trois mois. J’affirme en arrivant que mes trois priorités sont « d’abord l’audience, ensuite l’audience et enfin l’audience », mais rien n’est moins sûr. Je vis avec l’inquiétude permanente de voir les transfuges de TF1 passés sur la Cinq nous distancer dans les sondages. Collaro, Sabatier et Sébastien lancent leurs nouvelles émissions après l’été. Même si Francis Bouygues les qualifie de « stars du passé », il est, lui aussi, pris de vertige. Il a l’impression qu’on lui a vendu une coquille vide et qu’il va tout falloir reconstruire. « C’est la chose la plus difficile que j’ai eue à affronter dans ma vie », me confie-t-il un jour. Car il n’y a pas que la fuite des talents ! La chaîne dont nous prenons possession vit dans un désordre et un archaïsme inouïs. Pas un ordinateur dans les bureaux de TF1 ! Ce sentiment de désorganisation est aggravé par l’éparpillement des sites. L’info est installée rue Cognacq-Jay, dans le VIIe  arrondissement, la régie publicitaire dans la tour Montparnasse et la direction générale et les services généraux rue de l’Arrivée, dans des immeubles situés en bas de la Tour.

Mon duo avec Patrick Le  Lay

Mais c’est dans un quatrième site que j’installe mon premier bureau. Je trouve provisoirement refuge dans des bureaux du groupe Bouygues, sur les Champs-Élysées. Je ne veux pas m’installer à TF1 tant que le sort d’Alain Denvers, le patron de l’info, et celui de Pascal Josèphe ne sont pas réglés. Je regretterai plus tard le départ du second, dont l’expérience me manquera. Il a été l’artisan du redressement de l’audience de la Une sous la présidence d’Hervé Bourges. Il sera l’un de nos consultants en 1994 et nous deviendrons amis… Dès mon arrivée, je fais connaissance avec Patrick Le Lay. Je n’aurais jamais imaginé que j’allais passer vingt ans d’extrême intimité avec cet homme dont les petites lunettes de clergyman lui donnaient une apparence austère. Ingénieur des travaux publics, spécialiste chez Bouygues d’achat de sociétés en difficultés mais à gros potentiel, « PLL » m’apparaît très vite comme un Janus. TF1 tient une part très importante de son succès à ce Breton tout d’un bloc, aux colères violentes mais à l’incroyable faculté à décortiquer un compte d’exploitation. « Le  Lay la terreur » est le premier visage de Janus.

PLL dispose d’une autorité naturelle et d’un tempérament sanguin qui font frémir tout collaborateur convoqué dans son bureau. Même les plus hauts responsables de la chaîne n’en mènent pas large avant de passer le voir. Régulièrement, les convoqués du jour passent une tête chez moi pour me demander, inquiets : « Qu’est-ce qu’il va me dire ? »

L’homme est provocateur. Il n’a pas son pareil pour asséner des formules destructrices. Pour justifier l’arrêt de « Tout le toutim ! », l’émission de Christophe Dechavanne qui est un flop d’audience, il parle d’un « accident industriel ». Pour résumer la relation commerciale entre un annonceur et une chaîne de télévision, il explique en 2004 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. »

Mais il y a l’autre visage de Patrick Le  Lay. Sa culture, son culte du livre en font un bibliophile émérite. Et là apparaissent tout à coup son visage caché et sa sensibilité à fleur de peau. J’ai trouvé en lui un patron  de premier plan, mais aussi un ami d’une fidélité exemplaire. Je l’ai d’abord découvert pendant ma maladie, où il a fait preuve à mon égard d’un soutien sans relâche. Je l’ai ensuite constaté tout au long de nos moments passés côte à côte, dans deux bureaux mitoyens à la porte toujours ouverte. Que de secrets échangés, que de confidences enfouies. Il pouvait avoir le cœur sur la main. Je l’ai vu, une veille de Noël, inviter à dîner chez lui un de ses proches collaborateurs qui traversait une période difficile. C’est évidemment ce visage de Janus que je veux retenir, même si l’autre visage a contribué à nos succès communs. Nous avons constitué un tandem exceptionnel. Nos relations seront en dents de scie, mais nous garderons toujours un vrai respect l’un pour l’autre. Après TF1, nous deviendrons de vrais amis.

Certains essayaient de jouer l’un contre l’autre. Nous n’avons jamais eu de vrais désaccords, à une exception près : je crois au succès de la TNT qui a été lancée en France en 2005. Il n’y croit pas. Pour le reste, chacun est dans son rôle. Après Francis Bouygues, il est le patron. Je suis le numéro deux. Je n’ai jamais imaginé le remplacer et il le savait. C’est ce qui a facilité notre relation et créé la confiance. Sa disparition, que j’apprends en écrivant ces lignes, m’a profondément meurtri. J’ai perdu un ami cher.

Extrait du livre d’Etienne Mougeotte, "Pouvoirs", publié aux éditions Calmann-Lévy

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