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Progressivement, la demande de spiritualité s'est transformée en demande thérapeutique.
Progressivement, la demande de spiritualité s'est transformée en demande thérapeutique.
©Reuters

Allô Dieu ?

Les Occidentaux confondent-ils Dieu avec SOS amitié ?

Progressivement, la demande de spiritualité s'est transformée en demande thérapeutique.

Jean Sébastien  Philippart et Prisca Bataille

Jean Sébastien Philippart et Prisca Bataille

Jean-Sébastien Philippart est philosophe. Il enseigne actuellement à Bruxelles

Prisca Bataille est psychologue clinicienne, diplômée de l'Université Paris Ouest Nanterre. Elle exerce en libéral dans le 6eme arrondissement de Paris et dans un centre de santé.

 
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Atlantico : Les sociétés occidentales, sécularisées pour la plupart depuis le XIXe siècle, apportent de plus en plus de réponses cliniques (psychiatrie, coaching...) aux problèmes soulevés par la conscience individuelle (culpabilité, dépression...). Peut-on dire aujourd'hui que l'offre thérapeutique a remplacé aujourd'hui l'offre spirituelle ? Dans quelles mesures ?

Prisca Bataille :  A l’époque, très peu d’approches de thérapie étaient développées. Cela était coûteux et tabou. Les gens qui allaient consulter un « psy » étaient considérés comme « fous ». Dans la religion catholique, le prêtre avait ce rôle d’intermédiaire et permettait aux personnes en souffrance d’être écoutées.

La parole accueillie par un tiers avec bienveillance et sans jugement est en soi thérapeutique. 70% de la réussite d’une thérapie est liée au contexte relationnel. Les 30% restant sont liés aux techniques utilisées, le prêtre n’y étant pas formé.  Depuis les années 1950, de nombreuses approches de thérapies comportementales et brèves se développent. Ces techniques répondent davantage à la demande de la société actuelle et remplacent petit à petit les approches psychanalytiques très longues et très coûteuses. Par ailleurs, l’évolution des mentalités fait que la démarche de voir un « psy » devient moins tabou. Avec une société moins cléricale et des techniques de soins prouvées scientifiquement efficaces et rapides, l’offre thérapeutique est donc plus en vogue que l’offre spirituelle. 

Jean-Sébastien Philippart :  Si l’on entend par spiritualité  « morale chrétienne », c’est un fait. Là où il y a encore quelques générations le curé servait de référent quant aux choses de la vie, quand ce n’était pas pour exercer une police des âmes, le « psy » aujourd’hui et désormais le coach font immanquablement office d’auditeurs, à travers une offre aussi pléthorique que variée. C’est que l’objet de la spiritualité (au sens large) — désirer prendre soin de son âme — s’est déplacé : délesté d’une tradition chrétienne qui transmettait par hérédité symbolique le péché au sujet, l’homme (hyper)moderne n’éprouve plus sa finitude en termes de faute mais d’erreur ou d’errance. Face aux désordres extérieurs ou intérieurs  perturbant notre vie psychique, nous allons donc faire appel à un spécialiste qui va nous aider à nous remettre en « forme ». Et comme l’image de l’homme ne se reflète plus dans le regard d’une tradition, le psychisme lui-même a éclaté en autant de secteurs qu’il existe de spécialités en psychologie. Cette variété de l’offre ravit l’homme (hyper)moderne qui y fait son marché. Mais une inquiétude demeure : tous les « secteurs » de ma vie forment-ils bout à bout quelque chose de cohérent ?

Comment se comble aujourd'hui le vide laissé par le retrait progressif de l’Église de la vie quotidienne et morale ?

Prisca Bataille : De manière générale, je pense que l’homme a besoin d’être uni à un groupe d’individu partageant les mêmes valeurs, mêmes idéologies, mêmes croyances afin d’être guidé, de trouver et donner un sens à sa vie. Cela faisant partie de l’essence de l’homme de vouloir comprendre pourquoi il existe, quel est son rôle sur terre…

Si certaines personnes défendent encore les valeurs de l’Eglise, d’autres peuvent se tourner vers d’autres mouvements tels que les philosophies bouddhistes, le New Age, les sectes, le mouvement gothique, l’hindouisme…

Jean-Sébastien Philippart : Chasser la religiosité institutionnelle et elle revient au galop sous la forme de fragments qui ne collent pas entre eux. Le vide que laisse l’hypermodernité abandonnant l’individu à ses propres convictions peut alors se combler de « sections » religieuses qui ne se réclament d’aucun ensemble. Cela va de l’individu qui bricole à partir d’un étalage éclectique de croyances et de pratiques à la prolifération d’églises évangélistes, en passant par le fondamentalisme dont la radicalité s’éprouve à même sa coupure d’avec le monde. Mais le moralisme peut encore s’exercer autrement : contre les « restes » d’une morale dite chrétienne dont s’affublerait toujours la société. Rien de tel alors qu’un pape traditionaliste pour que le progressisme trouve là de quoi se sentir vivre.

Spiritualité et thérapie semblent contradictoires de nos jours, cela a-t-il toujours été le cas ?

Prisca Bataille : Je ne suis pas d’accord sur le fait que ces deux approchent soient contradictoires. La spiritualité est une forme de thérapie par les idéologies qu’elle peut véhiculer et le cheminement personnel qu’elle peut suggérer pour le bien être de l’individu.

Dans la religion catholique, elles seraient même complémentaires. La psychothérapie aurait ses limites. Elle permettrait de prendre conscience des blessures puis de trouver des moyens pour y faire face et avancer plus sereinement dans la vie. Mais en aucun cas, elle n’aurait le pouvoir de les guérir. Seul Dieu en serait capable. Des personnes catholiques font très fréquemment appel à la spiritualité et à la psychothérapie simultanément.

Jean-Sébastien Philippart :   A nouveau, si nous prenons la spiritualité au sens large, on pourrait dire que notre époque, à travers la nécessité de « se trouver en forme », constitue une sorte de Renaissance où se conjuguent sagesse et bien-être. C’est en effet aux Grecs que l’on doit la recherche volontaire d’une vie bonne et équilibrée à travers la maîtrise des passions et le rejet de l’irrationnel. Mais cette sagesse ne constitue-t-elle pas une obsession de l’élément « formel » ou de la formation (on ne parle que de cela aujourd’hui) au détriment de ce qui est censé être formé ? L’avantage du péché originel n’est-il pas de plonger la personne dans l’élément « relationnel » dans la mesure où le salut ne peut provenir que d’un autre et ne fait pas peser sur elle l’exigence (paradoxale) de se saisir de la réponse qui se faufilerait entre les décombres de soi ?  

De manière plus générale, peut-on imaginer que la spiritualité puisse regagner en puissance dans un monde qui refuse le mystère et cherche à tout expliquer ?

Prisca Bataille : Le terme spiritualité n’a plus la même définition qu’à l’époque où il faisait référence à une religion. Il s’agissait de se relier à Dieu ou à un dieu par différentes pratiques (méditation, prière, chants…) dans le but  d’une connaissance de soi, d’une transcendance ou d’une sagesse recherchée.  Aujourd’hui, il rejoint cette idéologie par la quête de sens, d’espoir et de libération, toujours fortement présente dans la société actuelle, sans pour autant faire référence à un dieu. L’homme va rechercher ce sens par diverses démarches et rattachement à un groupe d’individu prônant des valeurs qui lui conviennent. A l’heure actuelle, chacun vit sa propre spiritualité et une part de mystère y sera toujours présente. Tout n’est pas explicable.

Jean-Sébastien Philippart : Tout le problème consiste à ne céder ni à la passion du mystère par quoi l’homme s’aliène à ce qui le dépasse, ni à la passion de la maîtrise par quoi l’homme se coupe de ce qui le dépasse et perd également la tête en occupant tout l’espace (et le temps). A cet égard, la science (hyper)moderne qu’incarne la physique quantique est un bon exemple en ce qu’elle reconnaît un principe d’indétermination fondamentale tout en continuant à fonctionner comme science. De même, maintenant que l’Eglise ne règne plus sur ou contre le monde, mais désire officiellement s’y ouvrir depuis Vatican II, elle peut être dans son humilité même un exemple de spiritualité puisée à la source de l'évangile. Le recul de l’Eglise peut être ainsi compris comme l’occasion d’un retour à l’essentiel : la vison désirable d’une humanité qui n’est ni écrasée ni angoissée par l’infini mais portée par lui vers plus d’humanité encore.

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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