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De nombreux patients se plaignent d’une perte d’acuité mentale et de symptômes que l’on qualifie parfois de « brouillard neuronal ».
De nombreux patients se plaignent d’une perte d’acuité mentale et de symptômes que l’on qualifie parfois de « brouillard neuronal ».
©Anne-Christine POUJOULAT / AFP

Symptômes

Les scientifiques commencent à percer les secrets du brouillard neuronal causé par le Covid

Après avoir été touchés par le Covid-19, de nombreux patients se plaignent d’une perte d’acuité mentale et de symptômes que l’on qualifie parfois de « brouillard neuronal ». Ces symptômes peuvent persister avec le temps.

Idris Guessous

Le Professeur Idris Guessous, Médecin-Chef du Service de médecine de premier recours (SMPR) aux HUG, a participé à la gestion de la pandémie de COVID-19 sur le canton de Genève. Il est membre du comité de direction de la Société suisse de médecine interne générale.

En réponse à la pandémie de COVID-19, le Professeur Idris Guessous a su proposer une adaptation réactive du SMPR par exemple en mettant en place le dispositif COVICARE qui permet un suivi des patients sur le plan clinique et psychosocial et dont les protocoles et processus ont été partagés au niveau international.

En plus de ses activités cliniques et d’enseignements le Professeur Guessous maintient ses activités de recherches et est co-investigateur des études de séroprévalence menées par l’UEP du SMPR. Il est l’investigateur principal de plusieurs autres études populationnelles nationales et internationales dont les domaines de recherche concernent principalement le rôle des facteurs environnementaux et contextuels sur l’état de santé, sujet qu’il a mis en lien à la pandémie en proposant une analyse géographique et socioéconomique du COVID-19

Enfin, il est l’investigateur principal de l’étude @tchoum, un outil de veille épidémiologique utilisé pour surveiller la pandémie de COVID-19 et dont le but est de détecter de façon précoce les clusters de COVID-19 grâce à la participation citoyenne.

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Michelle Monje-Deisseroth

Michelle Monje-Deisseroth

Michelle Monje-Deisseroth est Professeure de neurologie et de sciences neurologiques et Professeure de neurochirurgie, pathologie, psychiatrie et pédiatrie. Michelle Monje-Deisseroth est aussi Chercheuse pour le Howard Hughes Medical Institute de l’Université de Stanford.

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Atlantico : Après une infection à Covid-19, de nombreux patients se plaignent d'une perte d'acuité mentale et de symptômes parfois qualifiés de "brouillard neuronal". Malgré la guérison, ils peuvent même persister dans le temps. Dans une étude publiée dans la revue scientifique Cell, vous livrez les résultats de vos recherches sur cette question. Pouvez-vous d'abord nous rappeler quelles sont les zones neurologiques affectées par la Covid-19 lors de l'infection ?

Michelle Monje-Deisseroth : Les symptômes de troubles cognitifs après une infection par le COVID-19 sont des troubles de l'attention, de la concentration, de la mémoire, de la vitesse de traitement de l'information et des fonctions exécutives. 

Quelles zones sont impactées sur le plan neurologie par le Covid-19 lors de l’infection ? 

Idris Guessous : Ce terme de « brouillard neuronal » n’est pas reconnu scientifiquement mais il décrit au mieux ce que les patients expriment. Ces derniers expliquent que les tâches de la vie quotidienne ne sont plus aussi claires que par le passé et ils n’arrivent plus à se rappeler ou à effectuer des actions simples. Ce brouillard neuronal touche aussi la mémoire : il devient difficile de trouver des mots, de composer un numéro de téléphone… On peut résumer ces troubles par le sentiment subjectif de ne pas y « voir clair ». En somme, les patients atteints de brouillard neuronal ont conscience que quelque chose ne fonctionne plus comme avant.

À ce stade, il n’est pas pas possible de savoir précisément quelles zones neurologiques sont touchées par le brouillard neuronal. Ce qui est sûr, c’est que le Covid aigu atteint le cerveau. Il y a des inflammations, des encéphalites, des attaques cérébrales … Dans ces cas précis, il serait possible de voir par imagerie quelles zones sont touchées. Dès lors, on pourrait supposer que le brouillard neuronal persistant serait dû à cette atteinte localisée. Malheureusement, dans la majorité des cas, les patients se présentent après l’infection aiguë et il devient très dur de savoir quelles parties du cerveau sont atteintes. De plus, il s’agit souvent de multiples troubles qui ne correspondent pas forcément à une région précise du cerveau. 

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Quelle est la cause des symptômes neurologiques appelés "brouillard de Covid" d'après vos expériences ? Comment l'avez-vous découvert ?

Michelle Monje-Deisseroth : Nous avons découvert que l'inflammation causée par l'infection pulmonaire a des effets en aval sur le cerveau, provoquant une inflammation cérébrale qui perturbe plusieurs processus neurobiologiques. Ce dérèglement cellulaire induit par l'inflammation entraîne une perte d'oligodendrocytes myélinisants (les cellules gliales qui isolent les axones neuronaux pour faciliter la conduction rapide des impulsions neuronales) et une diminution marquée de la génération de nouveaux neurones dans l'hippocampe, une partie du cerveau impliquée dans la fonction de mémoire. Nous avons découvert cela en utilisant un modèle murin de COVID dans lequel l'infection est limitée aux poumons et est relativement légère, se résorbant en une semaine environ. Cependant, l'inflammation qui en résulte dans le cerveau - communiquée par des molécules inflammatoires circulantes appelées cytokines et chimiokines - dure au moins plusieurs semaines et provoque une microglie réactive persistante, une perte d'oligodendrocytes et de myéline et une diminution de la neurogenèse hippocampique.  Nous avons confirmé plusieurs de nos principales découvertes chez des personnes atteintes du COVID ou qui l'ont été et ont conservé des symptômes persistants (COVID long). 

En plus de nos découvertes sur la façon dont l'inflammation pulmonaire peut provoquer une cascade d'effets qui affectent la fonction cérébrale, il est important de noter que dans les cas plus graves de COVID, d'autres mécanismes peuvent également contribuer au "brouillard neuronal", comme le dysfonctionnement des vaisseaux sanguins dans le cerveau et même une infection directe du cerveau dans certains cas. 

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A quoi sont dûs les symptômes neurologiques que l’on appelle « brouillard neuronal » ?

Idris Guessous : Il y a la cause indirecte et la cause directe. Quand on souffre de troubles du sommeil, de fatigue chronique, de dépression, d’anxiété … Il peut tout à fait y avoir une cause indirecte du brouillard. Par exemple, un patient qui dort peu ou mal peut très bien ressentir des troubles de la concentration.

En ce qui concerne les causes directes, il y a trois grandes pistes : 

  • Une inflammation chronique après la phase aiguë qui explique de nombreux maux, dont le brouillard. 
  • On pense aussi à une atteinte vasculaire. Les vaisseaux ou les cellules des vaisseaux peuvent être atteints par le virus, altérant le fonctionnement du cerveau. 
  • Certaines glandes du cerveau telles que l’hypothalamus et l'hypophyse régulent le fonctionnement humain. Une atteinte de ces glandes pourrait perturber les fonctions de mémoire et d’exécution des individus. 

Il faut savoir que dans la grande majorité des cas, les symptômes de brouillard disparaissent avec le temps. Pour les patients qui ont des symptômes persistants, des pistes existent. Il faut évidemment faire un bilan neuropsychologique, sans écarter d’autres problèmes de santé éventuels. Enfin, on peut faire passer des tests aux patients, dans le but d’objectiver les problèmes cognitifs.  

Tous les types de Covid sont-ils susceptibles de provoquer ce type de "brouillard" ? Certains individus ont-ils des prédispositions ?

Idris Guessous : Généralement, plus un individu développe de symptômes à la phase aiguë, comme de la fatigue, des douleurs respiratoires ou musculaires, plus il a de risques de développer une forme de brouillard neuronal. 

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On a également l’impression que certains variants provoquent plus de cas de Covid longs, ce qui augmente les probabilités de troubles de la concentration. 

 Enfin, l’hospitalisation peut être un événement traumatisant et provoquer des troubles de stress post-traumatique. Ce n’est pas la piste la plus fréquente mais elle peut expliquer plusieurs troubles chez certains individus. 

Il y a très peu de facteurs prédictifs à part le nombre de symptômes en phase aiguë ou les conditions d’hospitalisation. Cependant, à l’heure actuelle, il semblerait que les hommes soient légèrement plus susceptibles de développer une forme de brouillard neuronal. Enfin, l’âge, et donc le capital cognitif, peut expliquer une certaine sur-représentativité d’individus âgés atteints de ces symptômes. 

Michelle Monje-Deisseroth : Le brouillard neuronal a été signalé tout au long de la pandémie, avec toutes les souches. La question de savoir si certaines souches sont plus susceptibles de provoquer un brouillard neuronal que d'autres est encore à l'étude. 

Retrouve-t-on des symptômes similaires avec d'autres maladies ?

Idris Guessous : Tout à fait. Le brouillard neuronal peut également être provoqué par la prise de certains médicaments. On peut le constater lors de fatigue chronique, de dépression, d’anxiété … C’est la raison pour laquelle les bilans neuropsychologiques et la prise de rendez-vous avec des généralistes et des spécialistes sont primordiaux pour déterminer l’origine du brouillard neuronal. 

Michelle Monje-Deisseroth : Oui. Le "brouillard neuronal" ressenti par de nombreux survivants du COVID est étonnamment similaire au "brouillard de la chimio" que les gens ressentent fréquemment après des traitements contre le cancer. Des syndromes similaires de déficience cognitive ont été signalés après la grippe et d'autres infections, ainsi qu'en association avec d'autres conditions inflammatoires telles que les troubles auto-immuns. Le principe selon lequel une inflammation à l'extérieur du cerveau peut provoquer une inflammation dans le cerveau, entraînant une dérégulation des cellules gliales et donc un dysfonctionnement des circuits neuronaux et des troubles cognitifs, peut s'appliquer à de nombreux états pathologiques. Ces symptômes sont particulièrement fréquents et persistants après le COVID. 

Les données que vous avez recueillies sur ces symptômes pourraient-elles aider à déterminer des traitements pour les patients concernés ?

Michelle Monje-Deisseroth : Nous l'espérons. Ce travail nous donne plusieurs idées sur les interventions qui pourraient aider, et nous travaillons maintenant à tester ces traitements possibles chez la souris.

Par quels moyens est-il possible d’aider les patients atteints de brouillard neuronal ? Ces méthodes sont-elles efficaces ? 

Idris Guessous : Comme je l’expliquais précédemment, il existe des exercices de neuropsycho rééducation. On entraîne les patients à l’exécution de tâches, on fait travailler leur mémoire … Ce n’est pas nouveau, on prescrit également de tels exercices pour des patients atteints d’autres troubles neurologiques. Enfin, nous allons contribuer à un essai clinique qui va tester un anticorps monoclonal dans l’espoir de soulager les Covid longs et donc de réduire les cas de brouillard neuronal. 

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